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Textes de compte-rendu des colloques café philo en Apt 1999

par Philippe Mengue

CAFE PHILO, OPINION ET DEMOCRATIE
(COLLOQUE d’APT, Août 99 )

(paru in Diotime Agora, n°10 de juin 2001)

En partant de la réflexion menée l’an passé, ici même, autant que du texte de présentation pour cette cession-ci, je voudrais dégager quelques questions et oppositions, non dans un souci de polémique mais bien de recherche de la vérité. Et d’abord, justement, m’interroger sur la place de cette vérité dans les cafés philo. Cette question nous conduira à examiner le rapport à la démocratie et à la démocratie directe. Dans les deux cas, ce questionnement sur la vérité et la liberté, nous sommes invités à le produire par le texte de présentation ; mais, la méthode suivie ne sera pas celle, phénoménologique, qui nous est recommandée.

I – Agora et vérité.

Je ne pense pas, contre la doxa commune régnant dans les cafés philo , que la vérité, le savoir, ou la sophia rentre dans le cadre dudit café. Et quand on se réfère à l’expression de « recherche de la vérité », on ne sort pas d’une ambiguïté, qui me semble devoir être avant tout dissipée. Si l’on entend par recherche de la vérité, par exemple, je cite le texte d’invitation, « tenter d’aboutir à une vue d’ensemble sur laquelle toutes et tous puissent s’accorder » (p.7), ou bien commencer « à nous familiariser avec ce qui est pour tous à découvert de la même façon » (p.8) — citation qui reprend un passage de Jean Beauffret –, alors je ne crois pas qu’on puisse et qu’on doive s’assigner une telle tâche. Pour le dire en clair : l’opinion ne peut être dépassée dans le cadre du café philo. Non seulement, on ne peut pas, mais on ne le doit pas. Ce serait confondre ce qui relève en propre de la pensée philosophique et la façon dont le café philo participe à la philosophie.

C’est pourquoi, par exemple, à mes yeux, il n’y a pas à se désoler que dans telle ou telle séance, portant sur « pensée et technique » on ne soit pas parvenu, comme le soulignaient certains l’an dernier, à une pensée philosophique véritable, à penser tout court. Car d’abord, qu’est-ce que ce penser véritable ? Le connaît-on ? A partir de quel critères en juge-t-on, sinon ceux préexistants que l’on apporte avec soi (et qui dans ce cas était le modèle heideggerien) ? Et qu’est-ce qu’alors aurait été « penser », sinon retrouver les attendus, les thèses de cet auteur sur cette question, en les faisant partager et en les explicitant du mieux possible ? Mais alors, je le crains, ce n’eût pas été non plus vraiment penser, mais acquérir la conception ou doctrine d’un philosophe particulier, fut-il autant éminent qu’ Heidegger. Et aussi importante, nécessaire ou géniale soit-elle, apprendre sa doctrine n’est pas encore penser, vraiment penser, penser par soi-même, mais tout simplement acquérir ce que Kant appelle une connaissance « historique » (Logique , p. 22, ed Vrin). Une connaissance, dit Kant, peut être quant à sa source « rationnelle » (issue de principes, a priori), elle peut, sur le plan subjectif, n’en pas moins être « historique » (provenant de données, de résultats d’une démarche qu’on enregistre sans pouvoir les rattacher à leur fondement rationnel expliquant pourquoi il en est ainsi). Une connaissance rationnelle, ou philosophique, peut donc devenir historique, et non philosophique, par la manière dont on l’acquiert, et quand on se contente d’enregistrer les données de la pensée d’un auteur, les résultats de sa réflexion, en répétant mécaniquement ce qu’il dit. Kant écrit :

« on peut apprendre la philosophie sans être capable de philosopher. Donc celui qui veut devenir vraiment philosophe doit s’exercer à faire de sa raison non un usage d’imitation et pour ainsi dire mécanique, mais un usage libre » (Ibid. p.22). Et, ajoute Kant, à supposer que telle ou telle pensée soit tenue pour « La » philosophie existante, vraie, « nul de ceux qui l’apprendraient ne pourrait se dire philosophe, car la connaissance qu’il en aurait demeurerait subjectivement historique » (Logique p. 26).

Pour qu’il n’en soit pas ainsi, pour sortir de ce rapport purement « historique » et non philosophique à la philosophie, pour commencer à penser ou à philosopher vraiment, il aurait fallu sans doute que le café philo se soit transformé en séminaire heideggerien, ou quelque chose comme ça, et que la phase de simple apprentissage fut dépassée, toutes conditions que le café est absolument incapable de remplir. Le café philo ne peut ni ne doit être transformé en un lieu de dispensation ou d’inculcation d’une doctrine philosophique privilégiée, fût-elle jugée la plus importante pour notre temps, sans trahir ce qui me semble être un des principes éthiques des plus constitutifs de ce lieu de libre parole. D’après ma propre expérience au café d’Apt, seuls des points de doctrine bien ciblés par rapport au débat en cours (des distinctions classiques de concepts empruntés à tel ou tel auteur, par exemple), ont pu être rapidement évoqués de façon bénéfique pour mettre en place une question philosophiquement bien formée. Les textes philosophiques sont certes nécessaires pour le café philo, mais selon une utilisation très spécifique, très parcellaire et très prudente, car le café n’est pas une salle de cours de Lycée ou d’Université.

Il y a donc bien ici un débat entre nous et une dissension qui ne me paraît pas facilement résorbable, et qui engage le sens, la portée du café philo. Le premier problème que je vous soumets est donc le suivant : que veut dire ce dépassement de l’opinion dont on se targue tant ? Et corrélativement, que faire de cette vérité à laquelle on oppose l’opinion, la doxa ? Mais d’un autre côté, si l’on ne peut quitter la plan de la doxa, faudrait-il donc abandonner toute recherche de la vérité ? A quoi servirait alors encore de discuter et réfléchir ensemble, confronter nos pensées, si l’on devait faire fi de tout rapport à la vérité ?

Ce que je veux soutenir est bien modeste par rapport à l’immensité du problème posé. Je voudrais d’abord battre en brèche le mépris à l’égard de l’opinion, l’attitude hautaine et altière, condescendante des philosophes à son égard. Car quoi, qu’est-ce qu’on a d’autres, après tout, dès qu’on descend du piédestal auquel la « pensée » nous aurait soit disant haussé, sinon des opinions ? Qu’est-ce qu’élever le débat quand ce qu’on propose n’apparaît jamais que comme une opinion ?

Et en effet, dans ce plan de discussion, dans cet espace publique de parole ouvert au tout venant et donc à la plèbe, au démos, qu’est-ce que devient le beau savoir philosophique, l’idée du grand philosophe, sinon une opinion, comme les autres à côté des autres : l’opinion de Descartes, Kant, Heidegger ou Platon, opinion en rivalité et en contradiction avec celles d’un chacun ou d’autres philosophes, sans privilège aucun, obligée de se défendre et de se battre dans une caverne d’ombres ! Il n’y a rien de plus irritant pour le penseur, c’est sûr ! C’est à désespérer, une si belle idée ou pensée, salie du seul fait d’être au contact des autres, ravalée au niveau des autres parce qu’elle n’est plus seule dans l’éther de son déploiement, mais descendue dans le marécage des opinions, devenue, ce qu’elle redoute par dessus tout : une opinion comme une autre, comme il y en a tant d’autres ! Il y a là une mélancolie véritable, un désespoir, le mot n’est pas trop fort, qui étreint tout philosophe dès qu’il y songe. Mais ce pathos ne lui donne pas tous les droits, en particulier celui de la fuite, du retranchement à l’égard de la Cité. Car cette réduction à l’opinion, c’est le réel de la pensée, son statut effectif, dès qu’on descend des cimes prétendues et qu’on paraît sur l’agora, au milieu de la foule des chicaneurs, rhéteurs et autres sophistes, dès qu’on affronte les concurrents et les prétendants. On comprend le réflexe aristocratique de la plus part des philosophes, et ce dès Héraclite et Parménide, leur mépris de la multitude, ou comme dit Spinoza, du vulgaire, et leur retrait de la Cité dans la pureté de la pensée et l’inviolabilité supposée du système ou de la doctrine. Et pourtant, on le sait, quitter ce terrain, cette agora, c’est renoncer à l’effectivité, à la seule réalité humaine, celle de la Cité. Il faut « redescendre » dans la caverne et subir l’affront où la pensée, aux yeux des aveugles, sera prise pour une opinion comme une autre. Car, la caverne, les ombres, nous y sommes, ça c’est sûr, et nous n’avons, peut-être, que cela. Qu’a donc à faire le philosophe, et peut-il le rester, dans cet espace publique, populaire, plébéien, de libre discussion, qui ressemble plus à une foire (aux idées) qu’à une méditation, un dialogue, un essai, une théorie, un système, etc… soit toute forme que peut prendre la pensée philosophique ?

Il faut revenir à ce plébéien de Socrate, que Nietzsche en raison de cet aspect populaire, populacier, prenait de haut. L’an dernier et en raison de ces problèmes-ci, j’ai proposé l’idée que le café philo avait vocation de déployer le moment socratique, ou ce que j’appelle le plan agoraïque de la philosophie. Je m’explique.

On ne peut se passer de toute référence à la vérité. Mais, ici, attention. Quand le café philo est conçu comme recherche de la vérité on doit entendre que la vérité est uniquement présente par sa forme. La vérité y est à jamais de l’ordre d’une simple exigence indéterminée, d’un horizon, et seulement cela. Kant disait Idée. Ce qui veut dire qu’il y va d’une recherche indéfiniment ouverte et toujours à recommencer, avec chaque sujet ou thème, à l’intérieur de chaque séance, et qui n’aboutit jamais à constituer une réponse suffisante, un savoir. La tâche du café philo est de maintenir vivante, contre toutes les tentations d’enlisement dans le sommeil d’une opinion ou la sûreté d’une doctrine déjà acquise, l’exigence de la vérité condamnée à rester une visée vide, non remplie, indéfiniment ouverte dans l’avenir et universellement ouverte à chacun dans l’espace public de la communauté politique. Dit autrement, la fonction du café philo me semble résider dans le traçage d’un plan de pensée, le dégagement d’une agora vide, ouverte accueillante à l’égard de toute opinion ou pensée, et où on y fait l’épreuve socratique du manque de savoir, de pensée (le « je sais que je ne sais rien »).

Ma thèse concernant le café philo est que ce plan, comme moment et lieu de confrontation des opinions ne peut et ne doit pas être dépassé. Or, il me semble que l’on néglige complètement cet aspect capital. On doit comprendre, en effet, que l’existence de ce plan agoraïque de libre discussion, indéfiniment ouvert, n’est pas une donnée toute faite, toute prête, qui appartiendrait par nature au café philo. Ce plan, il faut, en effet, le faire, il faut le tracer. C’était la tâche propre à Socrate telle qu’on la voit dans les dialogues aporétiques du jeune Platon. Il ne dispensait aucune doctrine. Et, cette tâche, c’est encore celle de l’animateur, comme des participants des café philo d’aujourd’hui, car pas plus qu’à l’époque de Socrate nous ne sommes en possession de « la » philosophie vraie.

Il ne s’ensuit pas que l’animateur puisse se dispenser d’une compétence philosophique. Tout au contraire, l’exemple de Socrate nous le montre, et qui nierait qu’il détenait un compétence ! Et laquelle ! Tendre, et à chaque séance à retendre ce plan, rien n’est plus difficile, quoiqu’il semble. La preuve en est qu’on peut échouer, la séance, quelle que soit le sujet et la qualité des intervenants, étant alors ratée. Mais, le point décisif pour moi est que cette compétence ne peut jamais être au service de l’inculcation d’une doctrine particulière et qu’elle doit servir à ouvrir l’espace de réflexion, à tracer le plan de pensée, acte qui se suffit à lui-même dans le cadre du café.

J’insiste. Tracer le plan, n’est pas détruire, dépasser, surmonter, se débarrasser en les laissant derrière soi, les opinions. La positivité, la fécondité, toujours oubliées de ce plan est de rendre à la pensée sa légèreté. Je ne sais si la pensée nous vient du ciel et si notre âme à des ailes pour monter vers la plaine intelligible de la vérité, comme le dit Platon dans le Phèdre, mais toute pensée, sauf quand elle est réduite au statut d’une opinion où elle est lourde comme un bloc de béton, est par essence légère. Le plan agoraïque est ce qui allège les opinions, et par là leur confère la forme de la pensée, mais la forme seulement. Tracer le plan n’est pas dépasser l’opinion mais consiste à lui faire perdre son poids interne, son caractère massif, compact, ancré, pour la rendre à l’épreuve de son inconsistance, de son caractère délié, aléatoire, flottant sur le gouffre du non savoir. L’opinion dans son contenu reste ce qu’elle est, mais dans son statut ou sa forme elle devient affectée d’un coefficient de problèmatisation. Elle devient hypo-thèse, conjecture, une simple pro-position offerte aux autres et soumise à examen, direction de recherche, repère momentané, etc. On ne croira pas que cette transformation est réservée à l’opinion. Car comme on l’a vu, sur ce plan, c’est toute idée, toute conception qui devient simple hypothèse, essai, tentative …C’est un devenir qui affecte toutes les idées, tous les savoirs, même les plus sûrs et les mieux fondés.

On se demandera sans doute où est le bienfait d’un tel traitement en ce qui concerne les pensées véritables, celles des « grands » philosophes, ou tenus pour tels. Pourtant cette cure d’amaigrissement est nécessaire et féconde, même et surtout pour les idées relevant d’un savoir philosophique proprement dit, aussi paradoxal que cela paraisse. Car, la pensée ne peut être elle-même sans en permanence faire retour, non à la pensée de Présocratiques qui jouaient autant le rôle de mages et de devins que de philosophes aux yeux de la foule, mais, ce qui est tout autre chose, à sa propre inconsistance de principe, à son vide de fondement, à son manque propre de savoir. La pensée ne peut véritablement penser sans retrouver, et laisser transparaître la conscience que toute idée, toute théorie n’est jamais, comme le dit Deleuze, qu’un radeau qu’on lance sur le chaos de l’être, et dirai-je le vide, la béance socratique du non savoir. Le savoir philosophique, chez la plus part des philosophes ne tend que trop en général à oublier, et à faire oublier, cette situation du penseur. Allons jusqu’à nous demander si le savoir philosophique n’aurait pas pour fonction de masquer le vide du non fondement sous jacent à toute pensée, et difficilement supportable comme tel ? Le rôle du savoir philosophique ne différerait pas alors de l’opinion avant son traitement dans le plan agoraïque, socratique, et le sens commun aurait bien raison de ne pas faire la différence entre ses opinions et celle des philosophes, les uns et les autres, apparaissant tout aussi pleins et sûrs d’eux mêmes. Non pas prouver et constituer un prétendu savoir, ou l’exposer, mais éprouver le vide, la béance ou le « Chaos » sur lequel se tient toute pensée, idée, conception philosophique.

On le voit, le plan vide de pensée n’est pas un intermédiaire, une médiation destinée à s’effacer dans le moment ultérieur de l’acquisition du savoir, l’approche de la vérité, le découvrement, l’illatence, etc… Ce n’est pas une étape préparatoire pour autre chose. Le traçage du plan a sa fécondité propre, en soi. Il nous conduit au bord du pensant, de la philosophie, à son bord externe, mais en même temps indissociable d’elle comme savoir, système, pensée de l’être, etc… Le café philo, qui ne se prête ni à la recherche de la science, ni à la création de concept propre à la philosophie selon Deleuze, ne peut non plus se réduire à un simple brassage d’opinion, virant à une sorte de happening à la mode. Il procède au traçage d’un plan de pensée qui n’est pas philosophique, qui est pré-philosophique (puisque la philosophie est caractérisée comme pensée ou création de concept). Que le plan ne soit pas philosophique, on le voit bien puisque ce plan est à double face et qu’il appartient, sur son envers, tout aussi bien au domaine du politique, à la démocratie. De ce point de vue, le café philo ne serait donc pas philosophique.

Mais pourtant, en même temps, ce plan est indissociable de la philosophie et de la pensée. Celle-ci, à moins de se figer en une opinion rigide ou de virer en idéologie, ne peut oublier, comme le rappelle Deleuze, le Chaos qu’elle tente de traverser avec ces planches plus ou moins bien ajointées que constituent les concepts philosophiques. Tout en étant pré-philosophique le plan socratique est en même temps présent au cœur de la philosophie comme ce qui la fait battre. Ce qui explique que Socrate, qui trace ce plan et donc se tient droit devant l’abîme a toujours été insituable, atopique, dans la philosophie, à la fois interne et externe à elle, en position d’intra-externalité, si l’on veut. Le plan socratique a le mérite de nous rappeler sans cesse que, comme le disait Kant, « la philosophie n’existe pas encore » (Logique, p. 26). Kant demande très justement :

« Jusqu’ici on ne peut apprendre aucune philosophie ; car où est-elle, qui la possède et à quoi peut-on la reconnaître ? On ne peut apprendre qu’à philosopher, c’est-à-dire à exercer le talent de la raison dans l’application de ses principes généraux à certaines tentatives qui se présentent » (CRP, tr fr. PUF, p. 561).

II – Agora et liberté

Le second thème est tellement lié au premier que je peux l’évoquer rapidement. Le plan agoraïque de libre discussion est en effet double, à deux faces, l’une tournée vers l’espace politique du pouvoir, espace de délibération et de décision en vue du bien commun, l’autre tourné vers la pensée soumise à la simple exigence de la vérité. On ne confondra pas les deux faces, la face politique et l’agir démocratique, délibératif, d’un côté, la face philosophique et la pensée, de l’autre, bien qu’elles soient inséparables, puisque le café philo ne peut être une instance de pouvoir politique qui prendrait directement des décisions ayant force de lois en vue du bien commun. Le café philo ne peut donc pas être un lieu de démocratie directe, comme on le dit dans le texte de présentation. Néanmoins, cette indissociabilité fait que le rapport du café à la démocratie et à la liberté politique est évident, pour ne pas dire trivial, et fait l’autre fond de la doxa commune concernant les cafés philo. Le point qui fait question, dans l’élucidation du sens du café philo, est le lien exclusif qu’il entretiendrait, nous dit-on dans le texte qu’on soumet à notre réflexion, avec la démocratie directe. L’interprétation phénoménologique, d’inspiration heideggerienne, dans le sens qu’elle donne au café philo, pose deux thèses fort discutables à mes yeux. D’abord, que le rapport historique, la signifiance historique, est au cœur de l’élucidation de ce sens. Ensuite, elle accorde un privilège exclusif à la démocratie directe au détriment de la démocratie des modernes, dite représentative, et rabaissée d’autant. Il est sûr que ces deux thèses sont bien liées, et que la complète dévalorisation de la démocratie occidentale actuelle liée à l’historicisme constituent des éléments déterminants qui viennent se conjoindre pour justifier la nécessité d’une « ré-appropriation du premier commencement grec », comme il est dit dans le texte d’ouverture.

Qu’il y ait, comme on l’a dit « résonance » de la démocratie antique dans les cafés philo, rien n’est plus sûr, et je viens moi-même de le souligner en insistant sur les deux faces du plan. Ce qui fait débat et objet de dissension est de déterminer ce qu’on entend par un tel phénomène de résonance, ce qu’il implique et délivre comme effet aujourd’hui. Et là les avis divergent. Je vais m’efforcer de neutraliser l’appréciation péjorative de la démocratie des modernes, et ainsi tenter d’échapper à l’illusion de la pureté de l’origine qu’alimente le puissant pathos romantique d’idéalisation et de nostalgie à l’égard des Grecs, et de suggérer que les clefs de notre situation doivent être inventées à partir de notre présent, et qu’elles ne peuvent résider dans un retour à la démocratie directe et aux Grecs, aussi beaux et resplendissants furent-ils.

En effet, l’obnubilation par le modèle grec ne doit pas nous aveugler sur les mérites des démocraties occidentales (les seules existantes entre parenthèses) et sur l’évolution qui est la leur présentement. Pour le dire tout net, l’apologie de la démocratie directe associée à l’idée de petites unités sociales me semble indissociable du désir de communauté substantielle. Désir illusoire, régressif, dangereusement totalitaire, alimenté principalement à la source du romantisme allemand (quoique Rousseau ait largement préparé le terrain) en réaction contre les Lumières françaises et la république démocratique naissante, fondée sur les grands principes du libéralisme politique (droits de l’homme compris). Dans le passage inévitable, surtout pour nous européens, à une situation politique de plus en plus post nationale, les formes de socialisation à inventer ne peuvent à mes yeux se trouver ancrées dans des communautés de culture infra nationales, de l’ordre du micro régionales et pouvant prétendre à une existence étatique indépendante, comme c’était le cas pour la cité d’Athènes (ou même de Sparte, objet de vénération de Rousseau). Tout au contraire les directions fécondes me semblent opposées à cette pente qu’offre la démocratie directe, et reposent sur les principes libéraux, soutenus par les Droits de l’homme, couplé au développement du droit international, cosmopolitique, y compris le transfert des droits de souveraineté nationaux à des institutions supra nationales, la reconnaissance du droit à l’intervention humanitaire dans les états, etc…

Je vais m’en tenir à deux arguments de fond.

A) – La première série d’argument tend à valider l’idée qu’il y a une résonance de la démocratie directe non seulement dans le café philo, mais dans la démocratie des modernes. C’est l’existence de cette résonance qui seule permet de rendre compte de l’apparition des cafés philo dans une société comme la notre. Sinon, sans la présence de cette résonance, on ne peut éviter de rencontrer la contradiction pragmatique qui consiste à dénoncer l’absence de démocratie directe dans un lieu reconnu être de démocratie directe ! Si bien qu’à mes yeux, on a plus affaire à une seule et même source de liberté qui s’épanouit en gerbes à la fois semblables et différentes, en deux formes authentiques de démocratie, l’ancienne et la moderne, qu’à un rapport de dégradation et de dévoiement, comme il est indiqué dans le texte préparatoire au colloque.

L’idée de résonance implique à la fois le transport de quelque chose qui reste le même ; mais comme cette identité est accueillie dans un autre lieu ou temps, il y a aussi altération, transposition. Du côté du même, nous avons la préservation et même l’accentuation des principes fondamentaux de liberté et d’égalité (disparition de l’esclavage, émancipation des femmes, etc.). Du côté du différent, il y a surtout une modification de la participation des citoyens à la chose publique, et une transformation de l’espace public de libre discussion. Mais, ce changement n’est pas de l’ordre d’une dégradation ou d’un dévoiement : il y a transposition et invention d’une possibilité de participation autre et authentique, même si elle n’est plus directe et une reconnaissance des Droits et des liberté pour l’individu qui étaient inconcevables pour les Anciens.

A mes yeux, la démocratie des modernes, en s’appuyant sur des moyens techniques nouveaux a su inventer de nouvelles formes de participation :

1° grâce aux techniques d’enquête et de statistique, on peut connaître et tenir compte de l’opinion publique jour après jour, ce qui donne un équivalent de l’opinion populaire dans l’ancienne démocratie ;

2° grâce à la révolution informatique et à la multiplication des sources d’information de toutes sortes, réseaux, chaînes spécialisées accompagnés en permanence de débats critiques, le citoyen moyen d’aujourd’hui peut certainement, plus qu’à l’époque de Platon, se tenir informé, réfléchir et se faire lui-même sa propre opinion.

3° Enfin, et surtout, les lieux de réflexion se sont multipliés en tous sens, réseaux associatifs, etc… L’efflorescence des cafés philo témoigne d’une extension et d’une pulvérisation de la réflexion critique qui ne reste plus concentrée dans les lieux traditionnels de pouvoir et des appareils d’Etat (Parlement, Gouvernement, élite administrative et personnels professionnels des partis politiques). Il y va, j’insiste, d’une micro-pénétration du tissu social par la pensée critique au point qu’aucune institution, tradition ou mœurs ne fasse l’objet d’un questionnement indéfiniment ouvert, et contradictoire, dans l’espace publique de réflexion.

4° Enfin, l’impossibilité d’unification et de contrôle de l’information à l’époque du « net » dégage la possibilité de contrer toute velléité de propagande et d’inculcation de la part de l’Etat ou d’un parti, et permet d’assurer au peuple des conditions d’une liberté politique effective.

En conséquence, l’argument, en gros juste, qui veut que les lieux de pouvoir de la démocratie représentative soient accaparés par des sortes de bureaucrates et les appareils de partis, n’est pas suffisant ; il ne tient pas compte de cette micro politique active qui diffuse dans tous les pores du social par des myriades de questionnement. Quelques soient la grandeur des difficultés, des imperfections et des injustices de la démocratie contemporaine, il me semble qu’elle contient des institutions suffisantes pour opérer sa propre correction et réforme, sans avoir à recourir à la démocratie directe.

Le peuple de la démocratie moderne n’a donc pas besoin d’être assemblé en corps pour qu’il y ait démocratie véritable.

B)- Concernant le second argument, je serai bref. Il forme ma conclusion.

Le fond de l’affaire est de comprendre que l’espace public de délibération et de décision a toujours été un lieu symbolique et non substantiel. L’espace public n’a jamais fait corps, n’a jamais coïncidé avec une collectivité particulière, n’a jamais détenu la réalité d’un groupe ou d’une communauté effective, organiquement liée. Ce fut l’imaginaire grec, et surtout romantique, qui a développé ce fantasme d’une collectivité organique toute entière présente et transparente à soi, s’autodéterminant directement, sans tiers, sans séparation de soi. De fait la division a toujours déjà eu lieu, et même le peuple athénien fut toujours faillé, séparé de soi par toutes sortes d’institutions nécessaires à l’administration de la Cité…

Pour moi, aujourd’hui, citoyen jouissant de droits qui confèrent à la liberté individuelle une étendue comme jamais aucune société n’en a connue, je ne peux éviter de déceler dans cet appel à la démocratie directe une pente dangereuse. J’y entends (par une autre oreille que celle de l’analyse existentielle) une demande à faire corps, à instituer un collectif organique, qui ne peut se réaliser que par l’absorption de la société civile dans l’Etat, par la résorption progressive de toutes les poches de liberté disséminées dans les interstices du tissu social, et qui ne sont possible que du fait de l’existence de la représentation. Je ne donne pas cher des liberté individuelles sous le contrôle du Peuple s’autogérant ! Ce n’est pas seulement la grandeur des Etats qui a obligé à inventer la démocratie représentative, c’est un argument très insuffisant. La représentation est inhérente au social. Pas d’Un sans Autre symbolique — pour dire et par là faire cette unité, qui n’a rien d’organique. L’insistance sur l’autonomie et la démocratie directe ne peut que réinstaller la subjectivité en position hégémonique, et, pire, un sujet, un démos, non barré, non divisé, non touché par la révolution freudienne. Admettre l’existence de la représentation évite déjà au moins de s’illusionner sur l’organicité de notre manière de faire lien social, et permet de s’ouvrir à un questionnement démultiplié, sans précédent, sur toutes nos activités et formes de vie, ce dont témoigne en partie et éminemment les cafés philos, ainsi que l’interrogation qui est la notre ici même .

Philippe MENGUE

Août 1999

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