Archive pour la catégorie ‘Débats, idées, ...’
Débattre pour parer à trois dangers
“Débattre pour parer à trois dangers”
par Philippe Mengue (édité sur le net par Médiapart 17 dec 2009)
Il n’y a pas si longtemps (à peine un an), dans certains milieux, avoir de l’attachement pour sa nation, la France, était honteux. C’était du nationalisme, voire du pétainisme, et beaucoup de journaux se faisait volontiers porte-parole d’une telle attitude de pensée. Maintenant, depuis jeudi ou vendredi derniers, ce qui serait honteux c’est le fait même de vouloir débattre, réfléchir publiquement à ces questions d’identité nationale, au sein du peuple, dans ses quartiers, préfectures, ses écoles, ses mairies, ses lieux de rencontre, etc.
Par exemple, des dizaines d’intellectuels, écrivains, artistes, responsables politiques ont signé l’appel, lancé par Mediapart, pour refuser le «grand débat sur l’identité nationale». Ce débat est jugé «ni libre, ni pluraliste, ni utile». Pour condenser ce qu’on entend plus largement dire dans divers journaux ou sites internet, il serait ignoble de lier la question de l’identité nationale au fait de l’immigration et de la venue en France de la religion musulmane.
Pourtant, et à première vue, cette religion est très différente du christianisme jusqu’alors prédominant - et source des grands acquis de l’esprit européen (dont les Droits de l’homme qui en sont une laïcisation). De plus, c’est indéniablement, par le nombre de ses adeptes, une religion toute nouvelle puisque très peu présente sur le sol français, il y a encore 40 ans.
Voilà sans doute qui interroge légitimement : quelle place faire à la religion musulmane au sein de la république et la laïcité à la française, comme au sein de l’identité française ? Pourtant ce sont des questions qu’il ne faudrait surtout pas poser publiquement, des questions qui doivent être interdites de narration, de réflexion dans l’espace public et dans les institutions de la république. Il serait, dit-on, extrêmement dangereux de participer à de telles rencontres, ce serait agir ou par naïveté ou par perversité. Naïf, on se laisserait piéger, car le débat est « instrumentalisé » par le pouvoir (« t’as pas vu que… », « c’est pas par hasard que … », etc.) ; ou bien (si pas naïf, alors pervers), on chercherait par ce débat à stimuler sournoisement la xénophobie, voir même le racisme anti-musulman, anti-immigré.
Quels que soient les motifs de cette condamnation, et même la pertinence de certains aspects de ce type de discours, cette attitude de rejet est néanmoins encore plus dangereuse que le danger qu’elle prétend contenir. Au contraire, il y a, à mes yeux, urgence d’en débattre. C’est ce que je voudrais essayer d’établir.
Il faut partir du principe que l’identité d’un peuple n’est rien (« la nature ne fait pas de peuples », dit Spinoza) si elle n’est fabulée. L’identité est objet de « fiction » (aux deux sens indissociables en ce cas de façonnement et de récit). Ce n’est donc pas une chose ou une substance (« mêmeté ») ; l’identité d’un peuple, comme celle d’un individu, est une ipséité : soit une unité qui avant tout se pense, se réfléchit (comme on dit par exemple « nous-même ») et partant se raconte. Ce récit n’est pas fixé une fois pour toutes ; il est ouvert, en remaniements constants, surtout quand il se penche sur les origines et les racines passées ; c’est à une invention propre, rétrospective qu’il se livre alors, en fonction du présent, de ses problèmes actuels et de ses espérances futures. Mais quelle que soit la « fausseté » (arbitraire, contingence) des symboles, des noms, des imaginaires, des « mythes » auxquels un peuple s’attache momentanément mais inévitablement, il n’est pas possible de faire fonctionner le social sans un récit capable de fournir la base minimum d’un sentiment d’appartenance à une même communauté politique (ethnie, peuple, nation, empire, union des soviets, etc.).
De là résulte que le refus de débattre revient à assécher cette veine fabulatrice, revient à couper court à la fabulation sans laquelle il n’est pas de peuple. Violence terrible à l’égard du peuple de la part de ceux-là mêmes dont la fonction et le prestige est ancrée ou en dernier lieu légitimé par la puissance de raconter. Priver un peuple de narration, c’est le priver de lui-même. Premier danger.
D’autre part, l’identité suppose un nom, un trait qui permet l’identification, soit, en l’occurrence le mot France. L’Un minimal se fait autour d’un nom, et ne peut être dissocié des fictions partagées, des narrations qui façonnent un peuple spécifique, singulier dans sa différence avec les autres peuples ou cultures, et qui veut, à partir de là, sa reconnaissance et son maintien historique, culturel, soit la possibilité de pouvoir continuer à se narrer et s’inventer. Où trouver ce nom ? Les Droits de l’homme peuvent-ils le fournir ? Les Droits de l’homme et les institutions de la « République » sont certainement essentiels, incontournables, mais insuffisants pour le problème posée par l’identité. Etant universels, ils ne peuvent à eux seuls sans contradiction permettre l’identification singulière d’un peuple. Pourquoi ? Parce que tout peuple est invité identiquement à devenir tel, soit à ne pas se distinguer des autres peuples. Par conséquent, « Français » n’a pas à être interrogé, il est sans figure, sans contenu ni consistance. Dans cette optique, nous ne formons pas une nation ou un peuple sans que nous ne soyons en même temps fondus ou confondus dans l’universalité ou l’uniformité de tout peuple démocratique. Il serait contradictoire que les droits universels auxquels le peuple français veut s’identifier puissent lui servir de différenciateur et donner à « français » un contenu déterminé. C’est un nom « blanc », vide et comme tel angoissant, désorientant. Abandonné, le nom peut être accaparé par plus redoutable … Quoi serait pire que cette interdiction (morale) à ne plus nous fabuler au nom même du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est-à-dire à se fabuler ? Deuxième danger.
Enfin, et en conséquence, les différents récits de soi d’un peuple doivent pouvoir suffisamment résonner dans quelque chose qui les entraîne dans un même « souffle », une même ligne d’avenir, soit ce que Renan appelait l’âme ou l’esprit d’un peuple. Un récit partagé qui fonde un sentiment d’appartenance, voilà ce qu’est l’identité d’un peuple. Quelque chose comme un sentiment d’appartenance est nécessairement à la base du « vouloir vivre ensemble » et sans lui ce dernier disparaît faute de « volonté ». Le vouloir en question ne peut être entièrement rationnel et réduit à une ossature juridique ou constitutionnelle sans par là faire perdre à cet ensemble toute particularité différenciatrice (en vertu de l’argument précédent). Le refus du débat est alors nécessairement une blessure infligé au peuple, soit à son sentiment d’appartenance, à son vivre « ensemble ». Refuser de partager une réflexion, un débat sur le vivre ensemble c’est virtuellement ne plus déjà vivre ensemble, c’est scinder ce vivre ensemble en deux clans qui ne se parlent plus… Une France coupée en deux, et par ceux-là mêmes qui veulent par ailleurs l’unité profonde de ce même peuple. Troisième danger.
L’instrumentalisation est un argument sans doute valide mais second. De plus, il peut se retourner contre leurs utilisateurs, puisque cette notion sert d’alibi à une partie de ceux qui, faute d’une réflexion sur ces questions qui sont au fondement du politique, se trouvent gênés par le débat en question. Faire du débat sur l’identité nationale un sujet tabou par peur du nationalisme conduit à le renforcer, car si les règles de vie communes (droits de l’homme, principes démocratiques, etc.) n’ont pas pour objectif de permettre à la singularité de chaque peuple de s’exprimer, à quoi peuvent-elles bien servir ? L’homogénéisation des cultures n’est-elle pas le pire des dangers, nous privant selon Claude Lévi-Strauss de la plus grande des richesses, la diversité des cultures et des identités, pour une humanité qui n’existe qu’au pluriel ? Ce qui réclame débats et narrations n’est rien moins que l’hétérogenèse des cultures, notre finalité la plus urgente, dans un monde de globalisation éco-techno-scientifique, c’est-à-dire un monde de réelle uniformisation des cultures et des pensées par le marché.
Philippe Mengue,
philosophe, auteur de Peuples et identités, éd. de la Différence
L’ART, nourritures spirituelles ou restauration rapide
Café philo vendredi 28 mai,
“L’art : nourritures spirituelles ou restauration rapide”
par Patricia Roussel.
à 18h30 au café “Le Louvre”, place de la Bouquerie - 84400 Apt
Le texte de Patricia ROUSSEL :
Je vais tenter d’écailler un peu le vernis qui protège l’ART CONTEMPORAIN, son aspect intouchable.
Ma motivation par rapport à cette prise de parole aujourd’hui est de défendre l’art du sensible, aussi, je voudrais commencer par exprimer des sentiments.
J’ai longtemps eu l’impression confuse que le café philo n’était pas le lieu où je pouvais parler, bien que ce que j’entendais là m’intéresse beaucoup.
J’ai conscience que ma pensée était ligotée par mes affects.
Aujourd’hui, que ma pensée se désenglue un peu, j’en profite pour m’exprimer.
Mais est ce parce que je suis une femme, ma pensée prend sa source dans ce que je vis.
Ça fait longtemps que j’ai le sentiment, quand je rentre dans une exposition d’art contemporain, qu’il fait très froid et que je vais mourir de faim, mon corps réagit.
J’ai été plongée dans le doute pendant longtemps en tant que peintre, en tant qu’enseignante d’art, et en tant qu’être humain. Je ne devait rien comprendre, être bête puisque autant de gens se prosternaient devant les icônes de l’art contemporain et que je ne ressentais rien d’autre qu’un malaise. Et je ne voulais d’autant moins comprendre que l’idée d’approcher l’art par l’intellect me frigorifiait.
J’avais quand même réussi à comprendre une chose, c’est que c’était complètement ringard et hors propos, de vouloir ressentir quelque chose de l’ordre d’une vibration, d’une présence humaine.
Et alors là, ça va plus loin encore : si je ressens un malaise, des spécialistes de l’art pourront se pencher sur mon cas et me rassurer en me disant : tu es devant l’Art qui Dérange, donc, ton malaise répond tout à fait au programme.
Le Programme de l’art contemporain, c’est donc détrôner la Beauté, s’en libérer au bénéfice d’autres valeurs : la critique, la dérision, la provocation .C’est l’art qui dérange
Je voudrais donner un éclairage particulier sur l’origine de l’art officiel actuel. Cette origine, je la situe en 1916, quand Marcel Duchamp, peintre, expose à New York un urinoir et que l’avant-garde new-yorkaise s’empare du geste et de l’objet pour en faire une œuvre d’art.
Cela va marquer une rupture avec toutes les formes d’art traditionnelles.
Le problème, pour Duchamp, c’est que l’urinoir va entrer au musée et devenir icône, et en se multipliant par 20 pour trôner dans différents musées des pays industrialisés, il passe de la légende au logo.
Aussi, en 1962, il déclare, désabusé, « Je leur jetais le porte bouteille et l’urinoir à la tête, comme un défi, et maintenant ils les admirent pour leur beauté esthétique. ». L’art critique, devenue critère esthétique, va faire école.
Il déclare : « Si un génie quelconque, habitait au cœur de l’Afrique, et qu’il fasse tous les jours des tableaux extraordinaires, sans que personne ne les voie, il n’existerai pas. Autrement dit, l’artiste n’existe que si on le connaît. Par conséquent, on peut envisager l’existence de 100 000 génies qui se suicident, ou qui se tuent, qui disparaissent parce qu’ils n’ont pas su faire ce qu’il fallait pour se faire connaître, pour s’imposer, pour connaître la gloire. »
C’est sûr, qu’il a su s’imposer pour connaître la gloire avec provocation, mais on peut penser que cela lui a coûté très cher, puisque il n’a plus peint par la suite.
Si on essaie de regarder un peu dans les coulisses de ce moment très particulier de l’histoire de l’art, si l’on éclaire un peu plus les faits sous l’angle des affects, on peut comprendre aussi que notre art occidental s’est structuré à partir de la castration d’un peintre.
Au dire de certains peintres qui l’ont connu, je citerai le peintre Léonardo Crémonini, « C’est quelqu’un qui regardait la peinture avec libido, ça je peux le dire parce que je l’ai vérifié. Duchamp portait une attention amoureuse à la peinture. Il a peint des tableaux magnifiques.
La pissotière, sort des Demoiselles d’Avignon, par une rage de Duchamp contre le succès de Picasso. Duchamp détestait Picasso. Il trouvait que le succès qu’on lui attribuait était l’image d’une société idiote. Donc à cette société idiote, on peut très bien donner une pissotière. Le fait qu’à partir de là, il se soit refusé à peindre, avec le talent qu’il avait, c’est un geste très lourd. »
Alors, c’est sûr, si l’on regarde les choses sous cet angle, on peut se dire que ça fait longtemps, maintenant, que des gens se prosternent devant le geste de Duchamp et les créateurs issue de son école parce qu’une avant garde éclairée a décidé que c’était de l’art. Alors qu’il ne s’agit que d’un mauvais thriller genre « je- vais- te- crever-Picasso-si-la tienne-est-plus-longue-que-la-mienne. Je ne sais pas où est l’art, là dedans,
J’y vois surtout une recherche de pouvoir.
L’exposition de ready made a crée une idéologie l’idée que les regardeurs sont des créateurs d’œuvres d’art, et puis de là, on a glissé vers : tout-le monde-est–artiste-et-peut-s’exprimer-librement, et, vers :tout-est-art. On appelle cet effet : démocratisation de l’art.
La valeur de l’apprentissage, du savoir faire, de la maturation dans le travail, de la recherche profonde n’as plus cours.
On fait de l’art sans être un artiste. On fait de la provocation et, de fait on est artiste, on entre en Résistance et là dans cette posture, c’est forcément de l’art qu’on fait, aujourd’hui. Je me suis surprise, il y a quelque temps, à reprendre une amie qui me présentait a des personnes en disant « voici, Patricia qui fait de la peinture ».
J’ai dit, et j’était très étonnée : « Non, je ne fais pas de la peinture, je suis peintre »
Vouloir être résistant, vouloir être provocant, c’est, à mon avis, pour un artiste, des preuves de dépendance au regard de l’autre, le public.
Si l’on regarde, les impressionnistes, qui ont apporté une révolution dans la façon de voir le monde, mais encore plus dans la manière de l’appréhender, de le ressentir, je pense que leur souci premier, n’était pas de révolutionner, ni de tuer ce qui prédominait en matière d’art, bien qu’ils s’en révoltent, mais de trouver leur liberté en tant qu’artiste dans les limites qu’ils s’étaient imposés, à savoir : tenter l’insaisissable ; la fugacité de la lumière.
Ils ont construit.
J’ai l’impression que le plus important aujourd’hui, c’est de détruire de s’opposer de dire non.
Serions nous dans une société sans perspective qui n’en finit pas de vouloir tuer le père, de dire NON ?
Je me sens aujourd’hui dubitative par rapport au vide, au trou, créé par l’art critique.
L’artiste est, à mon avis, beaucoup plus subversif dans ses propositions artistiques esthétiques, que dans une posture d’art avant tout critique.
Anton Tapies disait déjà en 1966 « la forme artistique actuellement prédominante est un art critique, un art caricature. Il est certes important qu’un tel art existe, mais malheureusement cet art est devenu peu à peu banal, répétitif, facile .L’œuvre pour être complète doit aussi malgré les difficultés que cela représente, aller au fond des choses. Elle doit poser les jalons d’une nouvelle connaissance, d’une connaissance philosophique et éthique violente, capable de donner à notre monde un sens nouveau. »
Il dit aussi précédemment, « Je cherche une couleur dramatique, profonde, capable d’exprimer des valeurs essentielles. Il faut retrouver la véritable couleur du monde, lorsqu’il n’est pas dénaturé par la banalité publicitaire. La couleur n’existe pas en soi. J’ai besoin d’une couleur intérieure. »
A cette époque là une icône de l’industrie de l’art est née : Andy Warhol dans un cheminement totalement à l’opposé de celui d’Anton Tapies. Andy Warhol, avant d’inventer sa machine à faire des tableaux avec la technique du report- photo sérigraphique, avant de créer son usine à faire de l’Art en confiant la réalisation de ses tableaux à ses assistants a commencé à travailler à partir de publicités calquées. Il dit « les machines ont moins de problèmes. Je voudrais être une machine. Je ne veux pas être mêlé à la vie des autres. Je ne veux pas m’en approcher de trop prés…….. Je n’aime pas toucher les choses. C’est pourquoi mon œuvre est si loin de moi-même. »
Andy Warhol veut être artiste peintre, pour cela il reproduit des publicités sur châssis entoilés
Il veut être pop, aussi il choisit de reproduire ce qu’il aime. « Mon repas préféré c’est la soupe de tomate de chez Campbell’s. J’ai fait des tableaux de billets de banque. L’argent est ce que j’aime le plus au monde. » « Ce qui est formidable dans ce pays, c’est que les plus riches achètent les mêmes choses. Le président des Etats-Unis boit du Coca, Liz Taylor boit du Coca, et, rendez vous compte, vous aussi, vous pouvez boire du Coca. Aucune somme d’argent ne vous donnera un meilleur Coca que celui que boit le clodo au coin de la rue. Tous les Coca sont pareils et tous les Coca sont bons »
Andy Warhol eut une tentative de « se rapprocher de lui-même » quand il travaillait à la reproduction de bouteilles de Coca cola à partir d’affiches.
Il fit venir dans son atelier, deux messieurs de l’avant-garde branchée, cinéaste et galeriste, pour leur demander leur avis sur 2 œuvres qu’il venait de réaliser au calque l’une avec bouteille de Coca, l’autre avec bouteille de Coca-et-dégoulinure de peinture, expression d’une possible subjectivité, d’un possible frémissement.
Le cinéaste s’écrit « l’une est nulle », en montrant la dégoulinade, « l’autre est remarquable. C’est notre société, c’est ce que nous sommes, elle est absolument superbe et vrai. » Le galeriste préfère aussi la version froide, « sans fioritures »
« Aujourd’hui, déclare Ben, l’artiste qui travaille seul dans son atelier, c’est dépassé » .Il décide de multiplier les pains, de concevoir l’Art à la portée de tous.Il inonde le marché de la papeterie, de classeurs, trousses et agenda pour la jeunesse, qui vont apporter sa bonne parole signée Ben dans les foyers.
Rester prés de la jeunesse par le succès du produit, c’est rester jeune, quoi de plus excitant pour un adolescent attardé, figé dans la sauce de son succès. Les média fabriquent la culture, la culture fabrique l’Education.
Je voudrais parler un peu en tant qu’enseignante d’art, pas encore très éloignée de cette pratique. J’ai vu arriver depuis un certain nombre d’années dans le lycée où je travaillais, des jeunes professeurs nourris dans leur formation à un enseignement uniquement théorique. Certains avaient pratiqué la peinture en dehors de leur formation d’enseignant, certains l’avaient abandonné pour la vidéo, d’autres décidaient de prendre des cours de peinture en privé et je ressentais dans tout cela, une recherche de sens. Non pas que moi vieux prof, ayant une pratique longue de la peinture, j’ai toujours trouvé un sens à mon enseignement.
Les dernières années, j’ai presque baissé les bras devant l’incompréhension de certains élèves face à ma demande d’essayer d’approcher leur maladresse et, à travers cette maladresse, approcher leur sensibilité avec le crayon au bout de la main, plutôt que d’aller chercher le calque à reproduire, ou de se précipiter sur Internet pour trouver la forme toute faite. Et puis, de plus en plus d’élèves qui s’étonnent, quand ils me demandent comment on « fabrique » telle matière, sur un tableau de Gustav Klimt que je leur montre en image, et que ma réponse est « Je ne sais pas, il y a sans doute beaucoup de travail en amont, une recherche vers sa sensibilité profonde, en rapport direct avec les gestes de sa main qui sont devenus son vocabulaire en peinture »
Je lis dans le regard de certains, que je suis une prof nulle, puisque je ne connais pas la recette de fabrication.A quoi je sers ?
La première chose qu’a faite la jeune prof qui m’a remplacé en prenant ses fonctions, a été de faire une commande de plusieurs ordinateurs, pour qu’en quelques clics, les élèves puissent avoir l’impression de réussite avec une image qui aura de la gueule, du Fun.
Voici comment nous glissons vers la submersion de l’image, comment l’aveuglement sur la peinture devient total, et comment nous nous éloignons de l’expression du sensible.
Je ne nie pas, bien sûr, le talent de certains artistes, qui se servent de l’image, vidéastes, net graphistes, concepteurs publicitaires, metteurs en scène, mais il me semble qu’il y a une dérive profonde avec l’image dans la société industrielle, qui s’étend maintenant à des pays, dont les fondations étaient surtout spirituelles, cette dérive c’est la tyrannie du paraître, au détriment de la recherche de l’être.
Paraître jeune au détriment d’être vivant, paraître riche au détriment de rechercher le trésor d’humanité en chacun de nous, paraître puissant en achetant une marque puissante au lieu de se rapprocher des peurs qui sont en nous, les reconnaître pour s’en libérer.
Le paradoxe de cette société de l’image qui voudrait se soigner par la surconsommation d’images et d’objets, c’est qu’elle prétend aussi la lisibilité de l’âme, mais dans le tout montrer, tout dire, rendre tout transparent, tout spectacle à sensation pour essayer possiblement d’éveiller le public à une conscience. Mais laquelle ?
Je pense à la télé réalité, à Loft story, je pense à Sophie Calle, artiste de l’avant-garde, qui a fait de sa vie une œuvre d’art, parait il.
Sa dernière œuvre : Demander à sa mère agonisante, si elle accepte de se laisser filmer jusqu’à sa mort.
Je me pose la question, en parlant du contenu de cette oeuvre : est ce que dans cette œuvre, l’art est dans la manière de demander à sa mère un chose aussi intime, ou dans la performance de fabriquer un film « qui dérange »,
Le paradoxe actuel, est dans à la fois le besoin de consommation et le désir de nourriture authentique, en art comme dans la vie.
En art, au début de l’industrialisation quand Picasso accouchait du Cubisme qui allait ouvrir la porte à l’objet, et à l’art conceptuel, en même temps il se tournait vers les arts primitifs, les masques africains pour y puiser son inspiration. Lui et d’autres.
Depuis, l’envahissement de l’art du monde industriel, où l’art est devenu lui même industrie, un équilibre se cherche, d’autant plus fort dans la valorisation de l’art Africain, des arts primitifs.
Cette recherche d’authenticité est bien sûr souvent récupérée en devenant un effet « tendance » dans certaines galeries branchées à Paris.
C’est récupéré aussi, par Di Rosa, sculpteur, qui donne à faire à des gens (je ne sais pas s’il les nomme artistes ou artisans) vivant dans des pays non industrialisés (Afrique et autres îles océaniennes) des sculptures dont il a dessiné la forme.
Ses dessins sont des caricatures d’art primitif sans aucune expression.
Toute la beauté est crée par la main sensible des artisans locaux, dans le travail du bois et dans l’inclusion de métal. C’est signé Di Rosa.
J’ai le sentiment que le contre pouvoir aujourd’hui à l’art issue de l’industrie
C’est l’art primitif.
Je me sens personnellement, affamée d’un art qui retrouve du sens, qui relie les gens.
Alors, bien sûr, à l’heure actuelle, la culture rassemble, recréant la forme des rituels qui manquent tant à notre société de consommation d’objets. Des processions se forment devant les musées où les média ont annoncé ce qu’il fallait regarder, à Versailles où les bouées de sauvetage de Koontz si décalées qu’elles ne parviendront, j’en suis sûre qu’à divertir d’un naufrage par leur côté Fun.
J’ouvre une parenthèse par rapport à la société du spectacle. Un jour, j’ai pris conscience, que mon travail d’artiste n’était pas d’utilité publique, beaucoup de temps après avoir vu à la télé, les manifestations d’intermittents du
spectacle revendiquant pour leur statut.
Je me suis dit, les plasticiens n’avaient jamais pensé revendiquer des revenus pour les expos qu’il avait faites .J’avais toujours pensé qu’il fallait que j’ai un métier,un vrai, en dehors de mon métier de peintre qui ne me faisait pas vivre. De plus j’ai la plus part du temps payé pour montrer mon travail. Normal ! Puisque je n’étais pas d’utilité publique.
Sauf qu’aujourd’hui, je me sens d’utilité publique. Et contrairement à ce que disait Duchamp, à savoir q’un artiste et son œuvre n’existent pas en dehors du succès et du regard des autres, je pense qu’un artiste qui travaille avec sa sensibilité comme outil et qui parvient à se libérer de la course au succès, travaille d’autant plus à faire changer le monde.
L’art critique, je l’espère va s’essouffler dans une société trop individualiste, malade de la peur de l’autre.
L’Art qui dérange a pour mission d’ouvrir les yeux au public, les aider à prendre conscience de leur oppression, du fait qu’ils sont soumis au pouvoir.
Je veux dire aujourd’hui où je parviens enfin à parler, à quel point je me suis sentie écrasée par le poids de l’autorité officielle. Là où moi je lisais une imposture, l’autorité du savoir me disait : « c’est l’ART, c’est l’éthique du monde actuel, prosternes toi ! »
Quand mes élèves me disaient « oh madame les artistes y se font plein de fric en faisant des choses que moi je peux faire, tellement c’est nul ! », j’étais, les dernières années loin de penser : vous n’y comprenez rien, je vais vous expliquer. Je me sentais impuissante, d’autant plus que je les sentais prêts à acheter les classeurs et les trousses de Ben.
Je repense souvent, à ces paroles, d’anciens déportés des camps de concentration, Bruno Bettelheim et bien d’autres, qui avaient survécus en s’accrochant à des textes poétiques.
Je pense plus particulièrement à la nièce de De Gaulle qui, disait elle, s’était raccrochée au désir de vivre en pensant à certains poèmes de Paul Valérie et à certains tableaux Matisse.
Ce que j’avais entendu là, fût un choc. L’art pouvait avoir ce pouvoir : Ramener les gens à la vie, leur donner l’espoir en les reliant à une universalité permettant de garder confiance en l’homme.
Je pense aux peintures rupestres et à la naissance de cette émouvante nécessité pour l’homme, dans un monde si violent de laisser la marque sensible de sa main. Et pour que ces dessins accompagnant des rituels puissent permettre aux hommes de s’ancrer dans le Réel plutôt que de s’en distraire.
Patricia ROUSSEL
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