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Débattre pour parer à trois dangers
“Débattre pour parer à trois dangers”
par Philippe Mengue (édité sur le net par Médiapart 17 dec 2009)
Il n’y a pas si longtemps (à peine un an), dans certains milieux, avoir de l’attachement pour sa nation, la France, était honteux. C’était du nationalisme, voire du pétainisme, et beaucoup de journaux se faisait volontiers porte-parole d’une telle attitude de pensée. Maintenant, depuis jeudi ou vendredi derniers, ce qui serait honteux c’est le fait même de vouloir débattre, réfléchir publiquement à ces questions d’identité nationale, au sein du peuple, dans ses quartiers, préfectures, ses écoles, ses mairies, ses lieux de rencontre, etc.
Par exemple, des dizaines d’intellectuels, écrivains, artistes, responsables politiques ont signé l’appel, lancé par Mediapart, pour refuser le «grand débat sur l’identité nationale». Ce débat est jugé «ni libre, ni pluraliste, ni utile». Pour condenser ce qu’on entend plus largement dire dans divers journaux ou sites internet, il serait ignoble de lier la question de l’identité nationale au fait de l’immigration et de la venue en France de la religion musulmane.
Pourtant, et à première vue, cette religion est très différente du christianisme jusqu’alors prédominant - et source des grands acquis de l’esprit européen (dont les Droits de l’homme qui en sont une laïcisation). De plus, c’est indéniablement, par le nombre de ses adeptes, une religion toute nouvelle puisque très peu présente sur le sol français, il y a encore 40 ans.
Voilà sans doute qui interroge légitimement : quelle place faire à la religion musulmane au sein de la république et la laïcité à la française, comme au sein de l’identité française ? Pourtant ce sont des questions qu’il ne faudrait surtout pas poser publiquement, des questions qui doivent être interdites de narration, de réflexion dans l’espace public et dans les institutions de la république. Il serait, dit-on, extrêmement dangereux de participer à de telles rencontres, ce serait agir ou par naïveté ou par perversité. Naïf, on se laisserait piéger, car le débat est « instrumentalisé » par le pouvoir (« t’as pas vu que… », « c’est pas par hasard que … », etc.) ; ou bien (si pas naïf, alors pervers), on chercherait par ce débat à stimuler sournoisement la xénophobie, voir même le racisme anti-musulman, anti-immigré.
Quels que soient les motifs de cette condamnation, et même la pertinence de certains aspects de ce type de discours, cette attitude de rejet est néanmoins encore plus dangereuse que le danger qu’elle prétend contenir. Au contraire, il y a, à mes yeux, urgence d’en débattre. C’est ce que je voudrais essayer d’établir.
Il faut partir du principe que l’identité d’un peuple n’est rien (« la nature ne fait pas de peuples », dit Spinoza) si elle n’est fabulée. L’identité est objet de « fiction » (aux deux sens indissociables en ce cas de façonnement et de récit). Ce n’est donc pas une chose ou une substance (« mêmeté ») ; l’identité d’un peuple, comme celle d’un individu, est une ipséité : soit une unité qui avant tout se pense, se réfléchit (comme on dit par exemple « nous-même ») et partant se raconte. Ce récit n’est pas fixé une fois pour toutes ; il est ouvert, en remaniements constants, surtout quand il se penche sur les origines et les racines passées ; c’est à une invention propre, rétrospective qu’il se livre alors, en fonction du présent, de ses problèmes actuels et de ses espérances futures. Mais quelle que soit la « fausseté » (arbitraire, contingence) des symboles, des noms, des imaginaires, des « mythes » auxquels un peuple s’attache momentanément mais inévitablement, il n’est pas possible de faire fonctionner le social sans un récit capable de fournir la base minimum d’un sentiment d’appartenance à une même communauté politique (ethnie, peuple, nation, empire, union des soviets, etc.).
De là résulte que le refus de débattre revient à assécher cette veine fabulatrice, revient à couper court à la fabulation sans laquelle il n’est pas de peuple. Violence terrible à l’égard du peuple de la part de ceux-là mêmes dont la fonction et le prestige est ancrée ou en dernier lieu légitimé par la puissance de raconter. Priver un peuple de narration, c’est le priver de lui-même. Premier danger.
D’autre part, l’identité suppose un nom, un trait qui permet l’identification, soit, en l’occurrence le mot France. L’Un minimal se fait autour d’un nom, et ne peut être dissocié des fictions partagées, des narrations qui façonnent un peuple spécifique, singulier dans sa différence avec les autres peuples ou cultures, et qui veut, à partir de là, sa reconnaissance et son maintien historique, culturel, soit la possibilité de pouvoir continuer à se narrer et s’inventer. Où trouver ce nom ? Les Droits de l’homme peuvent-ils le fournir ? Les Droits de l’homme et les institutions de la « République » sont certainement essentiels, incontournables, mais insuffisants pour le problème posée par l’identité. Etant universels, ils ne peuvent à eux seuls sans contradiction permettre l’identification singulière d’un peuple. Pourquoi ? Parce que tout peuple est invité identiquement à devenir tel, soit à ne pas se distinguer des autres peuples. Par conséquent, « Français » n’a pas à être interrogé, il est sans figure, sans contenu ni consistance. Dans cette optique, nous ne formons pas une nation ou un peuple sans que nous ne soyons en même temps fondus ou confondus dans l’universalité ou l’uniformité de tout peuple démocratique. Il serait contradictoire que les droits universels auxquels le peuple français veut s’identifier puissent lui servir de différenciateur et donner à « français » un contenu déterminé. C’est un nom « blanc », vide et comme tel angoissant, désorientant. Abandonné, le nom peut être accaparé par plus redoutable … Quoi serait pire que cette interdiction (morale) à ne plus nous fabuler au nom même du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est-à-dire à se fabuler ? Deuxième danger.
Enfin, et en conséquence, les différents récits de soi d’un peuple doivent pouvoir suffisamment résonner dans quelque chose qui les entraîne dans un même « souffle », une même ligne d’avenir, soit ce que Renan appelait l’âme ou l’esprit d’un peuple. Un récit partagé qui fonde un sentiment d’appartenance, voilà ce qu’est l’identité d’un peuple. Quelque chose comme un sentiment d’appartenance est nécessairement à la base du « vouloir vivre ensemble » et sans lui ce dernier disparaît faute de « volonté ». Le vouloir en question ne peut être entièrement rationnel et réduit à une ossature juridique ou constitutionnelle sans par là faire perdre à cet ensemble toute particularité différenciatrice (en vertu de l’argument précédent). Le refus du débat est alors nécessairement une blessure infligé au peuple, soit à son sentiment d’appartenance, à son vivre « ensemble ». Refuser de partager une réflexion, un débat sur le vivre ensemble c’est virtuellement ne plus déjà vivre ensemble, c’est scinder ce vivre ensemble en deux clans qui ne se parlent plus… Une France coupée en deux, et par ceux-là mêmes qui veulent par ailleurs l’unité profonde de ce même peuple. Troisième danger.
L’instrumentalisation est un argument sans doute valide mais second. De plus, il peut se retourner contre leurs utilisateurs, puisque cette notion sert d’alibi à une partie de ceux qui, faute d’une réflexion sur ces questions qui sont au fondement du politique, se trouvent gênés par le débat en question. Faire du débat sur l’identité nationale un sujet tabou par peur du nationalisme conduit à le renforcer, car si les règles de vie communes (droits de l’homme, principes démocratiques, etc.) n’ont pas pour objectif de permettre à la singularité de chaque peuple de s’exprimer, à quoi peuvent-elles bien servir ? L’homogénéisation des cultures n’est-elle pas le pire des dangers, nous privant selon Claude Lévi-Strauss de la plus grande des richesses, la diversité des cultures et des identités, pour une humanité qui n’existe qu’au pluriel ? Ce qui réclame débats et narrations n’est rien moins que l’hétérogenèse des cultures, notre finalité la plus urgente, dans un monde de globalisation éco-techno-scientifique, c’est-à-dire un monde de réelle uniformisation des cultures et des pensées par le marché.
Philippe Mengue,
philosophe, auteur de Peuples et identités, éd. de la Différence
Départ de Jerry Krellesntein de Peindre en Provence
Pour le départ de Jerry Krellesntein de Peindre en Provence, où il fut professeur d’art de 1990 jusqu’en 2010
Je voudrais à mon tour ne pas laisser partir le grand artiste contemporain qu’est Jerry Krellenstein, sans lui dire un mot à lui et aussi sur lui. Je veux dire, Jerry, que je vais parler de ta peinture et de ton influence sur la région.
Je ne suis pas qualifié pour dire ce que ta peinture représente dans l’ensemble du mouvement de la peinture contemporaine, et d’autres que moi ici pourraient le faire avec plus de pertinence. J’interviens plutôt en ami et en amateur — deux mots voisins qui indiquent des sentiments voisins : amitié et amour —, qui essaie de témoigner de ce que j’ai ressenti devant ton métier de peintre et devant ta peinture.
Avec l’ami Jerry nous avons été tous deux, avec le dynamisme de Marc Espinosa, de Yvan Magnani, et de bien d’autres, au fondement de l’association Artifices (crée en 1987) qui tenta de réunir, d’exposer, de faire connaître les artistes contemporains présents dans le Luberon. Nous partions d’un paradoxe. Bons nombre d’artistes habitant la région se trouvaient jouir d’une renommée internationale, comme Jerry Krellenstein, et, en même temps, se trouvaient être des plus ignorés par les habitants du pays qu’ils habitaient. Artifices, dont Jerry fut Président à un moment, tout comme moi, relevait cette contrariété, et, j’espère, a contribué un peu à en atténuer les arrêtes les plus tranchantes en rapprochant les uns et les autres. Mais il y a encore beaucoup à faire ! Et Artifices n’est plus.
Nous avions de grands projets, qui ne se sont pas concrétisés faute d’appui suffisant de la part des autorités publiques régionales. Mais de ce que nous avons fait, nous pouvons quand même être un peu fiers. Je ne pense pas seulement au Colloque sur l’art contemporain en 1998 dont Jerry a été l’initiateur. C’est toi, Jerry qui avait trouvé ce titre si vivant : « … et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? ». Cette question se pose peut-être encore à nous, plus que jamais, et pas seulement dans le domaine de l’art, nous qui venons après la mort hégélienne de l’art, après la fin du communisme et le début de la destruction de la planète ! Magnifique colloque, dont tu fus le coordinateur avec Jean-paul Griffon, Président alors d’Artifices, et qui vit une traduction écrite aux éditions L’Harmattan en 1999.
Nous pouvons aussi être un peu fiers des différentes et nombreuses expositions de sculpture, peinture, photos, tant à la Maison du Parc du Luberon qu’à la Chapelle des Récollets, dont tu t’es si bien occupées.
Donc Jerry, tu dois être remercié par nous aujourd’hui, non seulement pour ton enseignement dans les ateliers de Peindre en Provence (et dont ton absence sera difficilement remplaçable), mais nos remerciements vont aussi à l’ami peintre dévoué qui a su impulser sur le Pays d’Apt un souffle de renouveau et de peinture contemporaine. Les aptésiens grâce à toi ont eu la chance d’avoir un peintre de la grande vague de création américaine et de pouvoir faire un pont New York – Apt !
Tout cela fait déjà beaucoup, dira-t-on, et je n’ai pas encore parler de toi comme artiste, de ta création picturale elle-même, soit quand même le plus important !
L’expressionisme abstrait, ou l’abstraction libre, a été une des plus profondes et durables mutations de l’art contemporain. Ce courrant, né aux Etats-Unis, a porté des œuvres majeures du XXième siècle. Jerry, tu appartiens visiblement à ce mouvement par ta formation, par la New School, comme on dit là bas, que tu as fréquentée. Mais ce qui m’intéresse, c’est que tu as su renouveler ce grand courant dans un sens qui m’émeut beaucoup. Tu as su remédier à ce qui pour certains, dont je fais partie, est peut-être un essoufflement de ce mouvement. Quel est le problème ?
Je le formulerai comme suit.
Je partirai de l’art abstrait. Malgré sa grande richesse et ses inventions considérables, l’art abstrait ne peut faire dépasser une simplicité et une pureté de vision, qui la resserre dans un ascétisme optique, quasi éthéré, intelligent. Ce qui fait qu’il traite de « généralités » perceptives : le plan coloré, les lignes, les formes géométriques. Abstraite, on ne sera pas surpris qu’elle soit aussi générale, et que l’espace picturale devienne en quelque sort un espace mental. C’est l’œil de l’esprit qui est convoqué. On le voit avec des artistes comme Kenneth Noland, Ellsworth Kelly, Bridget Riley, Robert Natkin, pour les œuvres récentes des années 1990.
Avec l’expressionnisme abstrait, dans lequel on te range souvent, avec le geste, la présence de la main, du mouvement du corps, avec l’ « Action painting », on quitte la froideur de la vision optique pour sa subordination à la main, au geste, au concret de la matérialité picturale. Mais, si l’on gagne une sensation plus matérialisée, plus épaisse, avec plus de poids, on est souvent perdu dans un embrouillamini de lignes qui ne signifie plus rien, une confusion de nœuds et de torsions, qui aboutissent à une sorte de marécage confus qui fait perdre à la peinture une de ses dimensions essentielle. C’est le cas souvent d’artiste qui se rattache à Jackson Pollock, ou qui sont dans l’inspiration d’artistes plus antérieurs, comme Franz Kline, avec, par exemple vers 1950, ses torsions de bandes en noir et blanc.
Te concernant, Jerry, tu évites ces deux écueils.
Par la vivacité et la liberté du geste et de l’expression tu prends de l’expressionnisme abstrait le meilleur et tu sors de l’assèchement un peu raide de l’abstraction. Et, en même temps, tu te tiens à l’écart de la confusion qui guette bon nombre de peintres expressionnistes abstraits. Peut-être, cela te vient-il de tes maîtres, Stuart Davis et William Baziotes. Car on voit dans tes peintures passer à toute allure, même quand ils sont apparemment immobilisés, des têtes, des corps d’animaux, des formes plus tout à fait humaines et déjà animales, des corps de bisons ou de sangliers, d’ « ovins », d’oiseaux, d’Ibis, d’Oies. Et quand on s’approche des humains, ils sont souvent dédoublés, le corps se séparant en couple désorganisant, comme des jumeaux étranges, au regard fixe et pénétrant, comme les Tweedledum et Tweedletee, sortis d’un rêve de Shakespeare. Ou bien, acrobates, ils jonglent avec eux-mêmes, les membres de leurs corps, faisant plusieurs mouvements à la fois dans une mobilité d’autant plus intense qu’ils sont immobiles. Partout, on sent comme une vibration métamorphique, avec des tensions, des déplacements dans les formes elles-mêmes qui sont travaillées par des forces souterraines.
Je ne continuerai pas plus longtemps à me ridiculiser à rendre par les mots une peinture qui les surpasse tous et qui ne demande qu’à être regardée et prise dans nos émotions. Je tentais simplement de dire qu’avec l’introduction de la figuration dans l’abstraction gestuelle, tu permets à la peinture de retrouver son pouvoir d’expression, son expressionnisme véritable. La figuration rend possible de s’échapper vers des significations qui sont hors de portée de l’art abstrait et de l’expressionnisme qui noie tout dans un brouillage de lignes a-formel. Le retour au contenu permet de sortir de l’aridité des formes abstraites et optiques pures, comme du noyage des significations. Avec l’abstraction on a des sensations cérébralisées, épurées dans un géométrisme où l’œil devient mental. On a du mouvement mais pur, fait de déplacement, de translation, ; on n’a pas de tension interne à la forme, de déformation, de mutation métamorphosante qui exprime le dynamisme interne du réel. L’apport de la figure dans le figuratif est de capter la force qui est dans le dynamisme du mouvement, la force d’expressivité, de la faire sentir. Mais comment faire sentir une force qui est invisible ? Par la déformation sur la forme. Il faut donc que la forme soit figurée pour être déformée ou défigurée.
L’abstraction sans figuration n’occupe qu’une partie de l’œil, l’œil mental qui voit géométriquement les lignes pures, même courbes ou entortillées. Mais par là, le reste de l’œil, qui est régenté par les formes vivantes de la réalité quotidienne, dépérit ; il n’est plus alimenté ; tout est rabattu sur une seul niveau qui oublie les figures singulières, concrètes, sensuelles et sensibles, données avec la sensation, et la multiplicité des significations qui accompagnent cette sensation et permettent aussi de faire « sentir », même si, comme clichés, elles recèlent un danger et peuvent empêcher de voir. Mais il faut prendre ce risque.
Je sens que je quitte un peu le sol de la compréhension commune. Je prends, pour terminer, un exemple pour me faire mieux comprendre : « L’Oiseau de nuit », de 1991. Cet oiseau est tout aussi abstrait et aussi peu imitatif que les formes des peintres les plus abstraits, mais il nous apporte, avec le noir concentré du bas du tableau, l’épaisseur trouble de la nuit, et, avec la vivacité des bleus et des grisés, on croit entendre le frétillement de mouvements d’ailes, et comme des piaulements dans l’obscurité de la nuit.
Ceux qui se veulent d’avant-garde ont souvent peur de la figuration. Mais la figuration n’est pas, n’a jamais été, imitation reproductive. Elle fut toujours abstraite, et on le voit bien avec tes devenirs animaux, tes devenirs doubles inhumains, tes devenirs nuit et oiseaux, que tu nous présentes dans tes œuvres récentes. L’introduction de la figuration ne rend pas ta peinture « figurative » ou même « animalière » comme on l’a dit à tort. En permettant l’expression de significations plus singulières, plus ancrées dans le monde vécu et dont l’abstraction libre était amputée, la figuration, telle que tu l’as inventée, nous a rendu la force des choses. Mais elle nous l’a rendu parce que toi, tu as su inventer les procédés pour les capter.
Ph. Mengue
23 juin 2010
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