Archives mensuelles : mai 2009

Le jazz est-il soluble dans les autres musiques ?

Texte de Philippe Méziat

Le jazz est-il soluble dans les autres musiques ?

Au moment où l’on célèbre avec solennité « Le Siècle du Jazz », la question se pose de savoir si cette musique, inouïe à l’époque de la « Revue Nègre » et célébrée par quelques visionnaires comme devant être la « voie royale » des musiques du futur, continue à exister pour elle-même, ou si elle ne s’est pas dissoute dans les musiques « actuelles », un peu comme le latin ancien dans les langues romanes.

Le jazz : musique vivante ou langue morte ?

Le « soluble » étant la qualité de ce qui peut se dissoudre (dans un liquide), tel le sucre ou le sel dans l’eau – mais aussi bien le pastis – on se demandera donc si le jazz, musique née à l’aube du XX° siècle aux USA, est susceptible de se fondre avec d’autres musiques existantes, voire nées à partir de lui, au point que le produit final ne possède plus les caractéristiques des éléments en présence, tout en restant dans ce même produit à titre de composant caché, fondu, dissous. Notons aussi que « soluble » se dit d’un problème dont on peut trouver la solution, c’est à dire la fin. Ce qui ouvre déjà en soi au moins à deux interrogations : cette dissolution est-elle négative, cette disparition d’un élément fondu dans un autre signifie-t-elle une perte, ou au contraire est-ce un gain ? Ici, on est amené à penser que tout dépend de ce que l’on cherche ! Le pastis se dissout dans l’eau pour le plus grand plaisir de l’apéritif, ou de l’assoiffé, à moins que ce dernier ne soit accroc à la pureté de l’alcool « sec », mais d’un autre côté allez retrouver le sel pour le retirer d’un mélange quand vous jugez qu’il est « trop salé » ! Quant à la solution d’une question, d’un problème, j’aurais envie d’en faire un mot, qui n’est pas original d’ailleurs, et qui consiste à remarquer que la dire, cette solution, l’énoncer, c’est la dissoudre, y mettre un terme. La solution, c’est la dissolution

A titre de comparaison, pour ouvrir sur un problème philosophique, je dirais que le jazz c’est comme la philosophie : il est né aux USA, elle est née en Grèce. Comme elle il s’est répandu, il s’est étendu au monde entier, il a essaimé, et du coup il s’est perdu, il a perdu sa langue originelle, comme la philosophie qui a surgit au sein de la langue grecque et puis est passée dans les autres langues. On peut estimer que ce passage est une perte, et que le sens du questionnement philosophique n’est saisissable que dans sa langue maternelle, dans son surgissement premier. C’est ce que certains philosophes ont soutenu, plus ou moins évidemment, parce que dire après 25 siècles de « philosophie » que seule la grecque est la « vraie », la « pure », c’est quand même un peu fort de café. Philosophique évidemment.

Maintenant voyez ça : dans le champ du jazz, la question continue d’être débattue, et pas pour rien. Supposez en effet, pour prolonger la comparaison, que la philosophie, en se frottant à d’autres éléments d’une culture étrangère, dans sa « traduction », qui est toujours une certaine « trahison », supposez donc qu’elle vienne à en perdre sa nature, sa vérité, que l’éloignement de la source produise un affadissement du sens de ses questions, alors on dira qu’elle s’est perdue, dissoute, et qu’on ne retrouve pas son jaillissement vif dans ses avatars historiques. Quand on pense par exemple, c’est banal de le dire, que le XVIII° siècle français est nommé celui de la philosophie alors que Descartes ou Malebranche c’est au XVII° qu’ils écrivent, quand on pense à Voltaire et moins souvent à Rousseau, on voit bien que la question n’est pas simple, et qu’il y a toujours des risques que quelque chose se perde, que quelque chose de miraculeux ne survive pas, et disparaisse. Peut-être que la philosophie est morte. Mais là, sans doute faut-il supposer qu’elle est morte dès le départ !

C’est comme le jazz ! Pour certains tenants de la « pureté » des origines, il se perd dès qu’il se crée en quelque sorte, par exemple dès qu’il s’enregistre, donc se commercialise, parce que dans cette simple démarche c’est tout un monde d’argent qui apparaît, un monde du divertissement. Donc le jazz se perdrait, en un sens très « moral », dès que le « business » s’en empare, dès que les commerciaux « blancs » touchent avec leurs sales mains la pure et blanche « musique noire », c’est évidemment à dessein que je fais jouer le paradoxe de ces couleurs opposées, de ces valeurs opposées … D’un autre côté, il faut bien reconnaître que, très vite, entre le jazz d’un Louis Armstrong en 1927 et celui qui est popularisé, ou diffusé, par l’orchestre de Paul Whiteman (tout un programme !), il y a quand même un sacré fossé ! Le vif de l’invention du jazz se dissout dans une musique « consommable », et pas seulement parce qu’elle est jouée par des musiciens blancs : elle est plus facile à écouter, voilà tout. Entre les constructions hardies, les solos risqués (déjà trop de notes !) de « Satchmo » en 1925-1930 et les belles mélodies enrubannées de Whiteman, pas de problême : auprès d’un public soucieux de se détendre, et de danser sans être trop gêné par la musique, c’est toujours le second qui aura les faveurs. D’où la question, maintenant plus précise : le jazz est-il soluble dans les autres musiques, jusqu’à quel point sans se perdre, et à partir de quand n’aura-t-on plus affaire à quelque chose qui puisse valoir comme étant sa suite, même transformée ? C’est comme en philosophie : il y a des questions éternelles, mais il y a aussi une avancée des civilisations, du savoir, et ces avancées font peut-être se déplacer les questions. Peut-on dire par exemple que la notion de sujet est en puissance dans la philosophie grecque, mais qu’elle ne se dévoile totalement qu’avec Descartes ? Et peut-on dire qu’elle se pose autrement aujourd’hui, depuis que l’idée de « pensée inconsciente » ne fait plus contradiction dans les termes ?

Revenons au jazz, et à son histoire, à son histoire dans son rapport avec les autres musiques. Aujourd’hui – je crois que certains ont fait le calcul – plus de 70 % des musiques fabriquées dans le monde ont plus ou moins la forme du blues. Ce qui veut dire, puisque le blues est une des sources du jazz[1] (avec le ragtime, le gospel et les danses occidentales), que cette forme, inventée par quelques guitaristes et chanteurs dans le delta du Mississippi, a fait le tour du monde, a conquis la planète, et s’est donc perdue et réalisée (nous voici devenu hégélien !) dans la musique « mondiale », ou en tous cas dans l’idée qui s’en dessine. Musique évidemment de « consommation » courante, musique de masse, musique de PPCM et de PGCD à la fois (plus petit commun multiple, et plus grand commun diviseur, mais oui !), musique de divertissement, de danse, et « vous me voyez venir » absolument tout sauf un art … D’où l’idée que, pour conserver son statut d’art à part entière, le jazz (qui a eu tant de mal à s’imposer au concert par exemple) doit « refuser » cette dissolution, et se défendre dans une certaine forme de « pureté ». Ce qui est drôle, et paradoxal, c’est que dans ce combat, il a rencontré des alliés inattendus. Je ne sais pas si c’est le bon terme en fait. Mais le jazz, dans sa résistance au marché[2] (disons-le) a trouvé dans toutes les formes d’art (poésie, peinture, écriture, théâtre, etc.) des alliés encombrants, car issus de la culture des maîtres ! Déjà Duke Ellington et il n’était pas le seul jouait au « Cotton Club » dans un lieu fréquenté par un public bourgeois, et a dominante blanche. Mais très vite, au-delà du secteur économique mais quand même en relation avec lui, ce sont les « élites » intellectuelles qui ont apporté au jazz sa « reconnaissance » symbolique, au point que le « bop » a figuré d’entrée comme une invention, une nouvelle fondation, destinée à une certaine classe sociale, avec comme résultat que les avancées stylistiques (le procès de la musique si ce n’est son progrès) ont perdu leur enracinement ethnique. Devenant « langue » à vocation universelle, il s’est naturellement répandu, il a connu une expansion qui ne pouvait rester dans le strict champ des « races records », de la musique fabriquée et produite pour les noirs. D’où l’idée qu’une certaine pureté de la chose doit se déprendre de cette histoire, de cette expansion, et se réfugier dans l’exploitation d’un répertoire et surtout de « codes » figés, contre les risques de se perdre, soit dans la « world music », soit dans les formes actuelles de la musique contemporaine. Wynton Marsalis, par exemple, n’a pas de mots assez durs contre tout ce qui, de près ou de loin, peut évoquer le rock ou le rap, mais il fustige également tout ce qui se produit en terme de « musiques improvisées », avec le côté contemporain qu’ont ces modes d’expression. Il fige le jazz dans un de ses moments, voire dans le « peuple » qui en a été à l’origine.

Le jazz comme langue morte, c’est l’idée au fond la plus répandue[3]. En partant du principe que la musique d’aujourd’hui, celle qui se consomme en tous cas, est à 80% issue du blues, du jazz, du gospel, le tout mâtiné de tout ce qui est venu s’y fondre au cours du temps, on peut le considérer comme l’égal du latin ou du grec, qui vivent encore dans nos langues « gréco-latines » sous une forme ignorée, ou mal connue, du sujet parlant. Donc « tout est jazz »[4], mais aussi rien ne l’est plus vraiment. On peut aussi adopter une position plus subtile, et dire que comme musique vivante, « art » en train de se faire, de se créer, de se surprendre lui-même au besoin, il est une musique qui travaille avec de nombreux codes, empruntés aux différents langages rencontrés au cours de son histoire. Et ces codes, dans la mesure où ils sont habités par le sujet musicien, sont vivants et sources d’invention, ils travaillent et se travaillent encore. La langue du jazz, les langues du jazz, sont aussi vivantes que cette musique elle-même quand le musicien s’en saisit, pour peu qu’il les habite vraiment, pour peu qu’il n’en fasse pas un simple usage instrumental[5] ( !), mais qu’il les considère à l’instar du poète, « donnant un sens nouveau aux mots de la tribu ». Toute musique est « actuelle » au moment de son exécution, même la musique écrite, et toute musique peut être « morte », même la musique improvisée, si elle ne donne lieu qu’à récitations de leçons apprises.

Faites-donc confiance à votre oreille, tout en vous méfiant de vous-même et des préjugés qui vous habitent, et vous empêchent d’écouter. Peu importe au fond que ce soit « du jazz » ou « autre chose », si la musique vous arrête, vous surprend et vous prend, vous entraîne au-delà de vous-même. Il y a quelque chose de la caverne dans tout ça : le sens du poil, quelque soit le poil, est illusoire, mensonger. Les sens nous trompent, et nous font prendre le séduisant ou le joli pour le beau. Il n’en est rien, mais on ne le sait pas. Pire, on ne veut pas le savoir. Et je ne suis pas très fidèle à Platon en disant ça, car il se méfiait des poètes et autres fabricants d’illusion au deuxième degré ! Mais pour la philosophie, c’est sûr, et vous le prouvez par votre présence : elle est bien « ce à quoi tout le monde est intéressé, sans le savoir ».[6]

Philippe Méziat

[1] On pourrait prolonger encore ici la comparaison avec la philosophie : née de la poésie, de la tragédie, du mythe, elle est déjà un produit mixte.

[2] A ce que j’appellerai « l’esclavage » du marché, contre quoi un esclave affranchi lutte toujours, dialectique hégélienne ou pas

[3] C’est, en tous cas, celle de Jacques Réda, et avec lui nombre de « penseurs » qui souhaitent surtout faire l’économie de la pensée.

[4] « jazzy »

[5] La langue est vraiment formidable ! On distingue assez bien entre « instrumentiste » et « musicien ». Et l’instrumentiste est un peu à la musique ce que le discours courant serait à la parole « pleine », ou : « Qu’être un philosophe veuille dire s’intéresser à ce à quoi tout le monde est intéressé sans le savoir, voilà un propos intéressant d’offrir la particularité que sa pertinence n’implique pas qu’il soit décidable. Puisqu’il ne peut être tranché qu’à ce que tout le monde devienne philosophe. » Subversion du sujet et dialectique du désir, in Ecrits, page 793

 

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Compte rendu du café philo du 22 mai 2009

p>Compte rendu du café philo du 22 mai 09

Compte rendu du café philo du 22 mai 09

autour de la question « Le jazz est-il soluble dans les autres musiques ? » présenté par Philippe Méziat, critique de jazz à la revue Jazz Magazine.

A l’occasion du brillant exposé de Philippe Méziat (dont on trouvera bientôt la retranscription sur notre site) et de la discussion riche et vive qui s’ensuivit, le philosophe a voulu surtout accentué le débat sur les difficultés de penser l’essence (ou l’identité propre, la définition essentielle) d’une chose, d’un phénomène (quelle est l’essence du jazz ? son origine ?, s’est–on en effet, avec constance, demandé). L’origine du jazz est apparue dans toute sa complexité, surtout, en particulier quand on en est venu à souligner le phénomène de la rencontre entre une musique ethniquement enracinée (celle des esclaves noirs travaillant dans le delta du Mississipi) et des instruments de musique européens (piano, trompette, batterie, clarinette…), des chants religieux eux-mêmes faits d’entrecroisements de tradition hétérogènes (negro-spirituals). On était confronté à la thèse philosophique (nietzschéenne et deleuzienne) du multiple, de l’origine multiple. Ce qui veut dire l’origine accidentelle, contingente, faite de la composition d’éléments disparates, hétérogènes qui à un moment donné s’associent, se fédèrent pour donner naissance à une nouvelle réalité (le jazz, pour nous). Un élément (ou une série d’éléments) ne causent par eux-mêmes jamais rien. Il faudrait abandonner le schéma d’une origine simple et d’une causalité linéaire, univoque. La réalité est tissée de rencontres multiples.

Deuxième idée philosophique apparue timidement, mais qui ne demandait qu’à être développée, fut l’idée que peut-être le Jazz, aujourd’hui détaché de sa base ethnique et devenu surtout un phénomène musical européen, ne pouvait être défini qu’en fonction du terme de son parcours. S’il devait continuer son invention propre nous aurions donc une nouvelle raison de notre difficulté à le définir, puisqu’une chose ne peut être connue qu’à sa fin. Par là on était conduit à l’idée philosophique que ce n’est que rétrospectivement et une fois le phénomène constitué, une fois qu’ils ont cristallisé dans des formes fixes et définies, que tel ou tel élément apparaît comme une origine. L’histoire d’un événement (l’apparition du jazz) ou l’histoire tout court des hommes ne peut être racontée qu’à la nuit tombée, seulement quand ces événements se sont produits et sont même terminés (cf. la chouette de minerve, de Hegel, qui figure le moment du savoir historique). C’est que comme le disait Hanna Arendt (dans le sillage de Nietzsche et de Heidegger) : « L’événement illumine son propre passé mais ne peut jamais en être déduit ». Principe qui laisse à la liberté humaine d’invention toute sa chance et au jazz la possibilité d’un nouveau sens, si du moins sa création et son renouvellement se continuent.

Philippe Mengue, lundi 25 mai 2009

voici en attendant le texte de méziat

Le jazz est-il soluble dans les autres musiques ?

Au moment où l’on célèbre avec solennité « Le Siècle du Jazz », la question se pose de savoir si cette musique, inouïe à l’époque de la « Revue Nègre » et célébrée par quelques visionnaires comme devant être la « voie royale » des musiques du futur, continue à exister pour elle-même, ou si elle ne s’est pas dissoute dans les musiques « actuelles », un peu comme le latin ancien dans les langues romanes.

Le jazz : musique vivante ou langue morte ?

Le « soluble » étant la qualité de ce qui peut se dissoudre (dans un liquide), tel le sucre ou le sel dans l’eau – mais aussi bien le pastis – on se demandera donc si le jazz, musique née à l’aube du XX° siècle aux USA, est susceptible de se fondre avec d’autres musiques existantes, voire nées à partir de lui, au point que le produit final ne possède plus les caractéristiques des éléments en présence, tout en restant dans ce même produit à titre de composant caché, fondu, dissous. Notons aussi que « soluble » se dit d’un problème dont on peut trouver la solution, c’est à dire la fin. Ce qui ouvre déjà en soi au moins à deux interrogations : cette dissolution est-elle négative, cette disparition d’un élément fondu dans un autre signifie-t-elle une perte, ou au contraire est-ce un gain ? Ici, on est amené à penser que tout dépend de ce que l’on cherche ! Le pastis se dissout dans l’eau pour le plus grand plaisir de l’apéritif, ou de l’assoiffé, à moins que ce dernier ne soit accroc à la pureté de l’alcool « sec », mais d’un autre côté allez retrouver le sel pour le retirer d’un mélange quand vous jugez qu’il est « trop salé » ! Quant à la solution d’une question, d’un problème, j’aurais envie d’en faire un mot, qui n’est pas original d’ailleurs, et qui consiste à remarquer que la dire, cette solution, l’énoncer, c’est la dissoudre, y mettre un terme. La solution, c’est la dissolution…
A titre de comparaison, pour ouvrir sur un problème philosophique, je dirais que le jazz c’est comme la philosophie : il est né aux USA, elle est née en Grèce. Comme elle il s’est répandu, il s’est étendu au monde entier, il a essaimé, et du coup il s’est perdu, il a perdu sa langue originelle, comme la philosophie qui a surgit au sein de la langue grecque et puis est passée dans les autres langues. On peut estimer que ce passage est une perte, et que le sens du questionnement philosophique n’est saisissable que dans sa langue maternelle, dans son surgissement premier. C’est ce que certains philosophes ont soutenu, plus ou moins évidemment, parce que dire après 25 siècles de « philosophie » que seule la grecque est la « vraie », la « pure », c’est quand même un peu fort de café. Philosophique évidemment.
Maintenant voyez ça : dans le champ du jazz, la question continue d’être débattue, et pas pour rien. Supposez en effet, pour prolonger la comparaison, que la philosophie, en se frottant à d’autres éléments d’une culture étrangère, dans sa « traduction », qui est toujours une certaine « trahison », supposez donc qu’elle vienne à en perdre sa nature, sa vérité, que l’éloignement de la source produise un affadissement du sens de ses questions, alors on dira qu’elle s’est perdue, dissoute, et qu’on ne retrouve pas son jaillissement vif dans ses avatars historiques. Quand on pense par exemple, c’est banal de le dire, que le XVIII° siècle français est nommé celui de la philosophie alors que Descartes ou Malebranche c’est au XVII° qu’ils écrivent, quand on pense à Voltaire et moins souvent à Rousseau, on voit bien que la question n’est pas simple, et qu’il y a toujours des risques que quelque chose se perde, que quelque chose de miraculeux ne survive pas, et disparaisse. Peut-être que la philosophie est morte. Mais là, sans doute faut-il supposer qu’elle est morte dès le départ !
C’est comme le jazz ! Pour certains tenants de la « pureté » des origines, il se perd dès qu’il se crée en quelque sorte, par exemple dès qu’il s’enregistre, donc se commercialise, parce que dans cette simple démarche c’est tout un monde d’argent qui apparaît, un monde du divertissement. Donc le jazz se perdrait, en un sens très « moral », dès que le « business » s’en empare, dès que les commerciaux « blancs » touchent avec leurs sales mains la pure et blanche « musique noire », c’est évidemment à dessein que je fais jouer le paradoxe de ces couleurs opposées, de ces valeurs opposées… D’un autre côté, il faut bien reconnaître que, très vite, entre le jazz d’un Louis Armstrong en 1927 et celui qui est popularisé, ou diffusé, par l’orchestre de Paul Whiteman (tout un programme !), il y a quand même un sacré fossé ! Le vif de l’invention du jazz se dissout dans une musique « consommable », et pas seulement parce qu’elle est jouée par des musiciens blancs : elle est plus facile à écouter, voilà tout. Entre les constructions hardies, les solos risqués (déjà trop de notes !) de « Satchmo » en 1925-1930 et les belles mélodies enrubannées de Whiteman, pas de problème : auprès d’un public soucieux de se détendre, et de danser sans être trop gêné par la musique, c’est toujours le second qui aura les faveurs. D’où la question, maintenant plus précise : le jazz est-il soluble dans les autres musiques, jusqu’à quel point sans se perdre, et à partir de quand n’aura-t-on plus affaire à quelque chose qui puisse valoir comme étant sa suite, même transformée ? C’est comme en philosophie : il y a des questions éternelles, mais il y a aussi une avancée des civilisations, du savoir, et ces avancées font peut-être se déplacer les questions. Peut-on dire par exemple que la notion de sujet est en puissance dans la philosophie grecque, mais qu’elle ne se dévoile totalement qu’avec Descartes ? Et peut-on dire qu’elle se pose autrement aujourd’hui, depuis que l’idée de « pensée inconsciente » ne fait plus contradiction dans les termes ?
Revenons au jazz, et à son histoire, à son histoire dans son rapport avec les autres musiques. Aujourd’hui – je crois que certains ont fait le calcul – plus de 70 % des musiques fabriquées dans le monde ont plus ou moins la forme du blues. Ce qui veut dire, puisque le blues est une des sources du jazz[1] (avec le ragtime, le gospel et les danses occidentales), que cette forme, inventée par quelques guitaristes et chanteurs dans le delta du Mississippi, a fait le tour du monde, a conquis la planète, et s’est donc perdue et réalisée (nous voici devenu hégélien !) dans la musique « mondiale », ou en tous cas dans l’idée qui s’en dessine. Musique évidemment de « consommation » courante, musique de masse, musique de PPCM et de PGCD à la fois (plus petit commun multiple, et plus grand commun diviseur, mais oui !), musique de divertissement, de danse, et – vous me voyez venir – absolument tout sauf un art… D’où l’idée que, pour conserver son statut d’art à part entière, le jazz (qui a eu tant de mal à s’imposer au concert par exemple) doit « refuser » cette dissolution, et se défendre dans une certaine forme de « pureté ». Ce qui est drôle, et paradoxal, c’est que dans ce combat, il a rencontré des alliés… inattendus. Je ne sais pas si c’est le bon terme en fait. Mais le jazz, dans sa résistance au marché[2] (disons-le) a trouvé dans toutes les formes d’art (poésie, peinture, écriture, théâtre, etc.) des alliés… encombrants, car issus de la culture des maîtres ! Déjà Duke Ellington –et il n’était pas le seul – jouait au « Cotton Club » dans un lieu fréquenté par un public bourgeois, et a dominante blanche. Mais très vite, au-delà du secteur économique mais quand même en relation avec lui, ce sont les « élites » intellectuelles qui ont apporté au jazz sa « reconnaissance » symbolique, au point que le « bop » a figuré d’entrée comme une invention, une nouvelle fondation, destinée à une certaine classe sociale, avec comme résultat que les avancées stylistiques (le procès de la musique si ce n’est son progrès) ont perdu leur enracinement ethnique. Devenant « langue » à vocation universelle, il s’est naturellement répandu, il a connu une expansion qui ne pouvait rester dans le strict champ des « races records », de la musique fabriquée et produite pour les noirs. D’où l’idée qu’une certaine pureté de la chose doit se déprendre de cette histoire, de cette expansion, et se réfugier dans l’exploitation d’un répertoire et surtout de « codes » figés, contre les risques de se perdre, soit dans la « world music », soit dans les formes actuelles de la musique contemporaine. Wynton Marsalis, par exemple, n’a pas de mots assez durs contre tout ce qui, de près ou de loin, peut évoquer le rock ou le rap, mais il fustige également tout ce qui se produit en terme de « musiques improvisées », avec le côté contemporain qu’ont ces modes d’expression. Il fige le jazz dans un de ses moments, voire dans le « peuple » qui en a été à l’origine.
Le jazz comme langue morte, c’est l’idée au fond la plus répandue[3]. En partant du principe que la musique d’aujourd’hui, celle qui se consomme en tous cas, est à 80% issue du blues, du jazz, du gospel, le tout mâtiné de tout ce qui est venu s’y fondre au cours du temps, on peut le considérer comme l’égal du latin ou du grec, qui vivent encore dans nos langues « gréco-latines » sous une forme ignorée, ou mal connue, du sujet parlant. Donc « tout est jazz »[4], mais aussi rien ne l’est plus vraiment. On peut aussi adopter une position plus subtile, et dire que comme musique vivante, « art » en train de se faire, de se créer, de se surprendre lui-même au besoin, il est une musique qui travaille avec de nombreux codes, empruntés aux différents langages rencontrés au cours de son histoire. Et ces codes, dans la mesure où ils sont habités par le sujet musicien, sont vivants et sources d’invention, ils travaillent et se travaillent encore. La langue du jazz, les langues du jazz, sont aussi vivantes que cette musique elle-même quand le musicien s’en saisit, pour peu qu’il les habite vraiment, pour peu qu’il n’en fasse pas un simple usage instrumental[5] ( !), mais qu’il les considère à l’instar du poète, « donnant un sens nouveau aux mots de la tribu ». Toute musique est « actuelle » au moment de son exécution, même la musique écrite, et toute musique peut être « morte », même la musique improvisée, si elle ne donne lieu qu’à récitations de leçons apprises.
Faites-donc confiance à votre oreille, tout en vous méfiant de vous-même et des préjugés qui vous habitent, et vous empêchent d’écouter. Peu importe au fond que ce soit « du jazz » ou « autre chose », si la musique vous arrête, vous surprend et vous prend, vous entraîne au-delà de vous-même. Il y a quelque chose de la caverne dans tout ça : le sens du poil, quelque soit le poil, est illusoire, mensonger. Les sens nous trompent, et nous font prendre le séduisant ou le joli pour le beau. Il n’en est rien, mais on ne le sait pas. Pire, on ne veut pas le savoir. Et je ne suis pas très fidèle à Platon en disant ça, car il se méfiait des poètes et autres fabricants d’illusion au deuxième degré ! Mais pour la philosophie, c’est sûr, et vous le prouvez par votre présence : elle est bien « ce à quoi tout le monde est intéressé, sans le savoir ».[6]
Philippe Méziat

[1] On pourrait prolonger encore ici la comparaison avec la philosophie : née de la poésie, de la tragédie, du mythe, elle est déjà un produit mixte.
[2] A ce que j’appellerai « l’esclavage » du marché, contre quoi un esclave affranchi lutte toujours, dialectique hégélienne ou pas…
[3] C’est, en tous cas, celle de Jacques Réda, et avec lui nombre de « penseurs » qui souhaitent surtout faire l’économie de la pensée.
[4] « jazzy »
[5] La langue est vraiment formidable ! On distingue assez bien entre « instrumentiste » et « musicien ». Et l’instrumentiste est un peu à la musique ce que le discours courant serait à la parole « pleine », ou « poétique ».
[6] Lacan : « Qu »être un philosophe veuille dire s »intéresser à ce à quoi tout le monde est intéressé sans le savoir, voilà un propos intéressant d »offrir la particularité que sa pertinence n »implique pas qu »il soit décidable. Puisqu »il ne peut être tranché qu »à ce que tout le monde devienne philosophe. » Subversion du sujet et dialectique du désir, in Ecrits, page 793.

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CAFE PHILO Vendredi 22 mai

CAFE PHILO Vendredi 22 mai à APT au Grand Café Grégoire à 18h30

Animé par Philippe Mengue

LE JAZZ EST-IL SOLUBLE DANS LES AUTRES MUSIQUES ?

Invité : Philippe Méziat, Enseignant, Directeur du Bordeaux Jazz Festival, critique de jazz (Jazz Magazine / Cahiers du Jazz)

Au moment où l »on célèbre avec solennité «Le Siècle du Jazz», la question se pose de savoir si cette musique, inouïe à l »époque de la «Revue Nègre» et célébrée par quelques visionnaires comme devant être la «voie royale» des musiques du futur, continue à exister pour elle-même, ou si elle ne s »est pas dissoute dans les musiques «actuelles», un peu comme le latin ancien dans les langues romanes.

Le jazz : musique vivante ou langue morte ? Philippe Méziat

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