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Compte-rendu du café philo du 29/1/10

Compte-rendu du café philo du 29/1/10 , « De Dieu : qu’il existe ? »

Je ne vous dis pas les quolibets reçus pour présenter « encore, de nos jours » un tel sujet ; il fallait bien que je sois un « catho » doublé d’un neo-conservateur ! Je voudrais montrer que les attardés seraient plutôt du côté des progressistes railleurs et arrogants. Attention, la donne est entrain de changer dans le monde des idées les plus en pointe, les plus « branchées » (et je prétends être encore dans le coup) et l’attitude envers l’idée de dieu en fait éminemment parti, du moins dans la philosophie française la plus récente : Lyotard et son rapport au sublime kantien et à Levinas, Derrida avec le colloque de Capri sur « La religion », en 2005, Jean Luc Nancy avec La Déclosion du christianisme, 2005, etc…
Pour aller à Dieu, je suis parti de l’athéisme de Sade : étrange commencement, dira-t-on, mais pas si éloignée que ça de Dieu, comme on va le voir !

Le tremblement de terre d’Haïti = celui de Lisbonne qui met en cause la Providence ; si deus, unde malum (si Dieu est d’où vient le mal)? Le problème du mal = origine de l’athéisme.
Communiqué de la Maison blanche : « Michelle et Barak Obama prient pour le peuple haïtien » ». Imaginez : « Carla et Nicolas Sarkozy prient pour le

peuple haïtien » : le tollé dans les média en France ! Les USA sont pourtant une République laïque ; il y donc deux modèles (au moins) de la laïcité (pour les américains il suffit que Dieu soit neutre et indéterminé et qu’il permette tous les cultes ; les pères fondateurs ayant émigré pour pouvoir pratiquer la religion de leur choix dans la tolérance, soit le contraire de l’Europe d’alors). Pour comprendre la laïcité à la française, il faut aller jusqu’à l’athéisme de Sade, car il a le mérite malgré son exagération, et son fait minoritaire à l’époque, d’en donner la tonalité de fond et sous-jacente, sans hypocrisie, d’offrir ce qui fait le fond commun des dits progressismes « aujourd’hui encore » en France et depuis la révolution française. Aller jusqu’à l’athéisme est l’effort que doit faire le peuple français pour devenir vraiment républicain, dit Sade (cf. le pamphlet de la Philosophie dans le boudoir). Pour « nous les progressistes », la religion et la croyance en dieu sont des survivances qu’on doit tolérer, mais dont un peuple éclairé dans l’avenir sera débarrassé. Côté révolutionnaire Marx ou Bakounine, même chose à la nuance près : la religion est l’opium du peuple, elle sert comme mystification pour masquer l’exploitation, et rien d’autre ; elle disparaîtra donc d’elle-même quand les conditions sociales de l’exploitation auront elles-mêmes disparues. L’athéisme est bien ce qui sous-tend toujours le républicanisme français, l’identité républicaine à la française aujourd’hui. D’où notre étonnement que les américains puissent être laïcs et invoquer Dieu. Cette question est donc pour nous aujourd’hui d’une importance extrême (et n’est en rien le fait d’un attardé).
Le sujet toutefois n’est pas aujourd’hui la religion (nombreuses interventions sur le sens socio-politique de la religion, qui n’avaient pas lieu d’être) mais l’idée de Dieu. Il m’a fallu faire beaucoup d’efforts pour ramener en permanence au sujet. L’examen de l’athéisme de Sade montre qu’il est très difficile d’être athée sincèrement et lucidement — par opposition à ceux qui déclarent être athées parce qu’ils se « foutent » complètement de cette question, ou bien y sont « tellement indifférents » (cf. « ça ne me traverse même pas l’esprit !» et Mengue qui veut nous y faire penser est soupçonné de parti-pris en faveur de son existence et bien sûr de son catholicisme), qu’ils ne sont même pas athées (c’est « un mot trop fort »). Il y eut des interventions multiples en ce sens, hier soir.

I- L’athéisme de Sade (textes de Sade qui ont accompagné le débat en bas de page)

Il est fondé sur le matérialisme des Lumières (d’Holbach) et le spinosisme de l’époque, le deus sive natura, qui est pris (à tort) pour un matérialisme. La nature remplace Dieu dont on n’a pas besoin. Mais ce matérialisme ne lui suffit pas.
1°) Il lui faut injurier « ce Jean-foutre de Dieu » et l’invectiver dans une Invocation qu’on trouve dans une note de la Nouvelle Justine : « O toi …» (Pléiade III, p. 523). Paradoxe : en invoquant Dieu pour dire qu’il n’existe pas, il le fait par là même exister (contradiction entre l’acte pragmatique de parole qu’est l’invocation et le contenu qui pose son inexistence).
2°) De plus, la Nature répond au libertin sadien en s’adressant directement à lui et lui fait entendre sa voix impérative (cf Prosopopée célèbre du pape Pie VI , Pl. III, p. 884-885) : « Jouis n’importe au dépens de qui » : « voilà ma seule loi », lui dit-elle. La loi naturelle a été détournée. Amusant et bien joué, philosophe Sade !
Conséquence : qu’a-t-on gagné au change ? Il n’y a plus de théodicée (défense de dieu) à faire puisque le dieu-nature revendique lui-même le Mal et tous les tremblements de terre, Haïti compris, etc. (cf le « dieu suprême en méchanceté » (Saint-Fond).
Mais le plus clair c’est que l’athéisme n’est pas clair, qu’il baigne dans un étrange clair obscur : existe-t-il ou pas ? (cf le « dieu suprême en méchanceté » (Saint-Fond) ? On passe d’une position à l’autre.

Mise en forme du problème à partir de Sade : Si la Nature a pu remplacer Dieu, c’est qu’elle est identique à l’Idée de Dieu. Certes cette idée est assortie d’un immense pouvoir de négation et d’une volonté de destruction (la Nature dite première). Mais la négation totale de toutes les créatures ou êtres existants n’est jamais que l’envers de l’idée de création. De plus et surtout, l’Idée est la même, soit une Idée de la Raison, telle que Kant la définit. Elle pense en effet la totalité du tout des étants et se distingue des « trois règnes » (voir textes photocopiés).

II- Kant et l’Idée transcendantale de Dieu

La raison est ce qui exige en nous la totalité absolue des conditions, soit l’inconditionné. Kant, Critique de la raison pure. L’entendement constitue des séries où l’on remonte (analytiquement) pas à pas et indéfiniment de conditions en conditions, de causes en causes sans jamais atteindre la totalité. C’est le travail de la science contemporaine de constituer de telles séries indéfiniment ouvertes (les différentes sciences, physique, chimie biologie, etc.) qui vont de conditionné en conditionné. Mais Dieu, L’âme, le monde, au contraire sont, comme Idées de la raison, des concepts qui forment (synthètiquement) des totalités complètes, inconditionnées. Différence énorme. Des Idées il n’y pas de savoir véritable, capable d’établir les preuves de ce qu’il dit (comme le fait le savoir scientifique). Car la seule connaissance qui nous est accessible est celle qui se réfère à l’expérience sensible (le savoir est empirico-rationnel). Il faut que les choses nous soient données dans l’espace et le temps. Or les Idées ne sont pas présentables dans l’expérience (sensible) puisqu’elles en sont le tout (par exemple, je vois des choses dans le monde mais je ne vois pas le monde lui-même). Donc Dieu est inconnaissable. Je ne pourrai à jamais savoir s’il existe ou pas, puisque c’est au-delà de la capacité de connaître de toute raison humaine possible (il n’y aura jamais de réponse et ce n’est pas au choix de l’individu de dire je sais qu’il existe ou pas, comme on cru pouvoir l’avancer au café-philo). Personne ne sait. Donc le problème ne se pose plus. Pour la modernité il n’y a plus de problème savoir si D. existe ou pas. Attention, ce n’est pas par scepticisme, car cela, cette impossibilité est certaine. Nous savons que nous ne savons pas nécessairement. Et, répétons nous, cela n’est certain que parce que Dieu est une Idée transcendantale de la raison (et non un simple concept de l’entendement).
Donc Dieu devient une idée, n’est plus qu’une Idée. Et comme de cette idée je ne peux établir si un être correspond à elle dans la réalité effective, l’existence, il y a une séparation entre penser et connaître. Je pense nécessairement l’Idée de Dieu, car elle fait partie du fonctionnement naturel de mon esprit, mais je ne la connais pas et ne peut savoir s’il existe ou pas. Dieu est une Idée constitutive de l’esprit humain : elle n’est donc pas arbitraire, elle ne naît pas en nous de la peur (contre une intervention en ce sens) ; elle n’est pas un produit de nos conditions sociales d’existence (contre une autre intervention en ce sens). Elle ne fait pas partie de l’obscurantisme et de la mystification en tant qu’Idée. Idée pure de la raison pure, si on veut. Il y a une raison pure. La rupture avec les Lumières critiques est donc en droit consommée et toutes les prétentions des sciences humaines à nous donner le fin mot de notre condition.

III) Que faire de cette Idée ?

Voilà la question déterminante qui se pose à nous aujourd’hui, à nous philosophes. On voit la modernité de Kant. Nous sommes toujours dans l’ouverture de sa révolution. C’est ce que je montrerai la prochaine fois dans « Dieu 2 » ! — puisqu’on a pas eu le temps de terminer avec ce qui devient « Dieu 1 » !
On a juste touché à la question qui est : que faire de cette Idée qui est vide, càd vidée de son poids de réalité ? De ce lieu vide de la pensée Sade, a-t-on vu, s’empresse d’y mettre une Nature bien cruelle et loquace comme d’autres un Dieu bon, une Providence : mais les uns et les autres ne recouvrent-ils pas ce vide, plus difficile à supporter mais qui est avant tout à penser (= c’est là le mot de la philosophie française contemporaine à la quelle je me consacre) ? Quand Deleuze dit : « penser c’est se confronter au chaos », il se situe lui aussi dans cette ouverture dans la pensée, qui a commencé avec Kant. Mais que veut-il dire au juste ?
La pensée contemporaine pense dans la suite de l’ouverture kantienne même si elle abandonne beaucoup de ses présupposés. En particulier la pensée s’affranchit de la raison (et son exigence de totalisation) mais elle garde le lieu de l’Idée et de ce qui en elle la troue ou la vide (Levinas appelle cela l’infini). Ce qui est non pas dieu mais peut-être plus haut que lui : le divin, le sacré (Heidegger). Ou l’Autre, le grand autre (une certaine lecture de Lacan), le neutre de Blanchot, etc.
Ce qui est sûr c’est que la pensée contemporaine n’est plus prise, comme au temps de Sartre et de Camus, dans la question de l’athéisme qu’elle considérait comme cruciale. Ce qu’on appelle « pensée » aujourd’hui sous ce terme précis (et qui n’est plus la « raison », l’entendement), tente de renvoyer dos à dos athéisme et monothéisme : peut-elle y parvenir ? Quel rapport entre ce lieu Autre que la raison (et qui est la tâche ou le problème, l’interrogation de la pensée) et Dieu ? Dieu et le divin ?
Nous aborderons dans un prochain café philo, ces questions, autant que les dieux (enfuis ?) pourront nous y aider et que nous pourrons les prier, car interroger n’est-ce pas la piété de la pensée !

Textes de Sade qui ont accompagné le débat

Invocation à Dieu

« Ô Toi ! qui dit-on, a crée tout ce qui existe dans le monde ; toi dont je n’ai pas la moindre idée ; toi que je connais que sur parole et sur ce que des hommes, qui se trompent tous les jours, peuvent m’avoir dit ; être bizarre et fantastique que l’on appelle Dieu, je déclare formellement, authentiquement, publiquement, que je n’ai pas dans toi la plus légère croyance, et cela par l’excellente raison que je ne trouve rien, ni dans mon cœur ni dans mon esprit qui puisse me persuader une existence absurde, dont rien au monde n’atteste la solidité […] Comment avec la puissance qui doit composer le premier de tes attributs, si tu existes, comment, dis-je, laisses-tu l’homme dans une alternative aussi injurieuse à ta gloire ? »
Cette invocation, se trouve mise en note dans le roman. Ecrite par qui ? Cela échappe à la loi du roman : l’éditeur ? Il semble que le narrateur ne puisse dans un roman intervenir en note. Le destinateur de cette note est donc indéterminé, inconnu. Serait-ce l’auteur, Sade lui-même ? Par l’agencement pragmatique tout le laisse croire.
Hist de Juliette 2ème partie, dissertation de Clairwil (de III, 511 à 538) sur le dogme de l’enfer : pl. III, 523 note, pour réfuter la théorie de Saint-Fond du Dieu suprême en méchanceté.

Dissertation sur la nature première mise dans la bouche du Pape Pie VI (alors régnant, et que Sade a rencontré lors d’une audience au Vatican pendant son voyage en Italie) :

« Eh ! ne voyons-nous pas ; ne sentons-nous pas que l’atrocité dans le crime plaît à la nature, puisque c’est en raison d’elle seule qu’elle règle la dose des voluptés qu’elle nous procure lorsque nous commettons un crime ? Plus il est affreux, plus nous jouissons ; plus il est noir, plus nous sommes chatouillés. Cette inexplicable nature veut donc de la noirceur… de l’atrocité dans l’action qu’elle indique […] Le chatouillement excessif qu’il fait éprouver [ le sentiment de cruauté] soit à l’idée, soit à l’exécution du crime qu’il conseille, nous prouve d’une manière invincible que nous sommes nés pour servir d’instrument aveugle aux lois des règnes ainsi qu’à celles de la nature, et qu’aussitôt que nous nous y prêtons, la volupté nous y caresse à l’instant »
pl III, 880-882 (cf. page suivante « ayons donc cette même philosophie dans tous les points, et ne voyons dans le meurtrier qu’une main conduite par des lois irrésistibles… », pl. III, p.883)

Prosopopée de la Nature

« Souviens-toi, nous dit la nature, au lieu de cela » [la loi de respect et d’amour du prochain qui veut que nous ne fassions pas aux autres ce que nous voudrions pas qui nous fut fait] et la nature énonce la loi contraire qui est « de léser son prochain ; voilà d’où vient que j‘ai placé dans toi le penchant le plus vif au crime : voilà pourquoi mon intention est que tu te rendes heureux, n’importe aux dépens de qui[…] je t’ai lancé comme j’ai lancé le bœuf, l’âne, le chou, la puce et l’artichaut ; […] une fois hors de mon sein, tout ce que tu peux faire ne me touche plus ; si tu te conserves et que tu te multiplies, tu feras bien, par rapport à toi ; si tu détruis, ou que tu détruises les autres, si tu peux même, en usant des facultés relatives à la sorte d’êtres, anéantir…absorber l’empire absolu des trois règnes, tu feras une chose qui me plaira infiniment ; car j’userai à mon tour du plus doux effet de ma puissance, celui de créer…de renouveler les êtres… auquel tu nuis par ta maudite progéniture ; cesse d’engendrer, détruis absolument tout ce qui existe, tu ne dérangeras pas la moindre chose dans ma marche ; que tu détruises ou que tu crées, tout est à peu près égal à mes yeux, je me sers de l’un et de l’autre de tes procédés, rien ne se perd dans mon sein… »
pl III, 884-885

Réponse du libertin à la nature :

« Les voilà, Juliette, les voilà les lois de la nature ; telles sont les seules qu’elle ait jamais dictées […] et loin de remercier cette nature inconséquente, du peu de liberté qu’elle nous donne pour accomplir les penchant inspirés par sa voix, blasphémons-la du fond de notre cœur, de nous avoir autant rétréci la carrière qui remplit ses vues ; outrageons-la, détestons-la, pour nous avoir laissé si peu de crimes à faire, en donnant de si violents désirs d’en commettre à tous les instants ! »
pl. III, 885

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Café Philo du vendredi 29 janvier

Chers amis,
le

café philo prévu de longue date (3 mois) avec Antoine le Ménestrel sur la notion de risque ne peut avoir lieu comme prévu le vendredi 29 janvier en raison de la manifestation annoncée (juste il y a une semaine) de la mairie « artiste dans la rue »; c’est regrettable, mais c’est ainsi. Toutefois, nous ne perdons pas tout puisque Antoine viendra ouvrir le café philo sur le risque le vendredi 26 mars, et c’est l’essentiel.

Pour ceux qui ne seront pas ou pas longtemps au vernissage en question je propose les modifications suivantes:

Le café philo aura bien lieu, mais à 19h au Louvre, place de la Bouquerie.
Je l’animerai moi-même sur le sujet suivant :

Café Philo d’Apt

« De Dieu: qu’il existe ? »

Vendredi 29 janvier, à 19h
au Louvre, place de la Bouquerie
84400 – Apt

Présentation
Evidemment ça fait marrer les petits malins ; ce n’éest plus dans le vent. Je sais. Ils ont raison, mais aussi tort. Ils devraient se méfier un peu. D’où mon titre ambigu qui affirme et nie à la fois l’existence de Dieu. Ce que je voudrais expliquer à travers l’athéisme de Sade et la révolution kantienne, c’est que si cette question (il existe /il existe pas) n’intéresse plus la majorité des contemporains (l’athéisme a perdu sa charge révolutionnaire qu’il avait au temps de Sade et s’est banalisé), il n’en va pas de même du divin. D’où à partir de cette distinction entre Dieu, les dieux, et le divin, un grand nombre de questions philosophiques d’actualité (très « branchées») que même les rieurs ne peuvent éviter.
Au programme de lecture : donc Sade (théorie de la nature par le Pape, Histoire de Juliette), Kant, Dialectique transcendantale (Critique de la raison pure) et la théorie du sublime ds la Critique du jugement, Derrida (recueil de textes issus du séminaire de Capri, Foi et religion) et Jean Luc Nancy (dernier grand philosophe français vivant “ à mes yeux avec Badiou), et dont je recommande : La Déclosion du christianisme, Au ciel et sur la terre Evidemment on ne pourra faire tout ça mais ces textes seront sous-jacent.
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