Archives mensuelles : janvier 2011

Compte-rendu du café-philo du 28 janvier

Meilleurs vœux et bonne et heureuse année à toutes et tous.

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Mais quelle idée que de vouloir proposer « LA DISPARITION » comme sujet de réflexion sur le comptoir du café philo et d’espérer pouvoir entraîner quelques personnes sur un chemin tellement profond et incertain. Rappelle-toi, ton temps t’es mesuré ! et en plus tu n’es ni philosophe, ni psy, ni qui d’autre… ethnologue peut-être, un peu ? Alors !

Autant t’effacer tout de suite, te dérober, car que dire sur ce sujet qui dit l’absence, qui pourrait dire le rien, le disparu, ce qui a cessé de paraître ? C’est un piège que tu t’es tendu mon bonhomme !

Tu te trompes : dans la « disparition » il y a ce qui n’est plus, n’apparaît plus, est absent, et celui qui constate, qui témoigne, et puis il y a le pourquoi, le comment. De quoi s’apprendre quelque chose, ne crois-tu pas ?…

Bon, d’accord, mais de quelle disparition veux-tu que nous parlions ? De celle du marteau qui était sur l’établi, du livre sur l’étagère ? D’un tien parent, d’un ami ?

Non, le marteau, quelqu’un en aura eu besoin et l’aura emporté ! C’est comme pour le livre, ou alors je l’aurai moi-même déplacé et ne sais plus où je l’ai posé, ils ne se sont pas volatilisés. Et puis le marteau, le livre, et tout ce que tu veux d’autre, matériel, ça se remplace, tout cela ne disparaît pas vraiment !

Bien, ici je veux, bien entendu, parler de l’ami, du parent comme tu le dis, ou plus précisément de celui qui me ressemble et avec qui j’entretiens ou pourrais entretenir des relations d’échange, verbales ou matérielles, des liens d’amitiés.

***

Alors, pour tenter de donner sens à ma question et que le déroulement de ma pensée, de ma question, puisse peut-être mieux se percevoir, je n’ai rien trouvé de mieux que de l’exposer sous la forme d’une « chronique » qui trace une voie.

Tout d’abord, et sachant que vous n’ignorez pas mon chemin parmi les peuples premiers, dits primitifs, encore que ceux que j’ai connus ne l’étaient plus tellement (primitifs), ma curiosité et mon attachement envers ces sociétés qui vivaient magnifiquement, périlleusement, certaines dans la grande forêt de l’Amérique du Sud, je ne pouvais que vous entraîner sur cette piste et les prendre pour point de départ, d’autant que s’il en reste toujours quelques-unes en vie, c’est-à-dire visibles, leur irrémédiable futur court vers ce destin, LA DISPARITION.

Disparaître, est-ce si sûr ? Y a-t-il quelque chose, quoi ou qui que ce soit, qui disparaisse vraiment, définitivement ? Et si oui, comment ? et pourquoi ?

Vous vous souvenez… ? Il y a bien, bien longtemps, nous avons craint que le soleil ne disparaisse définitivement, mais il revenait pour donner naissance au matin. Puis nous avons également craint la lune qui grossissait, diminuait, s’absentait quelque temps dans le ciel de nos nuits, et elle revenait elle aussi. Peut-être est-ce précisément à cet instant que nous avons pris conscience du temps qui passe.

Plus tard, vous souvenez-vous ?, nous avons pleuré la mort de l’un des nôtres, l’avons mis en terre avec ses armes, ses trophées, ce que nous avons même fait pour certains animaux.

C’est peut-être alors que nous avons imaginé une vie ailleurs, une vie invisible à nos yeux mais voisine de celle dont nous commencions à prendre conscience ici sur terre, et c’est alors peut-être que nous avons ressenti le sens de la présence, de l’absence. Et même une immense solitude sous le ciel et dans l’univers.

Pour ne prendre que cet exemple-là, depuis le temps que nous les avons rencontrés, tous les peuples, les sociétés disons, qui vivaient en Amérique du Sud – les Amérindiens comme on les appelle, nus et emplumés, couverts d’ombres et de couleurs –, presque tous ont disparu parce que nous les avons combattus, leur avons transmis des maladies, ou les avons contraints à l’esclavage. Pourquoi ? Parce que nous voulions prendre possession de leurs terres, de leurs richesses, nous les avons éliminés du devant de notre chemin. Mais tous ces peuples, toutes ces sociétés, ces cultures n’ont pas disparu, il en demeure quelques belles et grandes qui résistent de nos jours encore, heureusement, dans la forêt et dans les Andes par exemple, et si elles ne vivent plus en observant précisément les préceptes de leurs ancêtres, leurs représentants, leurs descendants sont toujours présents. Certains mêmes ont toujours un double d’eux-mêmes dans leurs poches, comme nous avons un double des clés.

Bien sûr, mais c’étaient de très grandes cultures, de très puissantes sociétés, et si elles n’ont pas complètement été éliminées, c’est qu’elles ont dû et pu s’adapter, se métamorphoser. Quand aux autres, les plus petites et fragiles (et il y en avait d’innombrables), elles ont toutes disparu. Par bonheur, nous savons découvrir leurs traces, les ruines qu’elles ont laissées, en quelque sorte lire l’écriture de leur passage, ainsi nous pouvons les reconnaître, les identifier. Elles aussi se sont métamorphosées et nous pouvons leur rendre leur place dans notre l’histoire.

Voilà, c’est le mot, la métamorphose, nous ne disparaissons pas, nous évoluons, nous nous métamorphosons, mais nous sommes toujours dans la vie.

Mais oui bien sûr ! Présents, peut-être pas réellement, mais actifs sans aucun doute et même parfois très puissants.

Tiens, puisque nous n’avons pas beaucoup de temps, que je sens que Philippe va regarder sa montre, et peut-être aussi parce que je m’exprime mal et que tu ne vois pas très bien où je veux je t’entraîner, je vais te donner deux, trois exemples pour éclairer ma question.

Chez certains (les Yekwana), dans un village, lorsque le chef mourait, il était mis en terre au pied du pilier central de la maison communautaire (ce pilier symbolise l’arbre mythique par lequel le singe, mythique lui aussi, est monté vers le territoire des esprits pour leur dérober le manioc, la plante maîtresse de leur alimentation). Ceci fait, toute la communauté abandonnait l’habitation, qu’elle soit récente ou ancienne. Peux-tu dire que ce chef a disparu, qu’il n’a plus de pouvoir ? Et je ne te parle pas des discours qui vont ensuite faire référence à sa vaillance, à son intelligence. Cet homme-là, crois-tu qu’il a disparu ?

Chez d’autres (les Yanomami), quand une personne meurt, jeune ou vieille, peu importe, ses parents brûlent son corps, pilent ses os calcinés, puis, au cours d’un repas rituel, partagent et mangent avec leurs alliés ses cendres mêlées à une bouillie de bananes. Tout ce que cette personne a confectionné, planté, est coupé, brisé, détruit ; les chemins qu’elle a parcourus sont momentanément évités ou interdits, son nom même est tabou, interdit à la prononciation, au rappel. Crois-tu qu’ainsi elle disparaît ? Que dis-tu alors du pouvoir de ce « mort » ? Il n’a donc pas disparu ? Parfois même il peut leur apparaître en rêve, les tracasser, veut les entraîner avec lui ; il arrive aux vivants d’être interpellés par les morts, ils n’ont donc pas disparu. Par les règles qu’ils imposent, les tabous, ils régissent une grande partie de la vie des vivants et encore je ne te parle pas des esprits de la nature.

Chez d’autres encore, plus près de nous, on abandonne la maison de briques, on laisse portes et fenêtres ouvertes et on distribue toutes ses possessions  modernes : vêtements, instruments, matériel.

Et que dis-tu de cela ?… Il en est qui lorsque tu arrives en visite te laissent attendre des heures à leur porte pour s’assurer que tu es bien là ! Et lorsqu’ils s’en vont, ils emploient la formule « je suis partant »… autrement dit : « je suis déjà en chemin »… Et ici, moi-même, est-ce que je suis vraiment arrivé, ne suis pas déjà… partant ?

En quelque sorte, la disparition pourrait s’apparenter à la mort, es-tu d’accord pour dire cela ? Non, la mort c’est l’absence de vie ; avec la mort, la vie ne peut plus évoluer, elle s’est arrêtée quelque part, à un moment précis, tu sais où, quand et comment. La disparition n’est que la non présence, l’absence de la personne, tu peux toujours l’imaginer quelque part ici, dans ton monde, en train de faire quelque chose. C’est comme ces primitifs, ces archaïques qui pensent à une vie antérieure, à des vies à côté, parallèles… Dans la vie, quoi !

Que crois-tu, que la vie n’est que ce que tu vois ? Que ce qui est ? Celle-là, c’est celle que tu peux comprendre, peut être ?, mesurer, historiser, organiser selon ta perception, celle que l’on t’a apprise à voir, mais l’autre, l’imaginaire ne crois-tu pas qu’elle a autant, sinon plus d’importante, et même plus de puissance ?

C’est la violence, la barbarie, la rapidité de la disparition qui interdit toute reproduction, qui interdit toute métamorphose, toute mutation, tout passage à l’imaginaire… encore que. Bien ! Mais quel différence fais tu entre être et exister ?

Bon, écoute ? arrête-toi ! Laisse les amis en débattre, c’est un sujet tellement délicat, et finalement tellement individuel, que je ne vois pas de réponse définitive à ta question… et j’ajouterai… heureusement.

Alex et Nelly Lhermillier

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Café philo du vendredi 28 janvier 2011

Le 1er Café philo de l »année 2011 se déroulera vendredi 28 janvier
et sera animé par Philippe Mengue

« La Disparition »

Présenté par Alex Lhermillier, Ethnologue

Vendredi 28 janvier à 18 h 30 au café « Le Louvre », place de la Bouquerie 84400 Apt

! BONNE ANNEE 2011 !

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