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Textes de compte-rendu des colloques café philo en Apt 1998

par Philippe Mengue

LE MOMENT AGORAÏQUE DE LA PHILOSOPHIE

(Intervention au coloque d’apt, en Août 98 et paru dans Diotime Agora, n°4, déc 1999)

D’après l’expérience acquise au cours de l’année (97-98) au café-philo d’Apt en tant qu’animateur et participant, et en l’état de ma réflexion, je puis sortir de l’indécision qui fut la mienne à l’égard de ces réunions, et en proposer une défense. Ce qui compte n’est pas cette prise de position pour ou contre, peu intéressante en soi, mais, évidemment, l’argumentation qui y conduit. Très rapidement, je vais exposer sans pouvoir les développer, les linéaments de ma réflexion, que je soumets à votre appréciation.

Voici ma thèse :

Au plan des principes, un des motifs, peut-être le plus puissant dans la culture philosophique présente, à partir desquels les cafés-philo me semblent pouvoir être critiqués, dévalorisés — et qui fonde le diagnostic qu’il y a dévoiement ou dégénérescence et non renouveau ou renaissance de la philosophie — réside dans le refus ou l’oubli de ce que j’appelerai le moment socratique ou agoraïque de la philosophie. Ce moment entretient un lien nécessaire avec la valorisation de principe aux libertés démocratiques, et même l’attachement à la démocratie. La dépréciation critique des cafés-philo irait donc de pair avec le refus de la discussion libre et publique, du débat, couplé, sur son autre versant, avec la revendication d’un aristocratisme hautain de la part du penseur à l’égard de la plèbe discutante et opinante, monde de la « culture et de la communication » y compris.

Gilles Deleuze, par exemple, tout au long de son oeuvre, et en particulier dans son avant-dernier ouvrage, Qu’est-ce que la philosophie ?, a écrit quelque chose qui me semble représentatif de cette position qui condamne toute défense de principe du café-philo :

«… le philosophe a fort peu le goût de discuter. Tout philosophe s’enfuit quand il entend la phrase : on va discuter un peu. Les discussions sont bonnes pour les tables rondes — et j’ajoute donc aussi pour les cafés-philo — mais c’est sur une autre table que la philosophie jette ses dés chiffrés (…) La philosophie a horreur des discussions. Elle a toujours autre chose à faire. Le débat lui est insupportable, non parce qu’elle est trop sûre d’elle : au contraire, ce sont ses incertitudes qui l’entraînent dans d’autres voies plus solitaires. »1.
J’expliciterai ma position, et ma tentative de réponse à cette critique, en trois ou quatre points.

1° L’ascendant nietzschéen.
Pour comprendre, à mon avis, le débat actuel, il faut remonter jusqu’à Nietzsche et à sa critique virulente de Socrate. On sait que pour Nietzsche — prenant le contrepied de la vision traditionnelle de l’histoire de la philosophie –, Socrate (puis Platon et Aristote) marque le commencement de la décadence de la philosophie et non le début de sa grandeur, de son auto-compréhension, de la saisie de son autonomie. Cette thèse est reprise par Heidegger, et tout un courant qui à la suite de ces auteurs accorde une place royale et prépondérante aux Présocratiques, tenus pour les intitiateurs géniaux de la philosophie, ceux qui d’un coup se sont portés au faîte de la pensée, et que les suivants ne pourront plus égaler. Le point qui chez Nietzsche vient concentrer, focaliser ce qu’on doit bien appeler un amour-haine véritable, c’est que Socrate est un « plébéien inculte »2. Avec cet homme du peuple, populaire, ami des artisans du bourg du Céramique, fréquentant l’Agora, c’est la fin du philosophe solitaire, drapé dans une majesté inaccessible et mystérieuse, à la fois mage et prophète comme l’Héraclite que le jeune Nietzsche imagine, esquissant déjà le portrait de son futur Zarathoustra; et, au contraire, ce qui commence avec Socrate c’est tout ce qu’il déteste selon son aristocratisme instinctif , soit pour aller vite, la rationalité démocratique :

« Avec la dialectique, c’est la plèbe qui prend le dessus »3,

Car, pour Nietzsche, ce qui est grand et noble s’impose de soi et n’a pas besoin d’être argumenté. En effet, ce qui se met en place c’est principalement la dialectique, l’allure démocratique de la pensée qui est chargée de l’obligation d’argumenter dans un espace de parole, en droit ouvert et public où chacun peut intervenir tour à tour, faire des objections, demander des comptes… L’idée socratique, selon laquelle tout peut être soumis à la discussion argumentée, mis inlassablement en question, voilà qui est intolérable. Or, nous le savons, selon la maxime nietzschéenne:

« Ce qui a besoin d’être démontré pour être cru ne vaut pas grand chose » 4.

En un mot, avec Socrate, quand la philosophie ne devient pas de la palabre, ou de la ratiocination, elle est une discussion sans fin, où la pensée en sa noblessee et hauteur est à jamais perdue. La dialectique socratique s’enracine dans un « ressentiment plébéien » qui veut « se venger des aristocrates » (§7), et l’espace démocratique qui la sous-tend, est à juger comme la démocratie elle-même : « une forme dégénérée de l’organisation politique »5.

Heidegger — dont on sait aussi qu’il ne faisait pas grand cas de la démocratie, c’est le moins qu’on puisse dire — est solidaire de ce courant. Il se référe souvent à l’image des grands penseurs qui s’interpellent d’une cîme à l’autre, évoquant « l’amitié stellaire » dont parle le § 279 du Gai savoir. de Nietzsche :

« Dans le champ de la pensée essentielle toute réfutation est un non-sens. La lutte entre les penseurs est la lutte amoureuse » qui est celle de la chose même » 6.

Sous ces images, et chez ces différents auteurs, il est implicitement admis que les penseurs de l’être, ou de la volonté de puissance, sont loin au-dessus des nains de la place publique qui ne savent que discutailler sous l’autorité de la « raison » bâtisseuse de « systèmes », de la « ratio » dissolvante. C’est évidemment toute la philosophie des Lumières — son libéralisme comme son humanisme — qui se trouve condamnée

Quant à Deleuze, nietzschéen s’il en est, après avoir évoqué les conditions actuelles de la communication publique, et l’état des média sous le règne du marché mondial, à la suite de Nietzsche, de Heidegger, d’Adorno, il pense que « la seule communication adaptée au monde moderne » est celui de « la bouteille à la mer » ou de « la flêche lancée par le penseur » de génie en espérant qu’un autre la ramassera pour l’envoyer plus loin7, etc. La philosophie est création de concepts et de problèmes; et comme par cette création elle est productrice de nouveau, qui à chaque fois doit être inventé, la discussion n’a aucune place. Echanger des informations, des idées, ou même discuter, bref d’une manière très générale ce qu’on appelle communiquer, n’est pas créer. Tel est un des leitmotive de Pourparlers et Qu’est-ce que la philosophie ? :

« Créer a toujours été autre chose que communiquer » 8.

La communication, comme la discussion visant à convaincre ou persuader, vient toujours en trop, et après la création, qui est l’essentiel, et après le problème artistique ou philosophique qu’on a inventé. Deleuze nous enferme dans l’alternative suivante : Si, avec ses interlocuteurs, on a le même problème, on a à créer des concepts pour le résoudre, et on n’à pas à discuter ; et si on pose des problèmes différents, la dicussion ne sert à rien puisque on ne parle pas de la même chose. Ce n’est donc jamais le temps de la discussion.

Conclusion : on a là, avec le courant nietzschéen, tout un arsenal d’arguments qui conduisent à terme à discréditer complètement le type de commnication qui veut s’instaurer dans les cafés-philo, et dont le débat, la dicussion forment l’axe essentiel, ainsi que l’expérimentation d’une grande proximité entre philosophie et démocratie, exercise de pensée et citoyenneté, etc.

2° Du refus du modèle implicite de la science.
Il n’est pas question de contester la nécessité, pour la pensée, la création, d’une distance à l’égard du sens commun, de l’opinion sous ses multiples formes, et qui fonde son indépendance à l’égard de la culture et de la communication de masse. Il y a une distance irréductible, et sur ce point nos auteurs ont tout à fait raison. Mais, à mon avis, la question n’est pas là; elle est de savoir si cette distance doit nécessairement prendre la forme d’une rupture et d’une séparation comme le font ces différents auteurs sous l’influence de Nietzsche. La distance nécessaire, la différence peut se marquer d’une autre façon que par une coupure et une séparation pure et simple à l’égard de la doxa. C’est la science , épistémé, qui est , comme le montre Bachelard, en rupture avec l’opinion et le monde des images, et suppose une « coupure épistémologique ». Mais en va-t-il de même pour la pensée philosophique ? Rien n’est moins sûr, surtout si l’on abandonne l’idée que la philosophie est ou doit être un savoir de type scientifique, et que l’on affirme que l’on doit opèrer une différence de nature entre « concept philosophique » et « fonction scientifique », comme nous incite à le faire, à juste titre, Deleuze. S’il est visiblement ridicule de prétendre qu’un savoir scientifique quelconque, une recherche sérieuse, puisse s’élaborer dans un cadre analogue à celui d’un café-philo, il est n’est pas du tout dit que la philosophie, elle, en soit absente, même si avec Deleuze nous acceptons de la définir comme une création de concept.

La question qui est la notre devient donc : en quoi le café-philo, qui ne se prête ni à la recherche de la science ni à la création de concept, est-il greffé sur un moment propre à la philosophie ?

3° Le moment socratique.
La discussion au café-philo ne peut être réduite à un simple échange ou brassage d’opinions, type café du commerce, comme le veulent ses détracteurs. Si elle est bien conduite, elle doit faire apparaîre cette différence, la produire. En quoi consiste-t-elle ? je réponds : à dresser un plan, qui est présupposé par la philosophie comme création de concepts. C’est l’existence de ce plan, son traçage qui est la finalité propre des cafés-philos et marque leur différence avec un échange d’opinion, un spectacle, un happening à la mode.

Qu’est ce plan ? C’est le plan ou l’espace socratique du non-savoir. Le moment socratique de la philosophie consiste à faire prendre conscience aux hommes de leur non-savoir radical, de leur non-sagesse, et par là de susciter un véritable désir de sagesse. Ce qu’est proprement la philosophie selon Le Banquet de Platon. Le meilleur du café-philo, et à mon avis, il ne peut aller plus loin, mais c’est déjà beaucoup, est de dégager cet espace de non-savoir. Cet espace est plus nécessaire que jamais dans un monde de communication , de media, où les hommes sont emplis, gavés d’opinions, de connaissances, et même sont souvent détenteurs d’un bagage culturel et scientifique plus solide que celui de l’animateur, philosophe ou non. Donc, je pose que dans la demande des cafés-philos il y a une demande de faire le vide, de se décharger du poids de choses dites et entendues, et sues, pour engager un cheminement qui partirait enfin de soi, pour aller à un savoir qui soit véritablement notre et nous concerne réellement (ou du moins qui tenterait de le faire). Philosopher n’est pas d’abord acquérir un savoir (sophia ), mais c’est d’abord faire l’épreuve d’une mise en question de soi-même. Mais cette route qui s’ouvre, — et c’est pourquoi j’ai proposé en Apt le terme d’apéro-philo (aperire = ouvrir)–, ne peut se tracer que dans le vide de l’espace du non-savoir.

Dans l’Agora, antique ou moderne, il y a deux choses : ce qu’on voit, les choses échangés, en un mot le commerce, des biens, des services, des idées. Mais il y a aussi quelque chose d’invisible, et que Socrate le premier a été le seul à voir, à exposer et à dérouler, déplier. Cet espace ou ce plan est celui qui se tend nécessairement sous le commerce visible des choses ou des idées, soit l’espace vide sans lequel aucun échange ne peut avoir lieu. C’est en lui seul que peuvent s’échanger les pensées et se faire leur accueil, leur réception. Et cet espace est une béance, un vide de savoir, sur lequel l’opinion et le savoir viennent s’étendre, et que par là même ils ne cesssent de masquer, de rendre invisible. La tache du café-philo, comme de Socrate, est de retendre cet espace sous les savoirs et les opinions, de le réfléchir, pour rendre à chacun sa disponibilité, sa liberté de penser et d’écouter. A partir de ce savoir du non savoir, de ce plan, l’opinion n’est plus un obstacle à la pensée. Elle flotte sur l’abîme du non savoir, elle est traversée par lui et donc ouverte aux autres opinions. Elle perd sa clôture et sa fixité ou stabilité (rigidité). Elle se sait être un essai, une tentative, un repère pour soi, dans la fragilité du penser, soit exactement le contraire d’une opinion au sens traditionnel. Le plan « agoraïque » est un défi à l’opinion qui s’exprime en lui, car cet espace ne lui permet pas de s’énoncer sans la soumettre à des contraintes en particulier celles d’avoir à se justifier devant d’autres opinions tout autant permises et valides qu’elles. Non pas un plan de preuve mais d’épreuve de son non fondement, de son caractère délié, flottant, aléatoire. Mais la philosophie peut-elle à jamais s’affranchir de ce dont l’opinion fait l’expérience ? N’est-elle pas même dans ses pensées ultimes et les plus élaborées toujours pensée de cette absence de fondement et de ce vide ou retrait de la vérité ?

Cette expérience du non-savoir est positive. Elle ne revient pas à la validation du faux scepticisme et encore moins du relativisme qui caractérise l’attitude commune. Cette dernière articule, contradictoirement, deux moments à la fois : 1° On ne sait rien, tout est relatif; et 2° mais, en même temps, moi j’ai des idées qui sont l’expression de mon moi, ma personnalité, et qui constituent ma vérité. Chacun a raison, de son point de vue, etc… Le plan agoraïque, socratique, défait complètement cette configuration : 1° Je ne sais rien ( et non pas On), et il est possible que d’autres détiennent savoir et aient accès à la vérité; mais, moi, j’expérimente que je n’ai pas d’idée (vraie) ; 2° « Mes » idées, avant d’être miennes, j’ai conscience plutôt de m’en être dépris, de m’en être défait, plutôt que de me consolider et fortifier en elles, sous prétexte que ce serait les « miennes ». Je ne puis donc les poser qu’à distance de moi, dégrisé, dépris d’elles, éprouvant le vide de leur fondement, à titre d’essai, de tentative transitoire, et les déposer dans le vide de l’espace de discussion publique pour subir l’épreuve de leur validation et de leur confrontation aux autres. Je sais donc que si je devais les garder, pour qu’elles soient vraiment miennes, il faudrait pour cela qu’elles soient construites, soumises à l’épreuve de l’argumentation, et qu’elles aient temporairement obtenu victoire dans le champ des débats.

On comprend par là que c’est ce moment socratique, inhérent à la philosophie, qui est objet de dénégation et d’exclusion hors d’elle, de la part de la philosophie qui se veut « science rigoureuse ». C’est à cette méconnaissance qu’est dûe le dénigrment des cafés-philo. Précisons. L’espace agoraïque est préphilosophique (puisque la philosophie est une forme de la pensée définie comme création de concept), mais il est inséparable, toujours présent dans la philosophie. Le café-philo, dans le meilleur des cas, se tient à ce seuil de la philosophie, à cette limite où la non-philosophie est incluse dans la philosophie. Exactement, le pré-philosophique en occupe le bord externe; présent dans le bord, il est en elle, mais comme externe il est en dehors d’elle. Il est en rapport d’extra-internalité avec la philosophie. Et, personnellement, je pense que dans cette relation il y va de l’essence de la philosophie : car la pensée philosophique est cette pensée pour laquelle le philosophique comme tel n’est jamais pur; une pensée qui est habitée et comme hantée par le pré-philosophique comme son coeur vivant. Le pré-philosophique c’est là où le coeur de la philosophie bat le plus fort, où elle puise le grand vent qui la fait vivre et respirer.

Dans le café-philo, on ne peut pas enseigner, pas même ou très difficilement les éléments d’une doctrine sans que les tabourets du bar ne se transforment en bancs d’école. En classe, à l’Université, au Lycée ou à l’Académie, nous les professeurs successeurs d’Aristote et de Platon, nous pouvons, — en plus de ce travail nécessaire et incontournable pour faire surgir le moment socratique, et trop souvent raté ou oublié, car rien n’est plus difficile –initier, grâce à un cours magistral cette fois, avec étude de textes, etc., à la construction des concepts, en référence à des problèmes inventés par les philosophes au cours de leur histoire. Mais philosopher n’est pas d’abord, ni nécesairement acquérir un savoir (une sophia), mais c’est d’abord faire l’épreuve d’une mise en question de soi-même. La vérité philosophique est une vérité qui ne peut être donnée, toute faite, transmise, comme c’est le cas du savoir . On se reportera au Banquet (174 d – 175d) où Agathon, qui veut profiter de la trouvaille faite par Socrate (et responsable de son retard au banquet), s’attire cette réponse :

« Quel bonheur ce serait si le savoir était chose de telle sorte que, de ce qui est plus plein, il pût couler dans ce qui est le plus vide ».

Oui, la philo est création de concept, solitaire, impliquant noblesse et hauteur de la pensée, etc. Mais cette création s’opère toujours sur le plan pré-philosophique du non-savoir, dans l’espace vide et désencombré de l’opinion, des préjugés, mais aussi de tout repère, règle, principe, connaissance, certitude. C’est pourquoi il est si difficile de créer, de penser, et même à chaque fois de prendre la parole . Car il faut affronter ce vide, cette béance qui est aussi bien à l’intérieur de soi qu’entre nous et sous les institutions de la culture et de la civilisation. Se défaire de soi n’est jamais facile.

Conclusion. Je soulignerai deux points :

a) Si la philosophie n’est ni une science, un savoir objectif ou une logique, ni n’est réductible à la connaissance de son histoire, ni même à un système purement théorique de concepts, c’est qu’elle met en question le sujet du savoir lui-même. Le penseur est impliqué dans ce qu’il pense. Elle ne peut donc être coupée de la vie ou de l’existence du philosophe, de ce que Foucault nomme le « rapport à soi ». La philosophie est donc inséparablement une éthique, soit, comme le définit le dernier Foucault, la forme qui est donnée à ce rapport à soi. Mais cette liberté et invention éthique par laquelle le sujet donne forme à sa vie passe nécessairement par la rencontre et l’assomption de l’espace vide du non-savoir, de la béance du désir, que retient dans son appelation grecque le beau mot de « philo-sophie ». C’est ce moment éthique, indissociable de la philosophie, qu’il faut rappeler contre la prétention des gens sérieux qui nous dénigrent, attachés à leur pure recherche théorique, et qui le plus souvent se réduit à une simple érudition en matière d’histoire de la philosophie (qui n’est pas de la philosophie, mais seulement un de ses instruments possibles). Dans le meilleur des cas, c’est sur cette dimension éthique qu’ ouvre le café philo. La taverne n’y est donc pas une simple caverne.

b) D’autre part, ce plan est corrélatif ou sous-jacent à l’espace publique inhérent à la liberté de pensée et qui s’est institutionnalisé explicitement avec la démocratie grecque. La philosophie, comme l’oeuvre de J. Pierre Vernant l’a montré est « fille de la cité », de la démocratie de libre parole et d’assemblée. On comprend alors par là que la démocratie ne puisse se réduire à une production de consensus, à une pensée majoritaire, comme feint de le croire Deleuze et toute la critique anarcho-libertaire. Bien au contraire. Et c’est justement ce qui a été le thème rabâché de la propagande fasciste de l’exrême droite, et son objet d’horreur, ainsi d’ailleurs que pour la critique aristocratique d’inspiration nietzschéenne-heidegerrienne, comme on l’a vu : la démocratie, disent-ils pour la condamner : c’est le règne de la discussion infinie. Cette catégorisation, dévalorisante à leurs yeux, confirme bien a contrario que la démocratie n’atteint jamais au consensus tant désiré, et montre que la critique nietzschéenne-deleuzienne n’est pas pertinente. Car , tout au contraire, la démocratie c’est d’abord le traçage du plan de réflexion plurielle et donc de la possibilité de dire et exprimer les dissensus, de marquer les différences sans les réduire, de rendre possible et de valoriser des oeuvres aussi critiques et impertinentes que celles par exemple justement de Nietzsche, Foucault ou Deleuze. Le plan ou l’espace vide et public de libre pensée c’est la faille interne de contestation permanente de toute tradition et institution, et qui depuis les Grecs travaille de l’intérieur toutes les institutions de l’Occident. Le vote, les conglomérats d’opinions, les majorités plus ou moins durcies, ne sont qu’un phénomène second, qui ne peuvent rendre compte de la démocratie dans son principe.

Sur ce second point, le « café-philo » est donc aussi ce qui vient répondre à une demande présente, capitale, celle de renouveau de la démocratie, en réinstallant un nouveau plan de pensée, un libre espace public de discussion et d’ouverture de la pensée pour l’homme des média, pour le nouveau citoyen de la démocratie médiatique .

Je viens de montrer que la philosophie peut en droit être présente dans le café. A nous de faire, en particulier en réfléchissant sur les différents modes de fonctionnement du café-philo, qu’elle y soit en fait..

Philippe MENGUE
Nov 98

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