Archives mensuelles : mai 2017

Le commun,

Le Commun sans communauté ?
SFAX,
avril 2017, texte
L’interrogation sur le commun, à laquelle nous sommes invités aujourd’hui, a lieu dans un monde qui est dit le monde de la mondialisation.
Ce monde de la mondialisation est unique, sans autre, il a tout balayé sur son passage, soit toutes les autres formes de commun, de communauté sociales et politiques qui l’ont précédé :
la communauté du communisme primitif, la Communauté antique sous la forme de la belle et vivante « totalité éthique » grecque selon la lecture géniale qu’en donne le jeune Hegel, les premières communauté chrétiennes dans la communion avec le Christ, la société féodale articulé autour de la foi et du service au seigneur terrestre et céleste, les républiques laïques constitutionnelles nationales, ainsi que des appartenances aussi traditionnelles que celles au pays, à la région, la nation, la famille même,
toutes ces formes sociales d’appartenance en commun se trouvent noyées dans les flux de la mondialisation. Il ne reste que des individus libres dans un individualisme de masse. Ces anciennes formes de communautés, quelles que soient nos nostalgies, se sont enfuies, elles ne reviendront plus jamais, laissant l’individu de masse seul, solitaire.
Mon intervention, avant de tirer des conséquences de cette nouvelle situation contemporaine quant à la vie politique et à la communauté, va d’abord demander : Qu’est-ce qui est impliqué dans la mondialisation quant à la nature et l’être du commun ?
I– Commun de commerce et de communication

Le seul commun qu’on trouve est celui qui est dans le commer-ce et dans la communi-cation.
Faire du commun, c’est d’abord laisser passer, sans frontières, sans taxe, sans obstacle, interdits, sauf urgence, exception. Tel est le mot d’ordre de notre monde mondialisé.
La mondialisation revient, quant à son sens, à l’expansion illimitée de l’équivalence générale des biens, des produits, dans un circuit d’échange indéfini qui est sans destination. Le circuit d’échange, le marché, se reproduit et s’exalte de lui-même, indéfiniment et totalement. Indéfiniment, car sans limite et totalement car tout s’échange contre tout. L’intermédiaire qui permet cet échange totale et indéfini, généralisé, c’est l’argent comme équivalent général, le concept existant là, l’universel, de fait. Que nous en ayons beaucoup ou pas beaucoup d’argent, le seul commun que nous ayons aujourd’hui c’est l’argent.
Les sociétés occidentales, et surtout l’Europe — et il faudrait que sur ce point elle ne soit pas un modèle pour les autres — ont abandonné le politique, elles l’ont soumis à l’économique, au marché. L’Europe n’est plus qu’un gros marché commun. Le common market est un supermarket, et seulement cela. Ladite « communauté européenne », malgré les dénominations officielles, est un gros marché dont la communauté politique et véritable est complétement absente.
Conséquence : ce qui caractérise le commun, du monde d’aujourd’hui réduit au commun de l’échange, est qu’il est pris dans un processus d’éradication des communautés traditionnelles, jugées archaïques et les tentatives de les faire revivre, jugées réactionnaires.
Voyons maintenant le caractère de ce commun.

II – Le commun : l’argent

Premier caractère : Le commun de l’échange aujourd’hui passe par la monnaie, c’est l’argent qui rend commun deux produits différents, hétérogènes. La monnaie est une manière d’exprimer leur valeur commune. Ce que les objets ont en commun c’est de valoir tant de dirhams, euros, dollars.
Deuxième caractère : Ce commun est un universel abstrait. Une paire de chaussures est différente d’une douzaine d’œufs de poules, mais ce que ces choses qualitativement différenciées ont en commun, c’est leur prix : les chaussures valent quatre douzaines d’œufs. Elles sont convertibles substituables, égales entre elles, grâce à l’argent. L’argent rend commun car il est le convertisseur général, universel de la qualité en quantité. Les différences sont donc neutralisées, suspendues dans l’égalité abstraite de la valeur commune. Plus exactement les produits qualitativement différenciés sont subsumés, rangées sous leur valeur en argent, leur prix, ils sont convertis en une quantité de monnaie déterminée et commune, qui les mesure abstraitement. L’argent comme équivalent général constitue donc un universel abstrait, coupé ou séparé des choses concrètes avec leur formes, matières, qualités et fonctions (leur valeur d’échange a supplanté et éliminé leur valeur d’usage).
Troisième caractère : Extension universelle à tous les domaines du régime d’équivalence générale. Ce qui arrive aux produits arrive aussi aux messages et aux messagers. Tout est donc échangeable ou peut le devenir. Tout est marchandise ou marchands.
L’État et le Droit servent tout au plus d’armature et se réduisent à assurer les conditions de l’échangeabilité universelle, du marché mondial. Tous « citoyens du monde » : ce slogan implique que ces « citoyens » virtuellement sans État national, ni mondial ne sont que des marchands, des échangeurs, qui n’ont pas vocation à s’attacher à un contenu ou pays déterminé, mais à faire circuler dans le circuit ou les réseaux mondiaux de communication. Ils sont « arrachés » à leurs particularités. Telle est l’émancipation : être le plus possible affranchi de toutes détermination d’ethnie, de culture, de religion, de nation, de langues…
La communauté mondiale dite « libre », formée par le commerce et l’argent est donc une communauté détachée, séparée du monde social effectif, sans substance, sans contenu déterminé et pouvant ou devant accueillir n’importe lequel. La Libre circulation des biens, des messages et des messagers devient notre seul véritable commun.

III – Le saccage écologique

Célérité, fluidité, ouverture sans frontières et sans taxes des marchandises et des personnes, liberté d’échanger et de circuler, délivrance vis-à-vis des traditions : tel est le côté émancipatoire, voyant et apprécié de la mondialisation marchande, ce qui lui permet pour un temps encore de se maintenir.
Mais, comme nous le savons tous par ailleurs, nous constatons que la puissance d’échanger, pour elle-même, qui ne connaît pas d’autre raison ou fin, est dévastation de la terre et ravage de toutes les cultures. L’universel abstrait se fait négativité et se retourne cruellement à l’égard de la réalité.
Le commun du commerce est sans passé. Il fait table rase des traditions, elles sont trop lourdes à porter dans le voyage commercial, dans l’échangisme rapide et effréné qui est la loi de ce monde. Les cultures déterminées, d’aides, de ressources, d’équipements potentiels, sont devenus des empêchements. Les cultures particulières — et les cultures sont toujours particulières — sont donc neutralisée, arasées virtuellement. De même la planète, ses matières premières, ses équilibres immémoriaux, la diversité de ses espèces vivantes sont saccagés par la dévastation technique, par ce que Heidegger appelait le Gestell, puisque finalement il ne s’agit de produire que pour échanger, échanger pour échanger, volonté de volonté.
Mais il y a peut–être pire que ces atteintes écologiques.
Les qualités positives, appréciées, de la mondialisation — la liberté et la fluidité de la circulation ses biens et des personnes, la communicabilité , la délivrance vis-à-vis des traditions et des Églises, ouvertures des frontières , bref ce qu’on appelle l’« émancipation » ont pour envers un lourd inconvénient, autre que les dégâts écologiques. Car, après tout, ces graves atteintes peuvent être corrigées par une ferme résolution politique et par un surcroit de développement technique.
Quel peut être ce pire dont je viens de parler, pire que la dévastation écologique ?
Le commun du commerce et de la communication, avec son vide de communauté effective, avec son arrachement dit émancipateur, épuise.

IV – L’épuisement

Il y a un malaise, quelque chose ne va pas, malgré cette euphorie de la liberté, de l’émancipation, il y a un malaise qui s’accroît de jour en jour. Le malaise freudien dans la civilisation non seulement persiste mais il s’accroît, en dehors de la peur des catastrophes écologiques et démographiques. Ce nouveau malaise devient plus précisément le malaise de la satisfaction dans l’abondance de la civilisation marchande : que se passe-t-il, exactement ?
Une immense lassitude.
C’est une lassitude ressentie au commun qui nous est fait. En effet, si tout s’échange, alors tout se vaut et si tout se vaut rien ne vaut. Soit le nihilisme même, et son corrélat anthropologique, la figure du « dernier homme » qui dit, en clignant de l’œil : « À quoi bon ? » (Nietzsche). L’homme dynamique et svelte, cool et détaché, qu’on nous propose comme nouveau modèle d’humanité, est épuisé. Pour le meilleur ou pour le pire, il nous arrive une lassitude, un épuisement au sens que lui donne Deleuze dans l’introduction qu’il a donné à un texte de Beckett, L’Épuisé.
Épuisé en quoi ? L’épuisé est celui qui a épuisé tous les possibles, dit Deleuze (L’Épuisé, p. 57). Et tel est l’homme du commerce mondial et de son commun. Il n’a plus de possible puisqu’il échange pour échanger seulement.
L’épuisement, n’est pas la fatigue.
La fatigue c’est la simple perte, l’usure, des forces du corps ou de l’esprit. Le fatigué a épuisé la réalisation. La fatigue appelle le repos en tant que reconstruction des forces de réalisation. L’épuisement au contraire, est dans la dynamique, dans la puissance même. L’épuisé n’est pas fatigué, il n’arrête pas, c’est la force active mais qui, pour ainsi dire, s’ennuie avec elle-même, se lasse d’elle-même car elle ne sait plus à quoi se destiner. La puissance d’échange, le dynamisme, reste intacte mais sans les possibles, les buts et les fins qui donnerait sens à l’échange.
Lassitude donc, non pas de la puissance elle-même qui semble avoir ses joies et ses conquêtes de marché nouveaux, ses exaltations et ses prouesses… mais une lassitude au sein de la puissance, sur son envers. L’empire du commerce n’est pas le règne extraordinaire de l’Infini de la liberté et de la différence, c’est le règne monotone de l’Indéfini de la répétition et de l’égal sans fin. L’épuisement est la vérité du commun réduit au commerce et à la communication, réduit à la volonté d’échanger pour échanger.
Première conclusion. Le modèle de commun dont l’Europe et le monde se réclament, obéit à une logique profonde qui est celle de l’identique et de l’égalité. C’est un monde sans autre, sans différence. D’où, non pas la fatigue, mais l’épuisement, la lassitude, l’ennui qui naît de l’indéfini. Et de la répétition de l’identique.

V– Le commun comme partage de la généralité

Ce que maintenant nous devons apercevoir, c’est que le néo-libéralisme économique n’est pas seul concerné. Tous les autres courants que sont les socialismes, les républicanismes et les écologismes sont dans la même situation. La mondialisation et son commun portent au jour, à la conscience, la vérité interne à chacun, y compris même la forme que le communisme à pris dans notre monde.
En effet, pour eux tous, comme pour le libéralisme mondialiste, le commun détient les caractéristiques suivantes :
1° Le commun y est un commun de généralité conceptuelle.
2° Ce commun y est d’avenir, à construire, un idéal, à mettre en œuvre.

Le commun de la mondialisation détient la même forme que le concept. Et, jusqu’à maintenant — pour la philosophie politique depuis Platon — il n’y a pas eu d’autre forme de commun qu’un commun conceptuel. Le commun de la mondialisation peut donc être la vérité nue des formes passés de commun et de communauté. Elles sont dépouillées de ce qui les rendait aimables.
Deux caractères :
— Le commun conceptuel (l’universel, Allgemein) est un commun qui est au-dessus des individus et qui les régule : c’est une généralité, une règle. La règle universelle qu’est le concept vis-à-vis des individus est une généralité en position d’abstraction, de quelque chose qui est tiré hors d’eux et se tient au-dessus, à la vertical
— Les individus subsumés en retour sous le concept ou la règle, la loi, sont dit partager quelque chose en commun. Et, en effet, ils possèdent tous (universel) le même trait ou la même détermination générale, abstraite, tirée hors du concret singulier qu’ils sont en tant qu’individus. Ils appartiennent à l’ensemble (au tout) sous un trait particulier, déterminé et général.

Mais l’individu ne fait pas seulement partie d’un ensemble représentatif (un concept) il fait partie aussi d’un ensemble social (un groupe, un collectif) : en ce cas il partage quelque chose en commun avec les autres, une volonté dite commune, un projet qui les assemble. Le contrat social est une loi qui associe des individus indépendants, les rassemble sous une loi commune. C’est une association de partage et qui est produite par cette mise en commun des volontés qui se soumettent à la loi qu’elles se sont données.
Dans les deux cas, le commun est nécessairement abstrait, vertical et général, il est partagé par tous (universel) les membres de l’ensemble conceptuel (tous les carrés ont des diagonales qui se coupent à angle droit) ou du collectif social (la volonté commune) qui s’exprime conceptuellement en lois universelles de la raison juridique.
On dira, que dans tous ces cas, on a affaire à un commu où ce qui est partagé est un général conceptuel. Dans tous les cas, républicanisme, socialisme, libéralisme : on partage quelque chose de préalable:
— soit sous la forme de la richesse produite et distribuée égalitairement (communisme)
— soit sous la forme d’une représentation générale et abstraite (concept) qui est à la base de l’État de droit
— Soit sous la forme d’une représentation générale et abstraite (= concept) qui est à la base du droit et de l’2tat de droit.
— soit, enfin, sous la forme d’un projet (volonté commune) dont la base est un contrat d’association (contrat social)
Dans tous ces cas de figures, on ne sort pas du même schéma du commun que celui qui a lieu avec le commun de la monnaie et de son universalité abstraite et qui en devient la vérité. Le commun reste une abstraction vide, séparé de la vie des individus et des peuples travaillant, aimant, souffrant.

VI- Politique et communauté

Question : peut-on envisager une autre forme de commun ??Un commun qui ne soit pas sous le forme du partage d’un universel abstrait ?
Oui, il y a eu des communautés historiques qui ont impliqué un commun sous la forme d’un universel concret et substantiel. Mais ces formes de communauté, de communisme ou de communion, se sont enfuies et ne reviendront plus. Le marché dont le commun est l’argent a tout emporté. Mais le droit c’est aussi de l’argent. Numisma en grec c’est la monnaie et c’est de la même racine que nomos, la loi. Qu’est-ce qui les rapproche, sinon que la République fait appel à une universalité logique, juridique et que le commun y est abstrait, formel, vertical, au-dessus des citoyens tout comme l’est la monnaie. L’universel abstrait de la République est séparé, coupé, de plus en plus de la réalité éthique, substantielle des peuples. L’impasse de l’Europe politique actuelle le montre suffisamment. Nous avons donc, même sur le plan politique et pas seulement technique et économique, un commun sans communauté.
Le « comm-un » signifie à partir du cum latin, qui veut dire « avec », le commun désignant un « être-avec » avec qui on est, et donc un ensemble un. Mais en français il y a aussi le « comme ». Par exemple : « Il est comme son frère » veut dire qu’il lui ressemble. La République juridique possède un comm (e)- un qui ressemble à la communauté mais qui n’est pas la communauté. Avec le jeu dialectique interne à ces notions, le ressemblant devient vite le semblant, puis aussi le faux-semblant de la communauté. Le libéralisme juridique qui gouverne toute nos institutions constitue même, en certain cas une parodie de communauté, comme c’est le cas de ladite « communauté européenne » (CE) ou « union européenne » (UE).

Peut-on espérer une communauté véritable et nouvelle ?
Nous cherchons une communauté qui sera :
1° Transversale et non verticale, l’universel ou le commun y serait horizontal et non surplombant ou écrasant,
2° une communauté qui sera faite d’un universel sans concept, a-conceptuel, a-juridique, et qui passerait par le sentiment. Ce que nous cherchons serait donc du côté d’un commun affectif, sentimental où la communicabilité se fait sans concept.

Par ces deux traits est signé la fin de la dictature de la raison juridique pratique, soit de la juridisation ou juridicisation de nos existences, est affirmé une résistance à la prévalence, à la suprématie du droit s’étendant sur tous les aspects de la vie sociale. Une existence soumise au droit rationnel pur comment formerait-elle encore une communauté véritable sans sourire ?
Vers où se tourner pour trouver une telle communauté, transversale et sentimentale ? Il faut se tourner en arrière et non en avant vers le futur. Mais cet arrière n’est pas non plus un passé chronologique : C’est un Ur-passé, tellement passé qu’il en est originaire, archi-originaire et se trouve présent en nous et devant nous.

VII – Le partage du rien

Je vais avancer le long de l’idée que le commun de la communauté sentimentale réside dans le partage sentimental du rien.
En effet,
1°) Le commun de la communauté n’est pas du type partage de quelque chose, sous aucune de ses deux formes (représentation-concept ou volonté-projet). Il est du type désolation où rien n’est partagé : oudèn, nihil, Nada. Ce que nous avons tous en commun est le rien de sens. L’universelle désolation, abandon du sens, et pas seulement des dieux. Le partage du rien de sens n’est pas le rien de partage. Le partage du rien, à lui seul, fait donc communauté, une communauté paradoxale.
La communauté paradoxale est donc celle « de ceux qui n’ont pas de communauté » (G. Bataille, cité par Blanchot). Ne partageant rien, ils se partagent le rien qui ne peut donner lieu à institution, à répartition et distribution. Mais ce partage en commun de la désolation ne fait pas une communauté pleine, fusionnelle. Pourtant, elle n’est pas non plus abstraite comme la communauté du commerce.
C’est une communauté d’absence dont le rien est le commun.

VIII – Le commun déjà là.

2°) La communauté d’absence n’est pas une substance sociale, une réalité institutionnelle ou religieuse, elle ne permet pas d’identifier ni de s’identifier, mais elle est pourtant une communauté réelle. Même impossible, elle est réellement existante puisqu’elle est donnée ou reçue avec l’existence, puisqu’elle est la communauté même des existants en tant qu’existant. Tous ont la même part sans se l’être partagée et sans avoir à faire du commun. Le commun impossible laisse l’humain au bord de l’abîme de sens, dans le sentiment de la désolation, qui est un sentiment partagé et qui se donne en partage.
Reçue avec l’existence, elle fait partie de notre réceptivité, elle est de l’ordre d’un sentiment, de ce qui s’éprouve, de ce qui est partagé dans et par un sentiment commun. Ce n’est donc pas une représentation générale mais un affect. Le commun de la communauté est un commun d’affect. La communauté est sentimentale ou elle n’est pas (Ph. Mengue, La Philosophie au piège de l’histoire).
3°) La communauté précède donc ontologiquement, en quelque sorte, la société et le politique : donc elle ne peut être un but à réaliser, un projet. Elle est reçue, elle existe ou préexiste de soi et donc elle est déjà « faite » sans avoir à être le résultat d’un processus historique, sociale. Elle n’est pas une œuvre.
La communauté impossible et sentimentale qui met en commun sans rien faire est, comme dit JL Nancy, « La Communauté désœuvrée ».

Conclusion : La révolution moléculaire à l’épreuve.

Un tel commun (qui serait donc la base d’une communauté sentimentale et désœuvrée) à quoi sert- il politiquement ?
Cette communauté se situe exactement aux confins de la politique mais elle n’est pas séparée et indépendante du politique, elle est « en elle hors d’elle » (Nancy, Com affrontée, p.33).
Trois conséquences :
1° Sans le commun préalable du sentiment de la communauté déjà là dans le rien de sens, non seulement la Polis, la Cité ne pourrait se maintenir, mais le social lui-même ne serait plus que concurrence et déchirement. Toute polis et toute politique supposent ce sentiment d’être-ensemble ou d’être en commun dans le désarroi, sans pouvoir le produire et ce n’est qu’à partir de lui que les hommes peuvent chérir et s’attacher aux institutions toujours particulières et contingentes qui les en préservent relativement. Le refoulement de ce sentiment (à cause en partie de l’éradication des religions et de la suprématie du ptétendu droit rationnel pur universel) est ce qui nous empêche en Europe de faire du vivre ensemble, de l’« en commun « .
2° Le commun de la communauté marquerait donc, non pas une espérance future, un idéal d’avenir pour l’action politique (de parti), mais une limite à son action. Le commun de la communauté absente doit indispensablement être invoqué pour « tracer » les contours du politique, lui rappeler ses limites propres, et en particulier que la communauté fusionnelle ou organique n’est plus ou pas de son ressort, qu’elle est devenue ou était impossible et qu’elle doit le rester. Même la République kantienne n’est pas et ne peut être sans prétention excessive une telle communauté. Elle fait vivre sous un commun général dit universel, juridique, vertical (= les lois de la république) privé par nature de toute substance éthique concrète et don particulière. Quand les Républiques tentent de se faire communauté horizontale, immanente, par la loi, et la raison juridique pratique, c’est la proprement la « Terreur » des Robespierre, les camps de Staline, le terrorisme de Daesch, de l’État islamiste ? Excès, Ubris, illusion transcendantale du politique… quand il veut réaliser socialement dans des institutions le commun dont il a déjà reçu la charge. Illusion meurtrière (on en a maints exemples autour de nous) puisque tentant de réaliser un commun substantiel impossible.
3° Ce que nous cherchons, ce sont des moyens de réactiver, de rendre parlante et active, cette ligne de sentiment et de désœuvrement afin de casser la suprématie de la mondialisation. Il nous faut ouvrir — non pas à la suppression du commun de la mondialisation, c’est impossible, ni à des formes de totalités sociales articulées et équilibrées sous le règne de la loi religieuse ou de l’universel abstrait des Droits, ce serait peut-être pire —mais à une ligne de détachement vis-à-vis de la priorité du seul commun de commerce, de ses rivalités, de ses divisions, de sa nocivité écologique, de son ravage des cultures. Oui, mais comment ?
Nous ne pouvons renoncer à chercher à faire communauté humaine. La nostalgie nous étreint, j’en ai perçu de nombreux signes dans ce colloque. Nous sommes dans l’impasse, dans l’irrémédiable : la communauté est perdue, impossible, et pourtant nous ne pouvons nous en sentir quitte.
Est-ce que la révolution moléculaire de Deleuze et Guattari peut nous suffire ? Je ne crois pas, certainement pas. Mais elle est nécessaire pour empêcher la formation de l’illusion de refaire un tout bien juste, qui serait la communauté mondiale, avec un parti organisé, celui des damnés de la terre qui prendrait le pouvoir, évacuerait la bourgeoise, renverserait le capitalisme, etc.
La « molécularisation » est nécessaire mais n’est pas suffisante. Elle doit donc non pas chercher à sortir du républicanisme ou à l’abattre comme le prétendrait le gauchisme qui donne une lecture coudée de Deleuze, mais à le surveiller, à l’accompagner pour exploiter, saisir l’occasion de le détourner, de le rendre plus poreux, moins arrogant et de limiter son amplitude en défendant des zones de non-droit (à certaines conditions) qu’il crée lui-même ou ne peut empêcher.
Le social se délite par lui-même. La société fout le camp de partout (Mille Plateaux). C’est ce qui permet l’existence de la micropolitique et de la résistance, qui sans cette ontologie du social resteraient incompréhensibles dans leur possibilité même. Certes, le nomadisme deleuzien se sert des zones d’indétermination, joue des interstices pour tracer des lignes de fuite, « vacuolise » pour créer de l’altérité, elle fomente des petits groupes nomades pour vivifier les intensités de l’art, elle agit dans les marges en se gardant de refaire élite et avant-garde, de reconstituer un parti et l’illusion d’un tout bien organisé … Mais devant les catastrophes écologiques qui se préparent on peut douter que ce soit suffisant. Il nous incombe de chercher des formes de commun autre, ce que nous faisons dans ce colloque.

Philippe Mengue

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Interventions au colloque de Sfax, le 13 avril 2017 sur le thème du Commun

Le Commun sans communauté ?
SFAX,
avril 2017, texte

L’interrogation sur le commun, à laquelle nous sommes invités aujourd’hui, a lieu dans un monde qui est dit le monde de la mondialisation.
Ce monde de la mondialisation est unique, sans autre, il a tout balayé sur son passage, soit toutes les autres formes de commun, de communauté sociales et politiques qui l’ont précédé :
la communauté du communisme primitif, la Communauté antique sous la forme de la belle et vivante « totalité éthique » grecque selon la lecture géniale qu’en donne le jeune Hegel, les premières communauté chrétiennes dans la communion avec le Christ, la société féodale articulé autour de la foi et du service au seigneur terrestre et céleste, les républiques laïques constitutionnelles nationales, ainsi que des appartenances aussi traditionnelles que celles au pays, à la région, la nation, la famille même,
toutes ces formes sociales d’appartenance en commun se trouvent noyées dans les flux de la mondialisation. Il ne reste que des individus libres dans un individualisme de masse. Ces anciennes formes de communautés, quelles que soient nos nostalgies, se sont enfuies, elles ne reviendront plus jamais, laissant l’individu de masse seul, solitaire.
Mon intervention, avant de tirer des conséquences de cette nouvelle situation contemporaine quant à la vie politique et à la communauté, va d’abord demander : Qu’est-ce qui est impliqué dans la mondialisation quant à la nature et l’être du commun ?

I– Commun de commerce et de communication

Le seul commun qu’on trouve est celui qui est dans le commer-ce et dans la communi-cation.
Faire du commun, c’est d’abord laisser passer, sans frontières, sans taxe, sans obstacle, interdits, sauf urgence, exception. Tel est le mot d’ordre de notre monde mondialisé.
La mondialisation revient, quant à son sens, à l’expansion illimitée de l’équivalence générale des biens, des produits, dans un circuit d’échange indéfini qui est sans destination. Le circuit d’échange, le marché, se reproduit et s’exalte de lui-même, indéfiniment et totalement. Indéfiniment, car sans limite et totalement car tout s’échange contre tout. L’intermédiaire qui permet cet échange totale et indéfini, généralisé, c’est l’argent comme équivalent général, le concept existant là, l’universel, de fait. Que nous en ayons beaucoup ou pas beaucoup d’argent, le seul commun que nous ayons aujourd’hui c’est l’argent.
Les sociétés occidentales, et surtout l’Europe — et il faudrait que sur ce point elle ne soit pas un modèle pour les autres — ont abandonné le politique, elles l’ont soumis à l’économique, au marché. L’Europe n’est plus qu’un gros marché commun. Le common market est un supermarket, et seulement cela. Ladite « communauté européenne », malgré les dénominations officielles, est un gros marché dont la communauté politique et véritable est complétement absente.
Conséquence : ce qui caractérise le commun, du monde d’aujourd’hui réduit au commun de l’échange, est qu’il est pris dans un processus d’éradication des communautés traditionnelles, jugées archaïques et les tentatives de les faire revivre, jugées réactionnaires.
Voyons maintenant le caractère de ce commun.

II – Le commun : l’argent

Premier caractère : Le commun de l’échange aujourd’hui passe par la monnaie, c’est l’argent qui rend commun deux produits différents, hétérogènes. La monnaie est une manière d’exprimer leur valeur commune. Ce que les objets ont en commun c’est de valoir tant de dirhams, euros, dollars.
Deuxième caractère : Ce commun est un universel abstrait. Une paire de chaussures est différente d’une douzaine d’œufs de poules, mais ce que ces choses qualitativement différenciées ont en commun, c’est leur prix : les chaussures valent quatre douzaines d’œufs. Elles sont convertibles substituables, égales entre elles, grâce à l’argent. L’argent rend commun car il est le convertisseur général, universel de la qualité en quantité. Les différences sont donc neutralisées, suspendues dans l’égalité abstraite de la valeur commune. Plus exactement les produits qualitativement différenciés sont subsumés, rangées sous leur valeur en argent, leur prix, ils sont convertis en une quantité de monnaie déterminée et commune, qui les mesure abstraitement. L’argent comme équivalent général constitue donc un universel abstrait, coupé ou séparé des choses concrètes avec leur formes, matières, qualités et fonctions (leur valeur d’échange a supplanté et éliminé leur valeur d’usage).
Troisième caractère : Extension universelle à tous les domaines du régime d’équivalence générale. Ce qui arrive aux produits arrive aussi aux messages et aux messagers. Tout est donc échangeable ou peut le devenir. Tout est marchandise ou marchands.
L’État et le Droit servent tout au plus d’armature et se réduisent à assurer les conditions de l’échangeabilité universelle, du marché mondial. Tous « citoyens du monde » : ce slogan implique que ces « citoyens » virtuellement sans État national, ni mondial ne sont que des marchands, des échangeurs, qui n’ont pas vocation à s’attacher à un contenu ou pays déterminé, mais à faire circuler dans le circuit ou les réseaux mondiaux de communication. Ils sont « arrachés » à leurs particularités. Telle est l’émancipation : être le plus possible affranchi de toutes détermination d’ethnie, de culture, de religion, de nation, de langues…
La communauté mondiale dite « libre », formée par le commerce et l’argent est donc une communauté détachée, séparée du monde social effectif, sans substance, sans contenu déterminé et pouvant ou devant accueillir n’importe lequel. La Libre circulation des biens, des messages et des messagers devient notre seul véritable commun.

III – Le saccage écologique

Célérité, fluidité, ouverture sans frontières et sans taxes des marchandises et des personnes, liberté d’échanger et de circuler, délivrance vis-à-vis des traditions : tel est le côté émancipatoire, voyant et apprécié de la mondialisation marchande, ce qui lui permet pour un temps encore de se maintenir.
Mais, comme nous le savons tous par ailleurs, nous constatons que la puissance d’échanger, pour elle-même, qui ne connaît pas d’autre raison ou fin, est dévastation de la terre et ravage de toutes les cultures. L’universel abstrait se fait négativité et se retourne cruellement à l’égard de la réalité.
Le commun du commerce est sans passé. Il fait table rase des traditions, elles sont trop lourdes à porter dans le voyage commercial, dans l’échangisme rapide et effréné qui est la loi de ce monde. Les cultures déterminées, d’aides, de ressources, d’équipements potentiels, sont devenus des empêchements. Les cultures particulières — et les cultures sont toujours particulières — sont donc neutralisée, arasées virtuellement. De même la planète, ses matières premières, ses équilibres immémoriaux, la diversité de ses espèces vivantes sont saccagés par la dévastation technique, par ce que Heidegger appelait le Gestell, puisque finalement il ne s’agit de produire que pour échanger, échanger pour échanger, volonté de volonté.
Mais il y a peut–être pire que ces atteintes écologiques.
Les qualités positives, appréciées, de la mondialisation — la liberté et la fluidité de la circulation ses biens et des personnes, la communicabilité , la délivrance vis-à-vis des traditions et des Églises, ouvertures des frontières , bref ce qu’on appelle l’« émancipation » ont pour envers un lourd inconvénient, autre que les dégâts écologiques. Car, après tout, ces graves atteintes peuvent être corrigées par une ferme résolution politique et par un surcroit de développement technique.
Quel peut être ce pire dont je viens de parler, pire que la dévastation écologique ?
Le commun du commerce et de la communication, avec son vide de communauté effective, avec son arrachement dit émancipateur, épuise.

IV – L’épuisement

Il y a un malaise, quelque chose ne va pas, malgré cette euphorie de la liberté, de l’émancipation, il y a un malaise qui s’accroît de jour en jour. Le malaise freudien dans la civilisation non seulement persiste mais il s’accroît, en dehors de la peur des catastrophes écologiques et démographiques. Ce nouveau malaise devient plus précisément le malaise de la satisfaction dans l’abondance de la civilisation marchande : que se passe-t-il, exactement ?
Une immense lassitude.
C’est une lassitude ressentie au commun qui nous est fait. En effet, si tout s’échange, alors tout se vaut et si tout se vaut rien ne vaut. Soit le nihilisme même, et son corrélat anthropologique, la figure du « dernier homme » qui dit, en clignant de l’œil : « À quoi bon ? » (Nietzsche). L’homme dynamique et svelte, cool et détaché, qu’on nous propose comme nouveau modèle d’humanité, est épuisé. Pour le meilleur ou pour le pire, il nous arrive une lassitude, un épuisement au sens que lui donne Deleuze dans l’introduction qu’il a donné à un texte de Beckett, L’Épuisé.
Épuisé en quoi ? L’épuisé est celui qui a épuisé tous les possibles, dit Deleuze (L’Épuisé, p. 57). Et tel est l’homme du commerce mondial et de son commun. Il n’a plus de possible puisqu’il échange pour échanger seulement.
L’épuisement, n’est pas la fatigue.
La fatigue c’est la simple perte, l’usure, des forces du corps ou de l’esprit. Le fatigué a épuisé la réalisation. La fatigue appelle le repos en tant que reconstruction des forces de réalisation. L’épuisement au contraire, est dans la dynamique, dans la puissance même. L’épuisé n’est pas fatigué, il n’arrête pas, c’est la force active mais qui, pour ainsi dire, s’ennuie avec elle-même, se lasse d’elle-même car elle ne sait plus à quoi se destiner. La puissance d’échange, le dynamisme, reste intacte mais sans les possibles, les buts et les fins qui donnerait sens à l’échange.
Lassitude donc, non pas de la puissance elle-même qui semble avoir ses joies et ses conquêtes de marché nouveaux, ses exaltations et ses prouesses… mais une lassitude au sein de la puissance, sur son envers. L’empire du commerce n’est pas le règne extraordinaire de l’Infini de la liberté et de la différence, c’est le règne monotone de l’Indéfini de la répétition et de l’égal sans fin. L’épuisement est la vérité du commun réduit au commerce et à la communication, réduit à la volonté d’échanger pour échanger.
Première conclusion. Le modèle de commun dont l’Europe et le monde se réclament, obéit à une logique profonde qui est celle de l’identique et de l’égalité. C’est un monde sans autre, sans différence. D’où, non pas la fatigue, mais l’épuisement, la lassitude, l’ennui qui naît de l’indéfini. Et de la répétition de l’identique.

V– Le commun comme partage de la généralité

Ce que maintenant nous devons apercevoir, c’est que le néo-libéralisme économique n’est pas seul concerné. Tous les autres courants que sont les socialismes, les républicanismes et les écologismes sont dans la même situation. La mondialisation et son commun portent au jour, à la conscience, la vérité interne à chacun, y compris même la forme que le communisme à pris dans notre monde.
En effet, pour eux tous, comme pour le libéralisme mondialiste, le commun détient les caractéristiques suivantes :
1° Le commun y est un commun de généralité conceptuelle.
2° Ce commun y est d’avenir, à construire, un idéal, à mettre en œuvre.

Le commun de la mondialisation détient la même forme que le concept. Et, jusqu’à maintenant — pour la philosophie politique depuis Platon — il n’y a pas eu d’autre forme de commun qu’un commun conceptuel. Le commun de la mondialisation peut donc être la vérité nue des formes passés de commun et de communauté. Elles sont dépouillées de ce qui les rendait aimables.
Deux caractères :
— Le commun conceptuel (l’universel, Allgemein) est un commun qui est au-dessus des individus et qui les régule : c’est une généralité, une règle. La règle universelle qu’est le concept vis-à-vis des individus est une généralité en position d’abstraction, de quelque chose qui est tiré hors d’eux et se tient au-dessus, à la vertical
— Les individus subsumés en retour sous le concept ou la règle, la loi, sont dit partager quelque chose en commun. Et, en effet, ils possèdent tous (universel) le même trait ou la même détermination générale, abstraite, tirée hors du concret singulier qu’ils sont en tant qu’individus. Ils appartiennent à l’ensemble (au tout) sous un trait particulier, déterminé et général.

Mais l’individu ne fait pas seulement partie d’un ensemble représentatif (un concept) il fait partie aussi d’un ensemble social (un groupe, un collectif) : en ce cas il partage quelque chose en commun avec les autres, une volonté dite commune, un projet qui les assemble. Le contrat social est une loi qui associe des individus indépendants, les rassemble sous une loi commune. C’est une association de partage et qui est produite par cette mise en commun des volontés qui se soumettent à la loi qu’elles se sont données.
Dans les deux cas, le commun est nécessairement abstrait, vertical et général, il est partagé par tous (universel) les membres de l’ensemble conceptuel (tous les carrés ont des diagonales qui se coupent à angle droit) ou du collectif social (la volonté commune) qui s’exprime conceptuellement en lois universelles de la raison juridique.
On dira, que dans tous ces cas, on a affaire à un commu où ce qui est partagé est un général conceptuel. Dans tous les cas, républicanisme, socialisme, libéralisme : on partage quelque chose de préalable:
— soit sous la forme de la richesse produite et distribuée égalitairement (communisme)
— soit sous la forme d’une représentation générale et abstraite (concept) qui est à la base de l’État de droit
— Soit sous la forme d’une représentation générale et abstraite (= concept) qui est à la base du droit et de l’2tat de droit.
— soit, enfin, sous la forme d’un projet (volonté commune) dont la base est un contrat d’association (contrat social)
Dans tous ces cas de figures, on ne sort pas du même schéma du commun que celui qui a lieu avec le commun de la monnaie et de son universalité abstraite et qui en devient la vérité. Le commun reste une abstraction vide, séparé de la vie des individus et des peuples travaillant, aimant, souffrant.

VI- Politique et communauté

Question : peut-on envisager une autre forme de commun ??Un commun qui ne soit pas sous le forme du partage d’un universel abstrait ?
Oui, il y a eu des communautés historiques qui ont impliqué un commun sous la forme d’un universel concret et substantiel. Mais ces formes de communauté, de communisme ou de communion, se sont enfuies et ne reviendront plus. Le marché dont le commun est l’argent a tout emporté. Mais le droit c’est aussi de l’argent. Numisma en grec c’est la monnaie et c’est de la même racine que nomos, la loi. Qu’est-ce qui les rapproche, sinon que la République fait appel à une universalité logique, juridique et que le commun y est abstrait, formel, vertical, au-dessus des citoyens tout comme l’est la monnaie. L’universel abstrait de la République est séparé, coupé, de plus en plus de la réalité éthique, substantielle des peuples. L’impasse de l’Europe politique actuelle le montre suffisamment. Nous avons donc, même sur le plan politique et pas seulement technique et économique, un commun sans communauté.
Le « comm-un » signifie à partir du cum latin, qui veut dire « avec », le commun désignant un « être-avec » avec qui on est, et donc un ensemble un. Mais en français il y a aussi le « comme ». Par exemple : « Il est comme son frère » veut dire qu’il lui ressemble. La République juridique possède un comm (e)- un qui ressemble à la communauté mais qui n’est pas la communauté. Avec le jeu dialectique interne à ces notions, le ressemblant devient vite le semblant, puis aussi le faux-semblant de la communauté. Le libéralisme juridique qui gouverne toute nos institutions constitue même, en certain cas une parodie de communauté, comme c’est le cas de ladite « communauté européenne » (CE) ou « union européenne » (UE).

Peut-on espérer une communauté véritable et nouvelle ?
Nous cherchons une communauté qui sera :
1° Transversale et non verticale, l’universel ou le commun y serait horizontal et non surplombant ou écrasant,
2° une communauté qui sera faite d’un universel sans concept, a-conceptuel, a-juridique, et qui passerait par le sentiment. Ce que nous cherchons serait donc du côté d’un commun affectif, sentimental où la communicabilité se fait sans concept.

Par ces deux traits est signé la fin de la dictature de la raison juridique pratique, soit de la juridisation ou juridicisation de nos existences, est affirmé une résistance à la prévalence, à la suprématie du droit s’étendant sur tous les aspects de la vie sociale. Une existence soumise au droit rationnel pur comment formerait-elle encore une communauté véritable sans sourire ?
Vers où se tourner pour trouver une telle communauté, transversale et sentimentale ? Il faut se tourner en arrière et non en avant vers le futur. Mais cet arrière n’est pas non plus un passé chronologique : C’est un Ur-passé, tellement passé qu’il en est originaire, archi-originaire et se trouve présent en nous et devant nous.

VII – Le partage du rien

Je vais avancer le long de l’idée que le commun de la communauté sentimentale réside dans le partage sentimental du rien.
En effet,
1°) Le commun de la communauté n’est pas du type partage de quelque chose, sous aucune de ses deux formes (représentation-concept ou volonté-projet). Il est du type désolation où rien n’est partagé : oudèn, nihil, Nada. Ce que nous avons tous en commun est le rien de sens. L’universelle désolation, abandon du sens, et pas seulement des dieux. Le partage du rien de sens n’est pas le rien de partage. Le partage du rien, à lui seul, fait donc communauté, une communauté paradoxale.
La communauté paradoxale est donc celle « de ceux qui n’ont pas de communauté » (G. Bataille, cité par Blanchot). Ne partageant rien, ils se partagent le rien qui ne peut donner lieu à institution, à répartition et distribution. Mais ce partage en commun de la désolation ne fait pas une communauté pleine, fusionnelle. Pourtant, elle n’est pas non plus abstraite comme la communauté du commerce.
C’est une communauté d’absence dont le rien est le commun.

VIII – Le commun déjà là.

2°) La communauté d’absence n’est pas une substance sociale, une réalité institutionnelle ou religieuse, elle ne permet pas d’identifier ni de s’identifier, mais elle est pourtant une communauté réelle. Même impossible, elle est réellement existante puisqu’elle est donnée ou reçue avec l’existence, puisqu’elle est la communauté même des existants en tant qu’existant. Tous ont la même part sans se l’être partagée et sans avoir à faire du commun. Le commun impossible laisse l’humain au bord de l’abîme de sens, dans le sentiment de la désolation, qui est un sentiment partagé et qui se donne en partage.
Reçue avec l’existence, elle fait partie de notre réceptivité, elle est de l’ordre d’un sentiment, de ce qui s’éprouve, de ce qui est partagé dans et par un sentiment commun. Ce n’est donc pas une représentation générale mais un affect. Le commun de la communauté est un commun d’affect. La communauté est sentimentale ou elle n’est pas (Ph. Mengue, La Philosophie au piège de l’histoire).
3°) La communauté précède donc ontologiquement, en quelque sorte, la société et le politique : donc elle ne peut être un but à réaliser, un projet. Elle est reçue, elle existe ou préexiste de soi et donc elle est déjà « faite » sans avoir à être le résultat d’un processus historique, sociale. Elle n’est pas une œuvre.
La communauté impossible et sentimentale qui met en commun sans rien faire est, comme dit JL Nancy, « La Communauté désœuvrée ».

Conclusion : La révolution moléculaire à l’épreuve.

Un tel commun (qui serait donc la base d’une communauté sentimentale et désœuvrée) à quoi sert- il politiquement ?
Cette communauté se situe exactement aux confins de la politique mais elle n’est pas séparée et indépendante du politique, elle est « en elle hors d’elle » (Nancy, Com affrontée, p.33).
Trois conséquences :
1° Sans le commun préalable du sentiment de la communauté déjà là dans le rien de sens, non seulement la Polis, la Cité ne pourrait se maintenir, mais le social lui-même ne serait plus que concurrence et déchirement. Toute polis et toute politique supposent ce sentiment d’être-ensemble ou d’être en commun dans le désarroi, sans pouvoir le produire et ce n’est qu’à partir de lui que les hommes peuvent chérir et s’attacher aux institutions toujours particulières et contingentes qui les en préservent relativement. Le refoulement de ce sentiment (à cause en partie de l’éradication des religions et de la suprématie du ptétendu droit rationnel pur universel) est ce qui nous empêche en Europe de faire du vivre ensemble, de l’« en commun « .
2° Le commun de la communauté marquerait donc, non pas une espérance future, un idéal d’avenir pour l’action politique (de parti), mais une limite à son action. Le commun de la communauté absente doit indispensablement être invoqué pour « tracer » les contours du politique, lui rappeler ses limites propres, et en particulier que la communauté fusionnelle ou organique n’est plus ou pas de son ressort, qu’elle est devenue ou était impossible et qu’elle doit le rester. Même la République kantienne n’est pas et ne peut être sans prétention excessive une telle communauté. Elle fait vivre sous un commun général dit universel, juridique, vertical (= les lois de la république) privé par nature de toute substance éthique concrète et don particulière. Quand les Républiques tentent de se faire communauté horizontale, immanente, par la loi, et la raison juridique pratique, c’est la proprement la « Terreur » des Robespierre, les camps de Staline, le terrorisme de Daesch, de l’État islamiste ? Excès, Ubris, illusion transcendantale du politique… quand il veut réaliser socialement dans des institutions le commun dont il a déjà reçu la charge. Illusion meurtrière (on en a maints exemples autour de nous) puisque tentant de réaliser un commun substantiel impossible.
3° Ce que nous cherchons, ce sont des moyens de réactiver, de rendre parlante et active, cette ligne de sentiment et de désœuvrement afin de casser la suprématie de la mondialisation. Il nous faut ouvrir — non pas à la suppression du commun de la mondialisation, c’est impossible, ni à des formes de totalités sociales articulées et équilibrées sous le règne de la loi religieuse ou de l’universel abstrait des Droits, ce serait peut-être pire —mais à une ligne de détachement vis-à-vis de la priorité du seul commun de commerce, de ses rivalités, de ses divisions, de sa nocivité écologique, de son ravage des cultures. Oui, mais comment ?
Nous ne pouvons renoncer à chercher à faire communauté humaine. La nostalgie nous étreint, j’en ai perçu de nombreux signes dans ce colloque. Nous sommes dans l’impasse, dans l’irrémédiable : la communauté est perdue, impossible, et pourtant nous ne pouvons nous en sentir quitte.
Est-ce que la révolution moléculaire de Deleuze et Guattari peut nous suffire ? Je ne crois pas, certainement pas. Mais elle est nécessaire pour empêcher la formation de l’illusion de refaire un tout bien juste, qui serait la communauté mondiale, avec un parti organisé, celui des damnés de la terre qui prendrait le pouvoir, évacuerait la bourgeoise, renverserait le capitalisme, etc.
La « molécularisation » est nécessaire mais n’est pas suffisante. Elle doit donc non pas chercher à sortir du républicanisme ou à l’abattre comme le prétendrait le gauchisme qui donne une lecture coudée de Deleuze, mais à le surveiller, à l’accompagner pour exploiter, saisir l’occasion de le détourner, de le rendre plus poreux, moins arrogant et de limiter son amplitude en défendant des zones de non-droit (à certaines conditions) qu’il crée lui-même ou ne peut empêcher.
Le social se délite par lui-même. La société fout le camp de partout (Mille Plateaux). C’est ce qui permet l’existence de la micropolitique et de la résistance, qui sans cette ontologie du social resteraient incompréhensibles dans leur possibilité même. Certes, le nomadisme deleuzien se sert des zones d’indétermination, joue des interstices pour tracer des lignes de fuite, « vacuolise » pour créer de l’altérité, elle fomente des petits groupes nomades pour vivifier les intensités de l’art, elle agit dans les marges en se gardant de refaire élite et avant-garde, de reconstituer un parti et l’illusion d’un tout bien organisé … Mais devant les catastrophes écologiques qui se préparent on peut douter que ce soit suffisant. Il nous incombe de chercher des formes de commun autre, ce que nous faisons dans ce colloque.

Philippe Mengue

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« Préparation à un débat public sur la souffrance au travail »

À qui profite la souffrance au travail ?
(Introduction à un futur débat)

— La Q n’est pas : en quoi consiste la souffrance au W ? Quels sont ces traits , caractéristiques ? Sont-ils psychiques ? Y a t-il une souffrance psychique ? On le dit, c’est possible, elle est réelle, mais quel rapport avec le W ? On semble supposer un lien direct : c’est ce qui est à voir, justement.
— La Q : on demande, on interroge le profit de cette souffrance donc on : affirme qu’il y a une souffrance
qu’elle est liée au travail
et qu’elle profite
qu’elle profite à qqn

I – On affirme, on sous-entend, que la souffrance a une raison d’être : elle n’est pas sans raison, sans sens, absurde.

1° Elle rapporte, elle fait profiter
2° Elle rapporte à qqn, le profiteur

Premier schéma : elle profite à qqn qui tire de l’intérêt, des revenus, de l’argent non de la souffrance directement mais du travail qui se fait en souffrant,
L’exploiteur, le capitaliste. C’est à lui que ça profite.
Abolition du capitalisme et de la souffrance au travail. CF MARX

Donc question : y a t-il encore travail si pas souffrance ? quelle est l’essence du travail ?
Étymologie : travail => Trépalium : instrument de torture.
Où est la « torture » aujourd’hui ?
A — Il y aurait « vol » des heures, du temps
B — durée du temps de travail : 32, 35 ou 39 h ; Heures supp, etc.
C — Il n’est pas « libre » ; Il est contraint : On ne décide pas de ce que l’on fait , on le fait pour un ou des autres
=>  : contre la liberté : dc souffrance qui s’appelle aliénation
Q : Y a-t-il comme le sous entendu de la question le laisse penser : un responsable à qui tout cela profite ? Ou bien y a t il un part de travail aliénant, à tout jamais, lié au fait que c’est « du travail » … qu’il faut « bosser » ?
Une société sans travail est-elle possible ? Une société politique sans contrainte, hiérarchie et dc inégalité  ?
Même sans « le » capitaliste à qui cette « souffrance » est censée profiter, n’y aura-t-il pas encore contrainte, pouvoir, travail souffrant ?
Une communauté libre, sans travail, ni contrainte, le communisme, relève-t-elle pas de l’utopie ? Il le semblerait.
Vivre sans rien faire ? ou sans faire en souffrant ?

Deuxième schéma : elle est une punition.
On envisage maintenant la souffrance en elle-même et on en fait une punition. Tu soufres parce que tu as mal fait, mal agi : tu as péché.
Version moderne supportable par less laïcs républicains : Prcq tu as déréglé les équilibres naturels.
Tu as péché ou fauté contre l’ordre et la loi sacrée qui est celle de la Terre et sa survie, etc…

LOI :
Il semble qu’Il n’y ait qu’une réponse qui ait été donné à la question :
Quelle est le sens de la souffrance ? : Elle est une punition.
LE TRAVAIL AUSSI : ainsi que l’enfantement dans la douleur
Cf la Bible, Génèse
Ce sont des mythes, mais avouez, c’est assez bien vu !
Pourquoi toute cette souffrance avec les guerres ??Si deus est unde malum ? (= si dieu est d’où vient le mal ?)
Une seule réponse : tu es puni. Dieu est sauf. Il n’en tire rien.
La souffrance profite à toi même pour expier tes péches
Souffrance rédemptrice : cf les grands russes, Dostoïevski.

Autre Q : Y a-t-il, et à quelles conditions, peut-on penser une souffrance qui ne soit pas une punition redemptrice, une souffrance qui ne serve pas comme moyen à autre chose qu’elle même ?
Oui, il y en a : mais la réponse est vicieuse.

Troisième schéma : La souffrance est une punition mais elle fait jouir par elle-même. Elle est jouissance soit pour celui qui la reçoit soit pour celui qui l’inflige.
C’est la rétorsion sublime au CHRISTIANISME, à la thèse de la souffrance comme punition : oui, la souffrance est une punition, MAIS ELLE EST UNE RÉCOMPENSE CAR ELLE FAIT JOUIR !
La jouissance profite à celui qui l’inflige ou à celui à qui elle est infligée, sous forme d’un extrait de jouissance, une prime de jouissance
SADISME ET MASOCHISME
— Elle est voulue par un autre qui l’impose comme souffrance (et non cm conséquence involontaire du travail ou comme punition ) prcq cette souffrance le fait jouir.
Si elle est voulue, si elle est imposée c’est donc qu’elle fait jouir un autre, sinon elle serait sans raison. Or tout a une raison d’être. Donc la jouissance comme plaisir spécifique pris à la souffrance doit être posée.
Le maître sadique, le tourmenteur, la maîtresse, sont les nouvelles figures qui remplacent le capitaliste, le punisseur comme juge et bourreau ou rédempteur , et tout cela à la fois, le plus souvent.
— Ou bien fait-elle jouir celui qui la ressent ? Pourquoi jouit-il de sa souffrance ? N’y a t il pas encore UN RACHAT sous jacent ? etc.

La souffrance profite à celui qui souffre.
Il y a une plus valeur de jouissance un plus de jouir. Lacan.

II – la souffrance ne profite à personne ; Elle n’ a aucune raison d’être.

La question est refusée en raison de son caractère idéologique : elle tente de masquer le Réel ultime, la béance du non sens, elle est faite pour RASSURER
Si on peut accuser qqn, le capitaliste ou le juge, … ça rassure : on a un coupable !
Question vicieuse donc.
La souffrance est liée à l’existence et elle est sans raison comme cette existence même.

OBJECTION : dans ce cas ON NE PARLE QUE DE LA SOUFFRANCE AU TRAVAIL.
Soit. Mais tout le PROBLÈME est de savoir comment les distinguer ?
Est-ce du travail dont on souffre ou de la vie ? Ou de sa famille ? ou de son mari ? De sa névrose ?
Etc.
Les pathologies mentales et les souffrances qui leur sont liées ne sont pas dûes au travail et au travail seulement ; il en rajoute peut-être, etc.
Tous ne sont pas dans la souffrance au travail ; pour le même travail souvent en plus … Il y a des travailleurs heureux et heureux de travailler : des artisans, des paysans, des enseignants, des prof libérales, des médecins, etc., des employés qui aiment leur entreprise ou leur patrons …
Alors quelle est la part de la causalité qui revient au travail dans la souffrance ?
Elle est ressentie au travail mais elle vient d’ailleurs.

Si  le travail contraint est lié à l’existence politique de l’homme il ne profite à personne et il faut se guérir nous-mêmes de cette souffrance, sans doute la plus lourde et la plus déterminante dans cette souffrance au travail ou attribué à lui.

De quoi souffrons nous ?
Nous souffrons tous et nous souffrons de devoir mourir aussi. Pourquoi avoir vécu ?
De quoi souffrons nous ? D’être abandonné dans l’Univers. Pascal.
Abandonné au non sens radical et sans dieu sauveur, sans père.
D’être tout nu, fragile, comme un petit enfant qui vient de naître et pleure.
Cette situation ns ne la quittons jamais : nous souffrons, nous souffrirons éternellement même si on est dans la société communiste où le travail ne sera plus exploité, aliéné (si c’est possible).
Nos joies sont toujours sur fond de désolation et d’abandon et c’est pourquoi nos joies nous font pleurer.
Nous souffrons : D’être seul
Et que la communauté, le communisme, soit impossible
=> Réponse finale : nous souffrons surtout de ce que notre souffrance soit inutile, qu’elle ne profite à personne :
Pas même au capitaliste ; Pas même à un dieu sadique car il n’y a pas de dieu. Elle sans raison absolument.
= L’hm est une souffrance inutile (« passion » dit Sartre)

VŒU : Ah ! si elle pouvait au moins profiter à qqn ! elle ne serait pas inutile, absurde ! (Camus).

Pour le moment, on n’ a trouvé que ça, nous n’avons trouvé qu’un méchant capitaliste qui donne un travail aliéné, qui fait souffrir, qu’ une maîtresse avec des bottes en cuir, une fourrure et un fouet, une Wanda, pour donner une raison à notre souffrance, pour nous faire jouir de notre souffrance, à moins que nous tombions sur un sadique qui fera qu’il y aura au moins une personne ou un groupe, une bande ou même un « dieu suprême en méchanceté » à qui ça fera plaisir ! et ainsi la souffrance aura encore acquis un sens

On voit toute l‘inventivité de l’animal humain pour trouver un sens à sa souffrance et à l’existence du mal ; on pourrait se réjouir de cette inventivité mais finalement il n’y a que trois ou quatre solutions, comme on vient de le voir.
Désolé du peu. Mais on a trouvé que ça. Vous en avez une autre ?

QUESTION FINALE : Pouvons nous inventer autre chose pour donner sens à la souffrance et qui ne soit pas un sens dérisoire ?
Boire du vin, fumer des pétards, « s’enivrer » (Baudelaire) de toutes les façons, de poésie et d’art, de religion et de foi ?
Oui, mais ces formes d’oubli, laisse le pb intact.
Le pb est oublié et les formes d’oubli, d’enivrement, sont justement là pour l’oublier, masquer que la souffrance ne sert à personne.
Le Christ vous dit : le seul sens de la souffrance n’est pas de l’ôter mais de la soulager dans autrui, ton prochain, le plus possible. Agapé, amour de charité. La souffrance retrouve un sens : elle est punition du péché et aussi objet à soulager pour celui qui souffre. Sœurs de la charité de Jésus, consacrés aux malades et aux mourants, ça vaut peut-être mieux que de faire la maîtresse pour un Séverin romantique et exalté qui réclame du fouet et de la fourrure !

Je me replie vers ma solution de toujours (préférée) celle de :
Nietzsche -Dionysos  qui nous dit que nous sommes déjà, dès maintenant, dans le royaume des cieux, « en te basileia tôn ouranôn »
Le tragique gai, càd qui ne nie pas la souffrance, qui ne cherche pas à la faire disparaître à terme dans une vision idyllique de la société, iréniste, mais qui l’assume, la prend en charge en tant que composante de l’existence, par amour pour la vie : voilà ce qu’il a inventé, dit-il. Dionysos.
Nietzsche veut guérir ceux qui souffrent de la souffrance et qui pensent qu’elle n’est pas « morale » et qui donc accusent, veulent se venger, désignent des coupables de leur souffrance ; désignent des PROFITEURS (pr se venger, salaud de riches) Ces derniers, les réactifs, en souffrent d’autant plus qu’ils croient au paradis à la fin de l’histoire, ont des visions utopistes d’un monde sans guerre, sans violence, sans effort, sans autorité ni hiérarchie.
La souffrance aimée, voulue et exaltée dans son injustice même, par amour de la vie même, dans la joie jusque dans sa composante non morale, immorale… : n’ est-ce pas trop, encore humain ou déjà surhumain ?

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