Colloque d’Apt 1998

Actes du Colloque d’Apt en Provence

« Cafés-philo :
Renaissance ou dévoiement de la philosophie ? »

Chapelle baroque — 28 et 29 août 1998

(vous pouvez directement consulter ce colloque au format pdf, en cliquant ICI)

Ce qui donne le plus à penser est que nous ne pensons pas encore ; toujours « pas encore », bien que l’état du monde devienne constamment ce qui donne davantage à penser. Cette évolution du monde paraît cependant exiger plutôt que l’homme agisse, et ce sans délai, au lieu de parler dans des conférences ! Des congrès, au lieu de se mouvoir dans la simple représentation de ce qui devrait être et de la façon dont il faudrait le faire. II y a donc manque d’agir et en aucune façon de pensée.

Et pourtant ! II se pourrait que l’homme traditionnel ait déjà trop agi et trop peu pensé depuis des siècles. Mais comment quelqu’un peut-il aujourd’hui prétendre que nous ne pensons pas encore, alors que partout l’intérêt pour la philosophie est vif, qu’il se fait entendre toujours plus, que tout Le monde veut savoir ce qu’il en est de la philosophie ? Les philosophes sont « les » penseurs. Ils s’appellent ainsi parce que c’est proprement dans la philosophie que se joue la pensée.

Personne ne voudra contester qu’il existe aujourd’hui un intérêt pour La philosophie. Mais reste-t-il encore quelque chose aujourd’hui à quoi l’homme ne s’intéresse pas – au sens où il comprend encore ce mot ?

Inter-esse veut dire être parmi et entre les choses, se tenir au coeur d’une chose et demeurer auprès d’elle. Mais pour l’inter-esse moderne ne compte que ce qui est « intéressant », La caractéristique de ce qui est « intéressant », c’est que cela peut dès L’instant suivant nous être devenu indifférent et être remplacé par autre chose, qui nous concerne alors tout aussi peu que la précédente. Il est fréquent de nos jours que l’on croie particulièrement honorer quelque chose du fait qu’on le trouve intéressant. En vérité, un tel jugement. fait de ce qui est intéressant quelque chose d’indifférent. et bientôt d’ennuyeux.

Que l’on montre un intérêt pour la philosophie ne témoigne, encore aucunement que l’on soit prêt à penser. Certes, on s’occupe en tout lieu sérieusement de la philosophie et de ses questions. II y a un déploiement d’éruditions digne, d’éloge dans la recherche de son histoire. Ce sont là des tâches utiles et louables, à l’accomplissement desquelles seules les meilleures forces suffisent, surtout lorsqu’elles peignent à nos yeux de grandes pensées. Mais le fait même que, des années durant, nous nous mêlions de pénétrer les traités et Les écrits des grands penseurs ne garantit encore pas que nous pensions nous-mêmes, ni mêmes que nous soyons prêts à apprendre à penser. — Au contraire, La fréquentation de la philosophie. peut
même nous donner l’illusion tenace que nous pensons, puisque, après tout, sans relâche nous « philosophons ».

Martin Heidegger in Qu’appelle-t-on penser, pp. 22-24

PROLOGUE

Voici l’invitation qui a été adressée aux participants et qui est parue dans le numéro de mai du Vilain Petit Canard.
Invitation à un colloque entre animateurs de « cafés-philo »
Devant la multiplication des « cafés-philo », pour ceux de leurs animateurs qui le souhaiteraient, le moment ne semble-t-il pas venu de nous réunir pour réfléchir ensemble ? L’objectif de cette rencontre serait d’abord de nous relater tenants et aboutissants de nos diverses expériences, L’occasion nous serait ainsi offerte d’entreprendre une première confrontation et d’aborder, pour finir, quelques interrogations aussi centrales qu’inévitables :
Quel sens ont ces « cafés-philo » ?
Ne chercheraient-ils pas, par exemple, à renouer avec une expérience philosophique authentique de la démocratie ?
Dans l’affirmative, ne conviendrait-il pas de considérer les « cafés-philo » comme une résonance des agoras antiques sur lesquelles démocratie et philosophie sont co-apparues ?
Si tel est bien le cas, n’auraient-ils pas également pour effet de renouer avec l’exigence fondamentale — oubliée par les démocraties représentatives modernes des agoras antiques : la participation de tous au débat public ?
De plus, la question se pose de savoir si ces « cafés-philo » ne combleraient pas en outre un manque général de contacts et de dialogue véritables entre habitants d’une même localité à une époque paradoxalement réputée de « communication » ?
Enfin, il se pourrait également que ces « cafés-philo » ne soient qu’une illusion où l’on confondrait, aux dires de certains, la limonade et les concepts…
Dans cette perspective, les animateurs du « café-philo » d’Apt, dans le Luberon, proposent une première prise de contact, les 29 et 30 août 1998, sur le thème : « les cafés-philo, dévoiement ou renaissance de la philosophie ? »
Bientôt trois mois ont passé depuis notre rencontre les 28 et 29 août derniers. À la lisière des vignes et des lavandes avec, au loin, le Rhône qui coule jusqu’à la Méditerranée ; derrière nous, s’immobilise le massif delphique du Luberon, qui en trouve le chemin est l’hôte des dieux.
Telles sont les conditions dans lesquelles nous nous sommes réunis pour un voisinage agréable et philosophique. À la fin du colloque, tout le monde s’accorda, en effet, pour dire que les deux journées passées ensemble avaient été bénéfiques. Qui plus est, cet événement n’avait-il pas permis une première compréhension d’un phénomène dans lequel chacun de nous s’est trouvé, pour ainsi dire, de bon gré embarqué : les cafés-philo ?
Les organisateurs pouvaient donc se tenir satisfaits, dans un premier temps, du déroulement du colloque. Le recul de ces trois mois a permis, toutefois, d’effectuer un bilan plus précis de ce dernier. Il a été établi dans la double perspective, d’une part, d’être un compte-rendu des entretiens qui eurent lieu et, d’autre part, de préparer de manière interrogative le colloque de l’année prochaine.
Eu égard au compte-rendu des entretiens, il convient de préciser le point suivant. Il est regrettable qu’une relation exhaustive des deux journées passées ensemble n’ait pas pu être établie. Nous avions bien pensé à effectuer un enregistrement phonique des discussions auxquelles nous allions nous livrer.
Mais, nous nous sommes vite aperçus que cela nécessitait un matériel que nous n’avions pas, compte tenu de l’acoustique du lieu où nous nous étions réunis, la Chapelle baroque. Celle-ci n’était pas des meilleures, à tel point que l’utilisation d’un microphone devenait plus un obstacle à la compréhension qu’elle ne l’aidait. La résonance y était sans doute trop grande…
Mais, en rassemblant les notes prises et après relecture de ces dernières, il a été possible, bien qu’elles soient partielles chacune prise isolément, d’effectuer un recoupement et Une sélection des moments et des propos importants. Il est évident que certains aspects du colloque auront été omis ; que certains participants ne retrouveront pas ce qu’ils ont dit, pu dire, cru dire ou comprendre ; et que des propos pourront apparaître comme dénaturés… C’est le lot, hélas, de toute retranscription. Ces problèmes seront mieux pris en considération l’été prochain. À l’exception donc des articles nommément signés, la conception et les différents comptes-rendus du colloque qu’on va lire dans le présent recueil relèvent donc entièrement de la responsabilité des organisateurs.

Les organisateurs,
Jean-Louis Enderlin
Thomas Maurelli
Philippe Mengue
Jean Mérat

JOURNÉE DU 29 AOÛT 1998

Matinée

Ouverture du colloque
Il revint à Jean Mérat, en tant que fondateur du café-philo d’Apt, de prononcer le discours inaugurateur du colloque. Ce fut l’occasion pour lui d’évoquer r organisation du colloque présent par l’association qu’il préside : Carrefour des Citoyens dont il fit également une brève présentation.
Cette association a pour visée de mettre en oeuvre un ensemble de projets locaux que chacune et chacun peuvent avoir par le simple exercice de sa citoyenneté. À Apt, elle est ainsi à l’origine d’un comité de chômeurs, de cafésphilo (Apt, Pertuis), d’un café-littéraire, d’une association-coopérative agrobiologique… Elle a également su répondre favorablement au projet d’un colloque de café-philo et, dans un temps record, l’organisa.
La deuxième intervention de cette matinée est celle de Jean-Louis Enderlin.
Allocution d’ouverture
Le café-philo d’Apt est donc né d’une convergence de préoccupations entre Jean Mérat et Philippe Mengue, dont l’objectif déclaré est de libérer et de favoriser les initiatives associatives locales tournées vers ce bien-vivre dont Aristote a établi qu’il était la finalité de toute communauté politique.
Thomas Maurelli et moi-même avions été préalablement conviés à y participer et à assumer éventuellement une fonction tournante de détermination et d’animation des débats. Ce processus s’est effectivement enclenché après les trois premières séances, conduites par P. Mengue, à partir de la question « qu’est ce qu’une crise ? ».
La première réunion, au mois de janvier 1998, rassembla autour d’une centaine de participants. Après une brève introduction, P. Mengue fit circuler le micro en intervenant le moins possible dans le débat, mais en le fomentant entre les participants. Cette première séance eut donc lieu en plein développement du mouvement des chômeurs de longue durée. La discussion, d’abord assez décousue, se concentra vers la fin pour se clore sur l’interrogation : la crise ne se situerait-elle pas, d’abord et avant tout, dans la pensée humaine présente ?
L’argument en était plus précisément fourni par les revendications des chômeurs : ce mouvement n’est-il pas en effet l’un des principaux symptômes d’une crise dans la « pensée » interne au système économique mondialiste ?

La séance suivante donna lieu à un débat, au cours duquel l’opposition idéologique éculée entre libéralisme et socialisme occupa une place prépondérante.
Lors de la troisième session, il nous apparut donc urgent et opportun d’arracher la discussion à cette dérive politico-idéologique pour tenter de la reconduire sur le terrain d’une pensée plus interrogative… Pour les trois séances suivantes que devait animer T. Maurelli, P. Mengue annonça un thème philosophiquement plus pointu : celui des liens entre pensée et technique.
L’expérience globale des trois réunions du printemps fut plutôt décevante.
Nous nous étions mis tous quatre d’accord pour tenter d’introduire les participants à l’interrogation enclenchée par Heidegger sur « l’essence de la technique », Il s’avéra bientôt que ce choix était trop ambitieux puisque la controverse ne parvint pas à s’arracher à l’éternel débat entre les tenants des « avantages » et ceux des « inconvénients » de la technique moderne. Face à cet état de choses, je me laissai, par exemple, dangereusement entraîner à allonger et compliquer plusieurs tentatives d’explication, par exemple, sur l’incompatibilité phénoménologique entre les deux projets d’avènement du vrai que sont l’oeuvre d’art et le produit technique, ou, encore, le phénomène historique présent d’une soumission inconditionnelle au projet mathématique de la technique, etc. La sanction en fut une diminution importante du nombre des participants…
Le bilan de cette première année est, par conséquent, contrasté. Précisons, pour commencer, qu’il nous apparaît, malgré tout, positif, puisque nous sommes décidés à poursuivre l’expérience à la rentrée prochaine. Notre réflexion commune sur l’année écoulée nous incite à modifier les perspectives de notre animation pour privilégier une option plus modeste : celle de faire de ce caféphilo un lieu d’affinement et d’exercice de la libre discussion entre citoyens. Cela implique de centrer nos futures interventions sur la construction et la cohérence des argumentations développées par les participants. Cette détermination prend source dans l’essai de répondre « philosophiquement » à quelques questions relatives au sens de ce phénomène récent des cafés-philo et nous aimerions les soumettre au débat de ces deux journées. Ces questions sont toutes liées à l’opposition renaissance/dévoiement de la philosophie, proposée comme interrogation principale à ce colloque.
Avant de m’essayer à présenter rapidement ces diverses questions, je dois simplement rappeler que les formulations maintenant choisies portent nécessairement la marque de ma propre orientation philosophique, en l’occurrence phénoménologique (dans l’acception qui fait de la phénoménologie, non pas une philosophie, mais la stricte méthode de la philosophie). Il va donc sans dire que la formulation elle-même de ces questions est tout autant soumise au débat que le phénomène, visible ou intelligible, auquel elles réfèrent.
Après ce qui précède, il n’y a d’abord pas de peine à deviner la réponse qu’à Apt, nous donnons nous-mêmes à la question du colloque. Elle penche manifestement pour le premier terme de l’alternative, mais se garde bien de sous¬estimer néanmoins les possibilités multiples de dévoiement. Quant aux argumentations qui étayent cet assentiment partagé à jouer l’hypothèse d’une « renaissance » de la philosophie, elles sont variables, et celle que je vais maintenant formuler n’engage donc que moi. Ladite argumentation se ramasse en quelques questions qui s’emboîtent à la façon de poupées russes.
En tout premier lieu, pourquoi avoir choisi ce terme de « renaissance » ? La philosophie contemporaine serait-elle donc morte, ou alors moribonde ?
Peut-être pas encore complètement, quoi que…, mais en tout cas, étrangement immobile et stagnante et, dès que l’on s’avise d’oublier un peu les frémissements superficiels aléatoires chroniquement provoqués par des modes culturelles, n’en arrive-t-on pas en effet à se demander si la philosophie respire encore… ?
Quoi qu’il en soit, une histoire attentive de cette stagnation ne fait-elle pas bientôt apparaître qu’elle se produit au moment même où la cohérence et la rigueur dans la pensée n’ont jamais été aussi écologiquement nécessaires à l’espèce, si cette dernière veut du moins échapper à la désertification et à la poubellification de plus en plus rapides qu’elle ne cesse, d’infliger à la planète.
Cette stagnation ne serait-elle pas un peu également la conséquence d’une inaptitude majoritaire, chez les philosophes français, à s’arracher définitivement à cette dernière phase cartésienne de l’interrogation sur l’être en philosophie première nommée « métaphysique de la subjectivité », pour commencer à se ressouvenir de ses formulations premières plus ouvertes en Grèce archaïque puis classique ?
En tout état de cause, cette adhésion majoritaire au dispositif métaphysique de la subjectivité n’entraîne-t-elle pas la philosophie institutionnelle, scolaire et universitaire, à n’offrir qu’une très faible résistance à la soumission présente de nos régimes politiques au dispositif productif de l’exploitation forcenée des ressources naturelles ? Et ce dispositif métaphysique de l’arraisonnement de toute chose n’est-il pas précisément engendré par cette seconde et dernière période métaphysique de la subjectivité cartésienne, fondatrice de l’être ?
Dans l’état présent des choses, les cafés-philo ne seraient-ils pas par exemple susceptibles de devenir les lieux d’un recommencement, et donc d’une renaissance de la philosophie ? Oui, mais comment ? Cette interrogation ouvre à son tour sur de nouvelles questions.
Pour ce qui regarde d’abord la philosophie non plus seulement institutionnelle, mais « médiatique », il suffit d’élever simplement à la puissance en l’interrogation précédemment posée à la philosophie institutionnelle.
Cependant, pour les non-initiés à la philosophie dont se composent majoritairement nos séances d’animation, le problème majeur ne demeure-t-il pas, malgré tout, la difficulté et la lenteur naturelle, mais décourageante, à saisir clairement le sens et la portée des interrogations de philosophie première dans la fondation de toute science et de tout savoir-faire, d’Anaximandre à aujourd’hui ?
N’en demeure-t-il pas moins que le choix qui consiste à identifier dans nos cafés l’équivalent réduit du seul espace public où puissent encore se tenir diverses assemblées de citoyens est d’une pertinence strictement phénoménologique ? Aujourd’hui, pour y débattre des affaires de la cité, Socrate ne pourrait en effet plus guère discuter avec ses concitoyens ailleurs qu’au café.
La fonction optimale de ces cafés-philo ne serait-elle pas, pour commencer par le commencement, de nous préparer à délibérer sur les moyens de garantir et de favoriser le bien-vivre ?
Mais pourquoi donc cette insistance sur la démocratie directe ?
N’est-ce pas aujourd’hui la seule issue de secours qu’il paraisse possible de prendre si nous voulons disposer un jour des moyens nécessaires pour arrêter et inverser le phénomène présent de dégradation des conditions d’existence sur la planète qu’engendre la soumission générale des nations d’aujourd’hui au dispositif technique productif ? Les souverains aléatoires, mais tout puissants et, Ô combien, grands et miséricordieux de ce dispositif métaphysique productiviste ne sont-ils pas les marchés boursiers et financiers ?
Faut-il rappeler que l’organisation d’agoras sur les réseaux intra- et internet commence à devenir possible ? N’est-ce pas un signe ?
Ne s’agirait-il pas alors, dans cette perspective, de nous réapprendre les uns et les autres, entre citoyens, à délibérer et à décider de nos affaires communes ?
L’apprentissage porte avant tout sur les moyens analytiques qui sont à notre disposition dans le langage pour distinguer en toute clarté si, dans chaque cas, nous parlons bien de la même chose dans nos discussions et controverses, lorsque nous délibérons de nos affaires…
Ne serait-il pas alors opportun de doubler d’une façon ou d’une autre le café¬philo par des exposés plus développés, tenus en d’autres lieux que le café, sur certains points plus philosophiques contre lesquels la discussion générale a buté.
Cet apprentissage rhétorique de la parole en public ne serait-il pas tout simplement celui que tout citoyen aurait dû parcourir avant toute chose, parce qu’il commande tout le reste ?
Mais n’anticipons pas sur les discussions à venir et continuons d’abord par nous relater nos diverses expériences d’animation ainsi que les questions qu’elles apparaissent poser à chacune et chacun de vous.

Inventaire des expériences de cafés-philo
Après l’intervention de J.L. Enderlin, il fut convenu que les animateurs, organisateurs et/ou participants de cafés-philo présenteraient brièvement leur expérience de ce phénomène. Nous procédâmes alors à un tour de table, qui, du fait de la provenance géographiquement diverses des personnes, ressembla à un tour de France.
Didier Legros prit la parole en premier. Il est animateur du café-philo au Select à Montparnasse (Paris) et d’un café-philo à Bruxelles en Belgique.
Selon lui, le phénomène des cafés-philo naît du « besoin de se rencontrer », D. Legros insiste sur le fait que la participation à un café-philo suppose malgré tout un « degré de compétence », L’intervenant doit en effet faire face à un « problème de raisonnement, de langage et d’étymologie ». Il doit faire en sorte de ne pas perdre de vue la nécessité de « s’entendre sur le sens des mots », sinon la rencontre au café-philo a de forte chance d’être conflictuelle. Il souligne que cette « gymnastique de l’esprit » n’est pas pour tout le monde… Elle est réservée à ceux qui attachent une « importance au signifié des mots », Ensuite, il met en avant le « problème de l’émotivité » dans les discussions.
Le café-philo, selon lui, suppose que l’on tienne compte de « plusieurs paramètres dans une même unité de temps et de lieu » ; C’est pourquoi, il est un réel « apprentissage de la convivance et de l’harmonie et non celui de la conflictualité ».
Ensuite, ce fut au tour de Philippe Granarolo, animateur de cafés¬philo dans la région de Toulon. Il est également professeur de philosophie en classe préparatoire. Il est accompagné pour le colloque d’autres personnes participantes au café-philo qu’il anime à Toulon.
Il est à l’origine d’une expérience : l’Agora. Au départ, il s’agissait de « faire fonctionner en symbiose théâtre et philosophie », Un comédien lit un texte et cette lecture est suivie d’un débat. Par la suite, l’expérience est abandonnée pour revenir à une forme plus classique, où la discussion n’y est pas immédiate. Le thème est connu à l’avance et la lecture de texte semble être un point de départ privilégié. Une personne fait un exposé de 3/4 d’heure, lequel est suivi d’un débat ; une contribution résumant l’ensemble des interventions est rédigée.
Il souligne que l’une des principales difficultés rencontrées est celle des participants qui viennent régler leurs problèmes personnels. Ph. Granarolo précise que ± 75 % des participants est de sexe féminin. Selon lui, le café¬philo conjugue trois dimensions : « politique » avec la citoyenneté t « psychologique » car le café-philo génère des « problèmes à gérer » ; enfin, la « dimension conviviale » du fait du « plaisir d’être ensemble et de discuter »,
Nous sommes remontés, ensuite, plus au nord à Grenoble. De cette ville était arrivé un groupe de personnes y organisant un café-philo depuis 1995.
C’est Paco Gonzalez, informaticien, qui prit la parole.
Le café-philo a lieu dans un complexe café-bistrot-librairie qui a pour nom Le tonneau de Diogène. La fréquence est hebdomadaire et la fréquentation est de l’ordre de 75 personnes en période universitaire et moitié moins en été. Il est ouvert à tous.
Une des originalités de ce café-philo est de refuser le terme d’animateur au profit de celui de « distributeur de parole » ; s’y ajoute que celui qui propose le thème en fait la présentation (durée 5 à 20 mm) et conclut également la séance. La présentation d’un thème n’incombe pas nécessairement à une ou un philosophe de formation et/ou de profession. Un professeur de philosophie peut proposer un sujet, lequel, avec accord de l’assemblée, sera traité la semaine suivante.
L’animateur ou « distributeur de parole » a pour fonction de « tempérer les excès théoriques ou les ardeurs » et non d’animer les débats. Il a la charge du maintien des règles : « tous peuvent parler, tous doivent écouter », « respect du temps de parole ». Il est souligné que les thèmes sont rendus publics dans la presse locale.
Nous nous sommes ensuite déplacés dans le sud-ouest français. Un groupe d’animatrices et animateurs, le plus nombreux, était venu du Tarn dans l’intention de partager leur expérience non pas d’un, mais de plusieurs cafésphilo.
C’est Yannis Yolunras qui prit la parole.
Organisateur de café-philo « au pied de la Montagne Noire », Yannis Yoluntas a initié, alors qu’il était au « RMI et chômeur », le premier café¬philo dans un village (Durfort) au début de l’année 1997. Expérience qui permit d’ouvrir à la philosophie des gens qui d’ordinaire n’y auraient vraisemblablement pas eu accès. L’ouverture du café-philo a rencontré de plus le problème de la rumeur. « Colportée par deux prêtres catholiques », elle identifiait l’expérience du café-philo avec une secte… Ce problème surmonté, un resto-philo s’est organisé par la suite dans la perspective de « lier les plaisirs de la table et la philosophie, comme dans l’Antiquité », Le mode de fonctionnement est en partie identique à celui du café¬philo de Grenoble : tous peuvent participer, parler… Un distributeur de parole est également là pour éviter les désagréments d’une organisation aléatoire et les débordements discursifs, comme les propos racistes, conformément au contenu de la « charte » rédigée à cet effet. L’expérience commen e par un tour de table où chacun peut, s’il le désire, prendre la parole. Parfois, si le thème l’exige, il peut y avoir plusieurs tours de table.
Venue de Trouville en Normandie, Anaïs Powell est co-animatrice du caféphilo de cette ville. Inauguré en août 1997, elle en est t animatrice en cas d’absence de l’animateur. À la différence de ce dernier, elle n’a pas de formation philosophique.
La difficulté rencontrée est que l’endroit n’est pas propice au débat philosophique car la ville est peu orientée vers la philosophie.
Le café-philo se tient dans un hôtel où, durant les congés scolaires se réunissent une trentaine de personnes. Les thèmes sont démocratiquement votés par les participants chaque semaine pour la semaine suivante. Un compte-rendu écrit par l’animateur ou le co-animateur est mis à la disposition des participants la semaine suivante. Ce café-philo publie une revue trimestrielle s’intitulant « Dialogue », il organise, de plus, un repas également tous les trois mois.
Dans une grande majorité, les participants sont « sensibles sur leur anonymat » et il y a manifestement quelque « réticence à décliner sa fonction ».
Ils évitent en général de préciser qui ils sont ou ce qu’ils font.
Agen fut la dernière étape de notre tour de table. Venu de cette ville, nous écoutâmes Jacques Perrault exposer son expérience des cafés-philo.
Il est professeur de lettres et a participé au départ à l’expérience parisienne du Café des Phares, Place de la Bastille à Paris. Il a « fréquenté les cafés-philo par solitude », Puis, il a quitté Paris pour Agen, « par amour du lieu ». Il a décidé d’y organiser un café-philo.
Le thème de la discussion est voté. Lorsqu’un thème a été traité, il importe de garder des traces écrites des discussions. Perrault a souligné également la proximité de la presse locale envers le café-philo. Ce dernier est enfin « très convivial » et, parfois, un repas est organisé.

Annexes à l’inventaire
Les deux textes qui suivent proviennent de M. Pascal Hardy et de M. Michel Tozzi. Ces derniers n’ont pu participer au colloque. Ils ont tenu, toutefois, à contribuer à ‘l’élucidation de la question qui nous a préoccupés en nous faisant parvenir, avant la tenue du colloque, chacun un texte.

Message à l’attention des organisateurs et participants du colloque d’Apt

Chers Amis des cafés-philo,
Chacun de nous, dans sa pratique du café-philo, a pu y respirer une atmosphère particulière : des gens s’assemblent, un thème improvisé fuse de la salle, un auditoire écoute, des retardataires arrivent du marché, un modérateur distribue la parole, des interventions sont construites, d’autres beaucoup moins, les bruits du percolateur résonnent. Ces images ont fait depuis six ans une partie de notre plaisir de modérateur ou de participant. Mais au-delà, trois questions se posent : des cafés-philo pour qui ? quel intérêt ? pour quel bilan ?
Je crois que paradoxe le plus frappant dans cette ambiance, dans ce lieu traditionnel qu’est le café avec son désordre sonore et visuel, est que se sont recréés des moments d’exigence et de plaisir. Exigence, pour l’attention portée à ce qui est à la base de la philosophie : passer de l’opinion à l’idée. Plaisir aussi, car la parole directe et la réflexion individuelle reprennent un moment leurs droits perdus dans la « communication » qui éloigne les individus. Ces lieux deviennent ainsi les lieux d’une tentative de réflexion en commun.
Ce qui est tenté là, c’est de faire de la philosophie, et non de faire de la vulgarisation. Il s’agit d’une démarche différente et complémentaire de celle du lycée et de l’université, ou de la lecture. C’est une pratique qui s’adresse à tous : viennent ainsi au café-philo toutes les classes sociales mélangées, tous âges, qui philosophent ensemble, créant par là un échange culturel intense. Point n’est besoin d’avoir étudié la philosophie. Mais que l’on ne s’y trompe pas : l’ensemble doit être dirigé, recentré par un modérateur, et finalement, une véritable enquête se construit autour du sujet ; chacun repart, pas forcément avec un bagage philosophique plus important, mais avec plus de questions qu’en entrant, ce qui le premier signe d’un bon échange.
Je pense aussi qu’il s’agit d’un lieu unique. Mon engagement depuis l’origine de ce mouvement correspond à une intuition qui s’est affirmée au fil du temps : le café-philo est un redoutable exercice de liberté. D’abord, du point de vue formel, parce qu’il y a le caractère d’un lieu unique : chacun y est pris plutôt pour ce qu’il dit, et pas seulement pour ce qu’il représente socialement, ce qui est proprement exceptionnel ; les gens les plus divers socialement se rencontrent et débattent de sujets universels ; enfin, il fait aussi partie des rares champs sociaux à peu près exempts d’enjeux d’argent, de pouvoir, ou d’influence. Une personne ne peut donc pas, en principe, y être prise comme un moyen par une collectivité ou par une autre personne.
Et puis, il y a la diversité des sujets proposés par les publics (le jour même du débat, c’est important), qui révèlent la variété et la profondeur des interrogations. Mais attention : le libellé du sujet, dans un débat bien mené, ne reste jamais anodin, même s’il n’apparaît pas « philosophique » au premier abord et ne ressemble pas à un sujet de bac ! Une des idées qui prévaut est qu’aucun sujet n’est philosophique en soi, mais que tout sujet peut être traité philosophiquement.
C’est aussi une situation expérimentale pour la philosophie ; le débat au café est finalement une situation qui permet, comme le disait M. Sautet, « de tester si la philosophie sert à ce qu’elle prétend, c’est-à-dire hisser celui qui la pratique au-dessus des préjugés. Plongée dans le bain des préoccupations quotidiennes, la méthode philosophique doit montrer qu’elle peut en effet vaincre la doxa, l’opinion, publique ou non, même parée des atouts de l’éthique. Cela n’implique pas que la philosophie soit sans cesse sur la défensive, qu’elle ait sans cesse à répondre d’on ne sait quelle prétention intellectuelle, au contraire. Philosopher, c’est avant toute chose écouter. D’ailleurs, le philosophe n’est pas celui qui dispose de la réponse à toutes les questions. C’est celui qui s’étonne des réponses déjà données ».
De là, comment dresser un bilan objectif de ces années ? Pour cela, il faudrait évaluer les pratiques, disposer de référentiels, interroger les participants, et évaluer la diversité des motivations et des avis. C’est, je pense, ce que vous tentez dans ces deux journées à Apt. Ce que l’on peut retenir pour l’heure, c’est que nous nous sommes aperçus que la forme du café-philo avait un sens. Elle figure en quelque sorte une démocratie à petite échelle, dans laquelle chacun s’applique à apprendre des autres… La philosophie occidentale est née il y a près de 2 500 ans à Athènes. Cette naissance s’explique en partie par une autre naissance conjointe, concomitante, simultanée : celle de la démocratie. Le passage de la doxa, de l’opinion, à la raison, que tente alors la pensée, est, à l’époque, le pendant de l’évolution des formes d’organisation de la société. Et faire aujourd’hui l’état des lieux de notre société en crise, c’est aussi interroger les rapports de la politique et de la philosophie. Cette interrogation s’effectue en commun, et en public. Ainsi, traiter de la « justice » ou de « l’histoire » dans ce lieu, est une démarche politique au sens le plus noble. Une articulation retrouvée entre philosophie et politique, peut-être est-ce là le meilleur bilan que nous ayons à présenter.
Quand, il y a plus de six ans, nous avons créé les cafés-philo avec Marc Sauret, nous étions loin d’imaginer l’ampleur de ce qui allait suivre. On le sait, les premiers débats furent fortuits, alors que le mouvement compte maintenant environ 160 cafés-philo sur les cinq continents. Structurés en association, nous avons tenté d’aider ce mouvement à se développer, notamment par la recherche de lieux et de modérateurs, et en nous déplaçant pour l’animation de débats inauguraux. Ainsi sont nés bon nombre des débats en Amérique centrale, en Europe, et tout récemment en Chine. La revue des Cafés-Philo (dénommée Philos) est diffusée par la plupart des modérateurs ; elle publie les productions de ces débats (résumés, commentaires, etc.). Nous sommes en contact avec tous les modérateurs, notamment en leur communiquant depuis plusieurs années les informations et comptes-rendus de réunions de modérateurs, et en les réunissant périodiquement. Ainsi se tiendront à Paris au printemps 1999 les deuxièmes rencontres internationales des cafés-philo.
Partout ou j’ai eu l’occasion de créer un débat, j’ai expliqué ce qui me semble important dans l’attitude du modérateur, et exprimé dans quelle disposition d’esprit je tentais d’aborder l’animation. Dans ces circonstances, trois substantifs me viennent à l’esprit ; induction, inquiétude, et probité.
L’induction d’abord : dans l’interaction d’un modérateur avec un groupe, les participants ressentent inévitablement la disposition d’esprit du modérateur.
Par le jeu des actions et réactions, je pense que le modérateur est autant en mesure d’influencer sensiblement la teneur du débat par son état d’esprit que par ses propos. Il me paraît souhaitable que le groupe ressente, dans une forme de pédagogie par l’exemple, que je suis moi-même là pour faire un bilan, me remettre en question, mener une enquête sur le sujet, et non pour faire de la vulgarisation.
Comme je l’ai écrit auparavant, le café-philo est en effet une situation expérimentale qui sert à vérifier s’il est possible de vaincre la doxa. Cette épreuve pour la philosophie est aussi une épreuve personnelle pour le modérateur, et non un examen ou un parcours (un cours) attendu. Elle nécessite une certaine forme de conversion, de prise de conscience de cet état de fait ; il Y a un choix initial pour un certain type de rapports avec les autres, une option d’existence et de représentation du monde. En cela elle se réclame un peu de certaines philosophies qui se comprennent tout autant par leur style que par leur propos.
Cette approche de la philosophie est contraire à l’idée de présentation de systèmes philosophiques, même si bien entendu il faut s’y référer quand cela est nécessaire. Pour comprendre ce qui se passe effectivement dans un café-philo, ce serait donc une erreur de ne considérer strictement que le contenu d’un débat (les propos échangés).
Ensuite, l’inquiétude : personnellement, si je suis dans les cafés, ces lieux privés/publics, et non dans des maisons de la culture ou des cercles privés, c’est. que je veux être en prise directe sur la rue ; la Cité, ce qui trahit mes deux inquiétudes fondamentales :
a) pourquoi restons-nous identiques à ce que nous étions il y a 2 500 ans (je cite en exemple Les Oiseaux d’Aristophane, dont l’actualité est terrifiante) ; cette question rejoint la réflexion sur l’essence réelle ou supposée de la modernité, et évidemment celle de la possibilité d’une justice sociale. Pourquoi la citoyenneté est¬elle aussi problématique !
b) la philosophie naît-elle de l’échec de la politique, ou bien est-ce l’inverse ?
Ou autre chose… De ce doute naît mon inquiétude ; de là découle aussi la question : quelle place assigner à la métaphysique ?
Consciemment ou inconsciemment, il me semble que dans un café-philo je cherche à donner forme à ces deux inquiétudes, et non à la certitude d’un quelconque bagage.
La probité, enfin : je continue à penser que les cafés-philo peuvent constituer des lieux relativement uniques, dans lesquels les enjeux d’argent, de prosélytisme, ou de pouvoir n’ont pas leur place. Sans être naïf, je crois qu’il faut toutefois être conséquent. L’argent : je n’y suis pas pour faire du commerce ni même pour y être indemnisé de mon temps ou de mon énergie ; si je veux boucler ma fin de mois, j’essaie de faire de l’argent ailleurs. Comment ne pas voir qu’il y a un énorme enjeu à démontrer aujourd’hui que tout ne s’achète pas (contre les « si ça n n’est pas payé, ça n’a aucune valeur », « toute peine mérite salaire », « ça ne change rien au contenu », etc.) ? Le prosélytisme : il me paraît contraire au dispositif même du café-philo ; je crois qu’il est clair que le café-philo est perdu si le modérateur cherche à convaincre de ses opinions philosophiques, religieuses, politiques, ou si on cherche à l’utiliser directement ou indirectement pour une quelconque action extérieure. Le pouvoir, pour te miner : animer constitue un abandon de pouvoir sur le fond (je renonce à mon « pouvoir » de dire la vérité de par mon statut social, mon métier de prof, de vulgarisateur, etc.). C’est aussi un exercice de pouvoir aussi minimal que possible sur la forme du débat.
Voilà.
Si je me trompe sur la question du lieu unique, alors ce n’est plus la peine pour moi de continuer les cafés-philo, ce n’est pas la bonne forme. Si c’est le contraire, la forme du café-philo a un sens pour moi en tant que citoyen, et en tant que philosophe, et le plaisir de l’animer n’en est que plus grand. J’espère en tout cas que vous aurez autant de plaisir à en débattre lors de ces deux journées auxquelles je regrette sincèrement de ne pouvoir participer en votre compagnie.

Pascal Hardy
Président de l’association Philos
27 août 1998

Le café philosophique : un défi pour la pensée ?
Sur la scène moderne de la médiatisation, la philosophie est à la mode, en particulier sous la figure du café philosophique. Outre le journaliste, cette émergence d’une rencontre ouverte autour du débat d’idées peut interroger par exemple le psychologue (quel lien dans ce lieu semi-public entre la philosophie et la démocratie moderne ?) etc.
Mais la philosophie, puisque le café porte son nom, est au premier chef interpellée : phénomène singulier en effet que ce lieu, extérieur à l’université et à ses spécialistes d’histoire de la philosophie, délibérément situé en dehors de la relation enseignant-enseignés, et où s’affiche publiquement une coproduction dite philosophique entre non-experts, dans une discipline pourtant réputée abstraite, longtemps ésotérique, présupposant institutionnellement dans notre société une initiation rigoureuse, dans un cadre scolaire, par la lecture austère des plus grands. et l’entraînement dissertatif au long cours.
Notion contradictoire ou concept heuristique ?
Devant ces exigences, le café philosophique est-il une expression contradictoire, impossible à penser, un lieu démagogique d’usurpation, de détournement du mot philosophie, dont Socrate lui-même condamnerait le discours doxologique et sophistique ? Ou bien cette apparence d’oxymore contient-elle, dans son impensé linguistique, un paradoxe qui donne à penser, et appelle à construire un concept qui pourrait rendre compte, à travers une pratique sociale nouvelle, ou pour le moins renouvelée, d’un certain rapport à la philosophie, oral, interactif, collectif, déscolarisé, à distance de la tradition philosophique institutionnelle, doctrinale ou historique ?
Si l’on affirme qu’on ne peut philosopher sans maître ni filiation, sans la solitude de la réflexion, sans l’écriture et la trace de sa pensée, sans la lecture d’auteurs, la connaissance de doctrines, l’immersion dans l’histoire de la pensée occidentale, la cause est entendue. Ce n’est pas la voie du café philosophique.
Mais on ne peut lui demander ce qu’il ne cherche pas à donner : de 1’« oeuvre » philosophique, singulière, originale, écrite, cohérente, puisqu’il s’agit d’un « intellectuel collectif », à durée éphémère, constitué d’interactions verbales ponctuelles, plurielles, souvent divergentes, et entre non-professionnels de la discipline !
Si l’on tente donc de conceptualiser l’expression : « café philosophique », il, faut la problématiser, c’est-à-dire lui poser de bonnes questions, d’un lieu et d’un champ déterminés. Nous choisirons pour notre part celui de la didactique de la philosophie.
« Peut-on faire de la philosophie dans un café dit philosophique ? » apparaît de ce point de vue comme une question piège, source de malentendus et de faux débats, car elle met d’emblée en scène la représentation ambiguë de ce que recouvre l’expression « faire de la philosophie », L’élève de terminale qui rédige sa première dissertation de l’année, et Heidegger écrivant L’être et le temps « font » tous deux de la philosophie !
Mais pas au même niveau et de la même façon. L’élève est un apprenti¬philosophe. Tout comme la majorité de l’assistance d’un café philosophique est non¬spécialiste, c’est-à-dire n’a jamais fait d’études supérieures de philosophie, voire ne l’a jamais étudié à l’école. Alors que Heidegger est un grand philosophe, un chercheur de la discipline (un niveau intermédiaire serait celui du professionnel de cet enseignement), S’agissant de ‘non-experts au café philosophique, on ne peut donc entendre la question que par analogie avec celle-ci : « peut-on faire de la philosophie dans une discussion en classe de philosophie ? ». À ceci près qu’il s’agit ici d’adultes, volontaires, et dans un cadre non scolaire, ce qui modifie le concept de transposition didactique, tel qu’il est utilisé par les didacticiens.
Or une discussion, en classe comme au café, n’est jamais philosophique en tant que telle. Mais elle peut le devenir. Il ne s’agit pas d’accoler « philosophique » à « café » pour que des discussions philosophiques s’y tiennent. La vraie question est alors : « A quelle(s) condition(s) une discussion peut-elle devenir philosophique dans un café ? ». C’est une interrogation à la fois théorique et pratique. Théorique, car il faut préciser ce qu’on entend par « discussion philosophique », et par « conditions de philosophicité » d’un débat.
Mais aussi pratique, car c’est l’analyse de la façon dont se passent concrètement les discussions qui permettra de trancher dans tel cas particulier1.
Certains philosophes s’en tiennent cependant à la thèse a priori de l’impossibilité de philosopher dans un café. À cause du caractère rédhibitoire :
– soit du lieu, à vocation mercantile et doxologique ;
– soit du public, qui en tant que « non-philosophe », ne peut produire que de l’opinion, et non du savoir ;
– soit de la conduite, du type « animation », qui ne construit pas une pensée cohérente, ou ne donne pas de garantie intellectuelle « maïeutique », surtout quand il s’agit d’un animateur non-philosophe ;
– soit du genre. Car la philosophie n’autorise qu’une pensée personnelle, et non commune (aux deux sens du terme) ; et le dialogue avec quelqu’un ou avec soi¬même, et non un débat collectif et éclaté.
Ces objections fortes doivent être elles-mêmes interrogées à la lumière de ce qui se passe réellement dans les cafés philosophiques, puisque certains professeurs de philosophie, a priori hostiles à la possibilité de philosophicité d’une discussion au café, ont été amenés, après participation, et a fortiori animation, à nuancer voire changer de point de vue2, Le débat partage donc les philosophes eux-mêmes.
Et ceci, parce que le « débat philosophique collectif » n’est pas une pratique sociale philosophique de référence. On ne peut donc trancher uniquement par la théorie dès lors qu’il s’agit d’une innovation, qui, en rupture avec des cadres institutionnels et praxéologiques traditionnels, est à la recherche de modalités spécifiques. On ne connaît historiquement que le dialogue socratique hyperdirectif à deux ou trois, ou la disputatio moyenâgeuse avec de longs monologues successifs contradictoires entre deux protagonistes. Et aujourd’hui le cours magistral, la communication dans un colloque, la conférence « débat » (en fait questionnement à l’intervenant), quelques échanges philosophiques médiatisés, sous forme d’entretien à trois ou. quatre. Et l’étude des auteurs a officiellement remplacé en classe les débats post-soixante-huitards…
Nous avons donc à inventer la pratique d’un débat philosophique à plus de cinquante personnes ! Notre expérience de participant et d’animateur de nombreux cafés philosophiques en France et à l’étranger nous amène aux réflexions suivantes.
Les conditions de philosophicité
Il est difficile de prévoir si, pour un individu donné, une discussion collective dans un café dit philosophique aura ou non un retentissement philosophique. Et le groupe du café est formé d’autant d’individus. Car si philosopher, c’est se mettre à l’écoute de l’altérité pour interroger ses opinions sur des problèmes essentiels pour l’homme, et ouvrir pour soi une recherche de vérité, chacun peut légitimement juger de son ébranlement personnel pendant et après un débat. Et il est risqué, au nom d’une expertise philosophique externe, d’évaluer l’impact philosophique de chaque séance sur les consciences. Seuls, des entretiens par exemple, ou des traces individuelles écrites pourraient permettre, comme en classe, d’apprécier la philosophicité de la démarche de chacun. Cette situation, qui n’est pas explicitement de formation ; relativise donc les affirmations péremptoires des gardiens de l’orthodoxie philosophique et des prérogatives de son corps magistral.
Mais cette opacité relative ne dispense pas cependant d’une réflexion sur le caractère philosophique du débat en tant qu’il est collectif et conduit. le didacticien peut ici s’interroger sur la nature de la transposition didactique de la discipline opérée, assez implicitement d’ailleurs, dans un tel lieu. De ce point de vue, la discussion nous a semblé être ou devenir philosophique lorsque quatre conditions tendaient à être réunies :
1) un minimum de règles, de l’ordre de la procédure des tours de parole, puisées dans les pratiques de la discussion démocratique, où la parole, pour être à la fois libre et égale, doit être encadrée. Dans un groupe important, un seul doit parler à la fois, avec priorité à celui qui n’a pas encore dit mot (droit perdu aussitôt qu’utilisé). Chacun peut prendre la parole et aller jusqu’au bout (droit d’expression), mais il doit la demander, ne l’exercer que quand elle lui est donnée, et en user, quand il l’a, modérément en nombre et temps d’intervention (pour que le maximum de gens puissent participer). Personne ne doit couper la parole à quiconque (respect d’autrui), ni exprimer affectivement un accord ou un désaccord (pour éviter les réactions émotionnelles de groupe, préjudiciables à l’égalité des paroles, et à la sérénité d’une réflexion intellectuelle).
Ces règles sont parfois critiquées, car la rigueur formelle d’une telle procédure peut figer les échanges : l’inscription d’un tour de parole diffère mon discours, qui répond de façon décalée dans le temps à une intervention précédente. La spontanéité de celui qui parle, l’interaction verbale nominative, la cohésion entre la succession des interventions et la progression apparente des échanges peuvent en souffrir, de même que l’écoute des autres quand on est focalisé sur ce que l’on va dire. Mais la pensée est alors plus construite, l’affectivité mieux maîtrisée, l’intervention plus longue. Alors que la spontanéité est plus brève, émotionnelle, non maturée, et la relation duelle prolongée peu supportable pour un groupe qui peut réagir et s’agiter.
On peut se demander si la démocratie de la parole est une condition nécessaire pour un débat philosophique. La vérité n’est pas affaire de quantité de parole partagée, mais de qualité de la pensée : un seul peut avoir raison contre tous, qui n’aura droit qu’à trois minutes. Un philosophe dans la salle, fort de sa réflexion et de ses connaissances, n’aura-t-il pas légitimement plus de choses à dire, et plus profondes, et donc droit à plus de temps pour se faire écouter ? Mais autant alors assister à une conférence d’un professionnel de la philosophie. Ce qui est intéressant, dans la formule philosophique du débat, c’est moins l’autorité d’un expert (que vaut l’argument d’autorité en philosophie ?), que la possibilité pour chacun de proposer aux autres une pensée soumise à leur critique, et l’écoute d’une altérité plurielle qui surprend et bouscule. C’est la réflexion personnelle dans l’écoute, l’expression, la confrontation. D’où des règles pour assurer un travail conceptuel par ce moyen spécifique qu’est l’iteraction verbale, et le modèle discussionnel démocratique est ici heuristique.

2) Mais l’ordre du procédural explicite, s’il est un facteur favorisant, et peut être nécessaire, de la philosophicité d’un débat collectif, n’est jamais suffisant. Il faut la présence de processus plus diffus, de l’ordre de la psychologie individuelle, de la dynamique socio-affective du groupe, et de l’éthique communicationnelle partagée. Les procédures régulent en partie, par le contenu des règles énoncées (ex : ne pas manifester ses réactions lorsque quelqu’un parle) l’affectivité prégnante, et sont finalisées, en. termes de droits et de devoirs, par des valeurs concernant le fonctionnement démocratique des groupes (ex : s’exprimer sans en abuser) et le respect, au-delà des individus, des personnes (ex : ne pas couper quelqu’un, ou se moquer). Mais elles ne garantissent jamais automatiquement leurs effets sans l’adhésion du groupe et de chacun.
Engagement, écoute, confiance, respect, tolérance, sont des attitudes finalisées par des valeurs, sans lesquelles le débat philosophique est impossible.
3) Mais cette éthique communicationnelle ne concerne pas seulement le respect des personnes. Il faut se soumettre à l’exercice de la raison, au « meilleur argument » (Habermas), à la recherche de la vérité. Car on peut, au niveau d’une procédure, échanger démocratiquement des banalités ou des préjugés. On peut, au niveau des processus, discuter en confiance dans un groupe et dans le respect des personnes (par exemple en thérapie), sans qu’il y ait de travail conceptuel.
Pour que le débat soit philosophique, il faut une exigence intellectuelle : « savoir de quoi l’on parle, et si ce qu’on dit est vrai ». C’est-à-dire mettre en oeuvre, sur des notions et des problèmes fondamentaux, et en habitant son discours, des processus de conceptualisation, de problématisation, d’argumentation1. Le groupe est en ce sens une communauté de recherche, où l’on ose proposer mais
sans jamais imposer, où l’on a besoin des autres pour altérer sa propre pensée.
4) Assurer dans un débat collectif des procédures démocratiques de prise de parole, et des processus psycho-sociologiques de confiance mutuelle ; garantir dans un débat philosophique une éthique communicationnelle tant des personnes que des idées, tel est le rôle de l’animation dans un café philosophique.
Nous disons de « l’animation », et non de l’animateur — car l’animation peut être collective. Nous distinguons fondamentalement deux fonctions :
– de répartition de la parole ; assumant la démocratie procédurale et la régulation socio-affective. Il s’agit notamment d’articuler le respect formel de l’ordre d’inscription avec la souplesse d’interactions plus spontanées.
– de reformulation des idées (fonction qui peut elle-même se dédoubler entre reformulateur à court terme et synthétiseur à mi-parcours et fin de séance, avec trace écrite a posteriori). C’est elle qui construit le sens à la fois collectif et philosophique du débat, en recentrant les interventions par rapport au sujet traité, et en veillant, par la mise en relation des interventions entre elles, à la progression de la réflexion commune. Elle est plus spécifiquement philosophique, par la compréhension des enjeux, la mise en évidence de problématiques évolutives, de l’émergence de concepts et de définitions, de l’ébauche de thèses et du développement d’argumentations.
Doublé compétence donc, souvent réunies sur la même personne. Mais on peut être professeur de philosophie et incapable de gérer un grand groupe, et psychosociologue habile, mais étranger à l’exigence d’un travail conceptuel. Cela n’écarte personne a priori, mais donne la mesure de la responsabilité à s’autoriser à une telle animation hors, et c’est son caractère instituant, de tout contrôle par une institution ou des experts.
Conclusion
Il est trop tôt pour déterminer la valeur, la portée et les limites de l’émergence et du développement des cafés philosophiques des années quatrevingt- dix. Les philosophes sont très divisés sur le diagnostic. Beaucoup de nonphilosophes, qui les fréquentent, ou les animent, ont aussi leur point de vue sur la question. Que des non¬experts se saisissent du problème de savoir ce qui est philosophique ou pas interroge : déspécialisation de la philosophie ou/et édulcoration ?
Le café philosophique est un lieu que doit interroger la philosophie, puisqu’il s’y réfère explicitement : mode éphémère, démagogie médiocratique ?
Ou pratique innovante de la philosophie, où. l’on parle autrement que scolairement, où l’on aborde les problèmes existentiels autrement que psychothérapiquement ?
C’est aussi un lieu d’où l’on peut interroger la philosophie : quel est, quel peut être son rapport à l’oral, à la parole vive, à la parole collective, à un groupe de discussion, où le concept tente de se soutenir de l’interaction verbale ? Que peut être une pratique « désuniversitarisée » de la philosophie, animée, mais sans maître ni disciple, sans autorité explicitement experte et mandatée ; ponctuellement instituée, mais sans institution formative, et néanmoins instituante d’un intellectuel collectif autoformateur ?
C’est enfin un lieu où la réflexion philosophique peut interpeller les sujets volontaires qui se soumettent à l’exercice de la raison et de la critique, et à travers eux, interpeller la cité, comme une parole vraie, garantissant la qualité rationnelle des débats, dont le discours démocratique, qui s’alimente de l’argumentation, a bien besoin pour se recrédibiliser.

Michel Tozzi
Maître de Conférences en Sciences de l’Éducation, Montpellier III
Co-animateur du café philosophique de Narbonne

Après-midi

Intervention d’Oscar Brenifier ; confrontation des expériences et problèmes posés
La séance du samedi après-midi se déroula dans la perspective d’en comparer les diverses expériences exposées le matin. Différents problèmes ont été énoncés ainsi que le projet de les traiter. Cependant, faute principalement de temps, il apperait qu’aucune solution ne s’est dégagée des débats. L’essentiel toutefois demeure l’effectuation d’une première délimitation de la problématique du café-philo.
C’est par l’intervention d’Oscar Brenifier que s’ouvrit la séance de l’après-midi.
N’ayant pas pu le faire en même temps que les autres, il présenta donc son expérience des cafés-philo.
Philosophe de formation, il dirige la publication d’un journal, Le Vilain Petit Canard, et d’une revue, Singulier Pluriel. Il est également animateur de cafésphilo.
Les principaux problèmes soulevés tant dans l’intervention d’Oscar Brenifier que dans le débat qui lui a succédé sont les suivants :
– Le point important qui semble se dégager avec les cafés-philo c’est la réflexion en commun. Ceci donne aux cafés-philo une dimension Citoyenne.
– Un autre point qui se manifeste avec les cafés-philo, c’est l’opposition « démocratie de parole », où tout le monde peut parler, et « dirigisme » où seuls quelques-uns parlent ; mais c’est également du même coup l’opposition entre « exigence philosophique » et le couple « sincérité »/« spontanéité » ; on peut être
sincère et spontané sans pour autant philosopher.
– Du fait de la coupure entre l’enseignement traditionnel et les cafés¬philo, il est apparu également nécessaire de repenser l’enseignement de la philosophie et donc la philosophie elle-même ;
– Il semble qu’il y ait donc une urgence et une opportunité d’un apprentissage de l’emploi de la langue, trop souvent les débats s’articulent autour de « fausses questions » au détriment des vraies, c’est-à-dire celles qui accouchent l’orateur de ce qu’il veut dire et non pas celles qui énoncent un point de vue déguisé ;
– Le constat que les jeunes générations ne fréquentent pas les cafés¬philo, d’où la question de savoir comment faire pour qu’ils viennent ? Faut¬il organiser des débats après un film ou après une pièce de théâtre… ?
– Le café-philo pose également le problème de l’organisation. Faut-il diminuer, voire supprimer, la fonction d’animateur ? Faut-il ou non un animateur ? Afin d’en réduire la prépondérance n’est-il pas possible de confier la position socratique du questionnant, que l’animateur occupe, à un des participants qui se propose ?
– Compte tenu de la conjoncture présente, à savoir un système politique où la relation élus-électeurs est indirecte, peut-on donner un statut de contrepouvoir au café-philo ? Constitue-t-il une opposition possible au libéralisme et au totalitarisme, en bref à toutes les idéologies ?
– Le problème le plus ample a été celui de savoir quels sont les enjeux individuels, collectifs, locaux et nationaux des cafés-philo.

JOURNÉE DU 30 AOÛT 1998

Matinée

Intervention de Philippe Mengue
L’intervention de Ph. Mengue avait le double objectif suivant : elle se veut une défense et illustration des cafés-philo, ainsi que le dépassement de l’alternative. « pour » et « contre » ces mêmes cafés-philo.
Le moment agoraïquè de la philosophie
D’après l’expérience acquise au cours de l’année au café-philo d’Apt en tant qu’animateur et participant, et en l’état de ma réflexion, je puis sortir de l’indécision qui fut la mienne à l’égard de ces réunions, et en proposer une défense. Ce qui compte n’est pas cette prise de position pour ou contre, peu intéressante en soi, mais, évidemment l’argumentation qui y conduit. Très rapidement, je vais exposer sans pouvoir les développer, les linéaments de ma réflexion, que je soumets à votre appréciation.
Voici ma thèse :
Au plan des principes, un des motifs, peut-être le plus puissant dans la culture philosophique présente ; à partir desquels les cafés-philo me semblent pouvoir être critiqués, dévalorisés – et qui fonde le diagnostic qu’il y a dévoiement ou dégénérescence et non renouveau ou renaissance de la philosophie — réside dans le refus ou l’oubli de ce que j’appellerai le moment socratique ou agoraïque de la philosophie. Ce moment entretient un lien nécessaire avec la valorisation de principe aux libertés démocratiques, et même l’attachement à la démocratie. La dépréciation critique des cafés-philo irait donc de pair avec le refus de la discussion libre et publique, du débat, couplé, sur son autre versant, avec la revendication d’un aristocratisme hautain de la part du penseur à l’égard de la plèbe discutante et opinante, monde de la « culture et de la communication » y compris.
Gilles Deleuze, par exemple, tout au long de son oeuvre, et en particulier dans son avant-dernier ouvrage, Qu’est-ce que la philosophie ? a écrit quelque chose qui me semble représentatif de cette position qui condamne toute défense de principe du café-philo :
«… le philosophe a fort peu le goût de discuter. Tout philosophe s’enfuit quand il entend la phrase : on va discuter un peu. Les discussions sont bonnes pour les tables rondes — et j’ajoute donc aussi pour les cafés-philo — mais c’est sur une autre table que la philosophie jette ses dés chiffrés […] La philosophie a horreur des discussions. Elle a toujours autre chose à faire. Le débat lui est insupportable, non parce qu’elle est trop sûre d’elle : au contraire, ce sont ses incertitudes qui l’entraînent dans d’autres voies plus solitaires. »
J’expliciterai ma position, et ma tentative de réponse à cette critique, en trois ou quatre points.
L’ascendant nietzschéen
Pour comprendre, à mon avis, le débat actuel, il faut remonter jusqu’à Nietzsche et sa critique virulente de Socrate. On sait que pour Nietzsche — prenant le contre-pied de la vision traditionnelle de l’histoire de la philosophie -, Socrate (puis Platon et Aristote) marque le commencement de la décadence de la philosophie et non le début de sa grandeur, de son auto-compréhension, de la saisie de son autonomie. Cette thèse est reprise par Heidegger, et tout un courant qui à la suite de ces auteurs accorde une place royale et prépondérante aux Présocratiques, tenus pour les initiateurs géniaux de la philosophie, ceux qui d’un coup se sont portés au faîte de la pensée, et que les suivants ne pourront plus égaler. Le point qui chez Nietzsche vient concentrer, focaliser ce qu’on doit bien appeler un amour-haine véritable, c’est que Socrate est un « plébéien inculte ». Avec cet homme du peuple, populaire, ami des artisans du bourg du Céramique, fréquentant l’Agora, c’est la fin du philosophe solitaire, drapé dans ne majesté inaccessible et mystérieuse, à la fois mage et prophète comme l’Héraclite que le jeune Nietzsche imagine, esquissant déjà le portrait de son futur Zarathoustra ; et, au contraire, ce qui commence avec Socrate c’est tout ce qu’il déteste selon son aristocratisme instinctif, soit pour aller vite, la rationalité démocratique :
« Avec la dialectique, c’est la plèbe qui prend le dessus ».
Car, pour Nietzsche, ce qui est grand et noble s’impose de soi et n’a pas besoin d’être argumenté. En effet, ce qui se met en place c’est principalement la dialectique, l’allure démocratique de la pensée qui est chargée de l’obligation d’argumenter dans un espace de parole, en droit ouvert et public où chacun peut intervenir tour à tour, faire des objections, demander des comptes… L’idée socratique, selon laquelle tout peut être soumis à la discussion argumentée, mis inlassablement en question, voilà qui est intolérable. Or, nous le savons, selon la maxime nietzschéenne :
« Ce qui a besoin d’être démontré pour être cru ne vaut pas grand-chose ».
En un mot, avec Socrate, quand la philosophie ne devient pas de la palabre, ou de la ratiocination, elle est une discussion sans fin, où la pensée en sa noblesse et hauteur est à jamais perdue. La dialectique socratique s’enracine dans un « ressentiment plébéien » qui veut « se venger des aristocrates » (§7), et l’espace démocratique qui la sous-tend, est à juger comme la démocratie elle-même :
« une forme dégénérée de l’organisation politique ».
Heidegger – dont on sait aussi qu’il ne faisait pas grand cas de la démocratie, c’est le moins qu’on puisse dire – est solidaire de ce courant. Il se réfère souvent à l’image des grands penseurs qui s’interpellent d’une cime à l’autre, évoquant « l’amitié stellaire » dont parle le § 279 du Gai savoir de
Nietzsche :
« Dans le champ de la pensée essentielle toute réfutation est un non-sens. La lutte entre les penseurs est la lutte amoureuse » qui est celle de la chose même ».
Sous ces images, et chez ces différents auteurs, il est implicitement admis que les penseurs de l’être, ou de la volonté de puissance, sont loin au-dessus des nains de la place publique qui ne savent que discutailler sous l’autorité de la « raison » bâtisseuse de « systèmes », de la « ratio » dissolvante. C’est évidemment toute la philosophie des Lumières — son libéralisme comme son humanisme — qui se trouve condamnée
Quant à Deleuze, nietzschéen s’il en est, après avoir évoqué les conditions actuelles de la communication publique, et l’état des médias sous le règne du marché mondial, à la suite de Nietzsche, de Heidegger, d’Adorno, il pense que « la seule communication adaptée au monde moderne » est celui de « la bouteille à la mer » ou de « la flèche lancée par le penseur » de génie en espérant qu’un autre la ramassera pour l’envoyer plus loin3, etc. La philosophie est création de concepts et de problèmes ; et comme par cette création elle est productrice de nouveau, qui à chaque fois doit être inventé, la discussion n’a aucune place.
Échanger des informations, des idées, ou même discuter, bref d’une manière très générale ce qu’on appelle communiquer, n’est pas créer. Tel est un des leitmotive de Pourparlers et Qu’est-ce que la philosophie ? :
« Créer a toujours été autre chose que communiquer »4.
La communication, comme la discussion visant à convaincre ou persuader, vient toujours en trop, et après la création, qui est l’essentiel, et après le problème artistique ou philosophique qu’on a inventé. Deleuze nous enferme dans l’alternative suivante : Si, avec ses interlocuteurs, on a le même problème, on a à créer des concepts pour le résoudre, et on n’a pas à discuter ; et si on pose des problèmes différents, la discussion ne sert à rien puisqu’on ne parle pas de la même chose. Ce n’est donc jamais le temps de la discussion.
Conclusion : on a là, avec le courant nietzschéen, tout un arsenal d’arguments qui conduisent à terme à discréditer complètement le type de communication qui veut s’instaurer dans les cafés-philo, et dont le débat, la discussion forment l’axe essentiel, ainsi que l’expérimentation d’une grande proximité entre philosophie et démocratie, exercice de pensée et citoyenneté, etc.

Du refus du modèle implicite de la science
Il n’est pas question de contester la nécessité, pour la pensée, la création, d’une distance à l’égard du sens commun, de l’opinion sous ses multiples formes, et qui fonde son indépendance à l’égard de la culture et de la communication de masse. Il y a une distance irréductible, et sur ce point nos auteurs ont tout à fait raison. Mais, à mon avis, la question n’est pas là ; elle est de savoir si cette distance doit nécessairement prendre la forme d’une rupture et d’une séparation comme le font ces différents auteurs sous l’influence de Nietzsche. La distance nécessaire, la différence peut se marquer d’une autre façon que par une coupure et une séparation pure et simple à l’égard de la doxa. C’est la science, épistémê, qui est, comme le montre Bachelard, en rupture avec l’opinion et le monde des images, et suppose une « coupure épistémologique », Mais en va-t-il de même pour la pensée philosophique ? Rien n’est moins sûr, surtout si l’on abandonne l’idée que la philosophie est ou doit être un savoir de type sientifique, et que l’on affirme que l’on doit opérer une différence de nature entre « concept philosophique » et « fonction scientifique », comme nous incite à le faire, à juste titre, Deleuze. S’il est visiblement ridicule de prétendre qu’un savoir scientifique quelconque, une recherche sérieuse, puisse s’élaborer dans un cadre analogue à
celui d’un café-philo, il est n’est pas du tout dit que la philosophie, elle, en soit absente, même si avec Deleuze nous acceptons de la définir comme une création de concept.
La question qui est la nôtre devient donc : en quoi le café-philo, qui ne se prête ni à la recherche de la science ni à la création de concept, est-il greffé sur un moment propre à la philosophie ?

Le moment socratique
La discussion au café-philo ne peut être réduite à un simple échange ou brassage d’opinions, type café du commerce, comme le veulent ses détracteurs. Si elle est bien conduite, elle doit faire apparaître cette différence, la produire.
En quoi consiste-t-elle ? je réponds : à dresser un plan, qui est présupposé par la philosophie comme création de concepts. C’est l’existence de ce plan, son traçage qui est la finalité propre des cafés-philo et marque leur différence avec un échange d’opinion, un spectacle, un happening à la mode.
Qu’est ce plan ? C’est le plan ou l’espace socratique du non-savoir. Le moment socratique de la philosophie consiste à faire prendre conscience aux hommes de leur non-savoir radical, de leur non-sagesse, et par là de susciter un véritable désir de sagesse. Ce qu’est proprement la philosophie selon Le Banquet de Platon. Le meilleur du café-philo, et à mon avis, il ne peut aller plus loin, mais c’est déjà beaucoup, est de dégager cet espace de non-savoir. Cet espace est plus nécessaire que jamais dans un monde de communication, de média, où les hommes sont emplis, gavés d’opinions, de connaissances, et même sont souvent détenteurs d’un bagage culturel et. scientifique plus solide que celui de l’animateur, philosophe ou non. Donc, je pose que dans la demande des cafésphilo il y a une demande de faire le vide, de se décharger du poids de choses dites et entendues, et sues, pour engager un cheminement qui partirait enfin de soi, pour aller à un savoir qui soit véritablement notre et nous concerne réellement (ou du moins qui tenterait de le faire). Philosopher n’est pas d’abord acquérir un savoir (sophia), mais c’est d’abord faire l’épreuve d’une mise en question de soimême.
Mais cette route qui s’ouvre, — et c’est pourquoi j’ai proposé en Apt le terme d’apéro-philo (aperire = ouvrir) -, ne peut se tracer que dans le vide de l’espace du non-savoir.
Dans l’Agora, antique ou moderne, il y a deux choses : ce qu’on voit, les choses échangées, en un mot le commerce, des biens, des services, des idées. Mais il y a aussi quelque chose d’invisible, et que Socrate le premier a été le seul à voir, à exposer et à dérouler, déplier. Cet espace ou ce plan est celui qui se tend nécessairement sous le commerce visible des choses ou des idées, soit l’espace vide sans lequel aucun échange ne peut avoir lieu. C’est en lui seul que peuvent s’échanger les pensées et se faire leur accueil, leur réception. Et cet espace est une béance, un vide de savoir, sur lequel l’opinion et le savoir viennent s’étendre, et que par là même ils ne cessent de masquer, de rendre invisible. La tâche du caféphilo, comme de Socrate. est de retendre cet espace sous les savoirs et les opinions, de le réfléchir, pour rendre à chacun sa disponibilité, sa liberté de penser et d’écouter. À partir de ce savoir du non-savoir, de ce plan, l’opinion n’est plus un obstacle à la pensée. Elle flotte sur l’ bîme du non-savoir, elle est traversée par lui et donc ouverte aux autres opinions. Elle perd sa clôture et sa fixité ou stabilité (rigidité). Elle se sait être un essai, une tentative, un repère pour soi, dans la fragilité du penser, soit exactement le contraire d’une opinion au sens traditionnel. Le plan « agoraïque » est un défi à l’opinion qui s’exprime en lui, car cet espace ne lui permet pas de s’énoncer sans la soumettre à des contraintes en particulier celles d’avoir à se justifier devant d’autres opinions tout autant permises et valides qu’elles. Non pas un plan de preuve mais d’épreuve de son non-fondement, de son caractère délié, flottant, aléatoire. Mais la philosophie peut-elle à Jamais s’affranchir de ce dont l’opinion fait l’expérience ? N’est-elle pas même dans ses pensées ultimes et les plus élaborées toujours pensée de cette absence de fondement et de ce vide ou retrait de la vérité ?
Cette expérience du non-savoir est positive. Elle ne revient pas à la validation du faux scepticisme et encore moins du relativisme qui caractérise l’attitude commune. Cette dernière articule, contradictoirement, deux moments à la fois :
1) On ne sait rien, tout est relatif ; et 2) mais, en même temps, moi j’ai des idées qui sont l’expression de mon moi, ma personnalité, et qui constituent ma vérité. Chacun a raison, de son point de vue, etc. Le plan agoraïque, socratique, défait complètement cette configuration : 1) Je ne sais rien (et non pas On), et il est possible que d’autres détiennent savoir et aient accès à la vérité ; mais, moi, j’expérimente que je n’ai pas d’idée (vraie) ;
2) « Mes » idées, avant d’être miennes, j’ai conscience plutôt de m’en être dépris, de m’en être défait, plutôt que de me consolider et fortifier en elles, sous prétexte que ce serait les « miennes », Je ne puis donc les poser qu’à distance de moi, dégrisé, dépris d’elles, éprouvant le vide de leur fondement, à titre d’essai, de tentative transitoire, et les déposer dans le vide de l’espace de discussion publique pour subir l’épreuve de leur validation et de leur confrontation aux autres. Je sais donc que si je devais les garder, pour qu’elles soient vraiment miennes, il faudrait pour cela qu’elles soient construites, soumises à l’épreuve de l’argumentation, et qu’elles aient temporairement obtenu victoire dans le champ des débats.
On comprend par là que c’est ce moment socratique, inhérent à la philosophie, qui est objet de dénégation et d’exclusion hors d’elle, de la part de la philosophie qui se veut « science rigoureuse ». C’est à cette méconnaissance qu’est dû le dénigrement des cafés-philo. Précisons. L’espace agoraïque est préphilosophique (puisque la philosophie est une forme de la pensée définie comme création de concept), mais il est inséparable, toujours présent dans la philosophie.
Le café-philo, dans le meilleur des cas, se tient à ce seuil de la. philosophie, à cette limite où la non¬philosophie est incluse dans la philosophie. Exactement, le préphilosophique en occupe le bord externe ; présent dans le bord, il est en elle, mais comme externe il est en dehors d’elle. Il est en rapport d’extra-internalité avec la philosophie. Et, personnellement, je pense que dans cette relation il y va de l’essence de la philosophie : car la pensée philosophique est cette pensée pour laquelle le philosophique comme tel n’est jamais pure ; une pensée qui est habitée et comme hantée par le pré-philosophique comme son coeur vivant. Le préphilosophique c’est là où le coeur de la philosophie bat le plus fort, où elle puise le grand vent qui la fait vivre et respirer.
Dans le café-philo, on ne peut pas enseigner, pas même ou très difficilement les éléments d’une doctrine sans que les tabourets du bar ne se transforment en bancs d’école. En classe, à l’Université, au Lycée ou à l’Académie, nous les professeurs successeurs d’Aristote et de Platon, nous pouvons, — en plus de ce travail nécessaire et incontournable pour faire surgir le moment socratique, et trop souvent raté ou oublié, car rien n’est plus difficile — initier, grâce à un cours magistral cette fois, avec étude de textes, etc., à la construction des concepts, en référence à des problèmes inventés par les philosophes au cours de leur histoire.
Mais philosopher n’est pas d’abord, ni nécessairement acquérir un savoir (une sophia), mais c’est d’abord faire l’épreuve d’une mise en question de soi-même. La vérité philosophique est une vérité qui ne peut être donnée, toute faite, transmise, comme c’est le cas du savoir. On se reportera au Banquet (174 d — 175d) où Agathon, qui veut profiter de la trouvaille faite par Socrate (et responsable de son retard au banquet), s’attire cette réponse :
« Quel bonheur ce serait si le savoir était chose de telle sorte que, de ce qui est plus plein, il pût couler dans ce qui est le plus vide ».
Oui, la philo est création de concept, solitaire, impliquant noblesse et hauteur de la pensée, etc. Mais cette création s’opère toujours sur le plan préphilosophique du non-savoir, dans l’espace vide et désencombré de l’opinion, des préjugés, mais aussi de tout repère, règle, principe, connaissance, certitude.
C’est pourquoi il est si difficile de créer, de penser, et même à chaque fois de prendre la parole. Car il faut affronter ce vide, cette béance qui est aussi bien à l’intérieur de soi qu’entre nous et sous les institutions de la culture et de la civilisation. Se défaire de soi n’est jamais facile.
Conclusion
Je soulignerai deux points :
Si la philosophie n’est ni une science, un savoir objectif ou une logique, ni n’est réductible à la connaissance de son histoire, ni même à un système purement théorique de concepts, c’est qu’elle met en question le sujet du savoir lui-même. Le penseur est impliqué dans ce qu’il pense. Elle ne peut donc être coupée de la vie ou de l’existence du philosophe, de ce que Foucault nomme le « rapport à soi ». La philosophie est donc inséparablement une éthique, soit, comme le définit le dernier Foucault, la forme qui est donnée à ce rapport à soi.
Mais cette liberté et invention éthique par laquelle le sujet donne forme à sa vie passe nécessairement par la rencontre et l’assomption de l’espace vide du nonsavoir, de la béance du désir, que retient dans son appellation grecque le beau mot de « philosophie ». C’est ce moment éthique, indissociable de la philosophie, qu’il faut rappeler contre la prétention des gens sérieux qui nous dénigrent, attachés à leur pure recherche théorique, et qui le plus souvent se réduit à une simple érudition en matière d’histoire de la philosophie (qui n’est pas de la philosophie, mais seulement un de ses instruments possibles). Dans le meilleur des cas, c’est sur cette dimension éthique qu’ouvre le café philo. La taverne n’y est donc pas une simple caverne.
D’autre part, ce plan est corrélatif ou sous-jacent à l’espace public inhérent à la liberté de pensée et qui s’est institutionnalisé explicitement avec la démocratie grecque. La philosophie, comme l’oeuvre de J. Pierre Vernant l’a montré est « fille de la cité », de la démocratie de libre parole et d’assemblée. On comprend alors par là que la démocratie ne puisse se réduire à une production de consensus, à une pensée majoritaire, comme feint de le croire Deleuze et toute la critique anarcholibertaire,
Bien au contraire. Et c’est justement ce qui a été le thème rabâché de la propagande fasciste de l’extrême-droite, et son objet d’horreur, ainsi d’ailleurs que pour la critique aristocratique d’inspiration nietzschéenne-heideggerienne, comme on l’a vu : la démocratie, disent-ils pour la condamner : c’est le règne de la discussion infinie. Cette catégorisation, dévalorisante à leurs yeux, confirme bien a contrario que la démocratie n’atteint jamais au consensus tant désiré, et montre que la critique nietzschéenne¬deleuzienne n’est pas pertinente. Car, tout au contraire, la démocratie c’est d’abord le traçage du plan de réflexion plurielle et donc de la possibilité de dire et exprimer les dissensus, de marquer les différences sans les réduire, de rendre possible et de valoriser des oeuvres aussi critiques et impertinentes que celles par exemple justement de Nietzsche, Foucault ou Deleuze. Le plan ou l’espace vide et public de libre pensée c’est la faille interne de contestation permanente de toute tradition et institution, et qui depuis les Grecs travaille de l’intérieur toutes les institutions de l’Occident. Le vote, les conglomérats d’opinions, les majorités plus ou moins durcies, ne sont qu’un phénomène second, qui ne peuvent rendre compte de la démocratie dans son principe.
Sur ce second point, le « café-philo » est donc aussi ce qui vient répondre à une demande présente, capitale, celle de renouveau de la démocratie, en réinstallant un nouveau plan de pensée, un libre espace public de discussion et d’ouverture de la pensée pour l’homme des médias, pour le nouveau citoyen de la démocratie médiatique.
Je viens de montrer que la philosophie peut en droit être présente dans le café.
À nous de faire, en particulier en réfléchissant sur les différents modes de fonctionnement du café-philo, qu’elle y soit en fait.
Philippe Mengue
Co-Animateur du café-philo d’Apt

Après-midi

Expérience d’une organisation possible de discussion collective
La séance du dimanche après-midi fut quasiment consacrée à l’expérimentation d’une organisation possible de la discussion dans un caféphilo. Oscar Brénifier avait, en effet, proposé de conduire le débat avec l’ensemble des participants selon une méthode qui se différenciait de celles que nous avions jusqu’ici pratiqués. Une méthode qui se révéla aussi originale que rigoureuse, mais également contraignante aux dires de plusieurs. Il est néanmoins apparu que les problèmes ainsi traités ont pu trouver un approfondissement relatif, certes, mais en tout état de cause plus précis que lorsque le débat suit une progression linéaire de type « tour de table »,
Cette conduite du discours se présente de la manière suivante :
1) une personne prend la parole et dit quelque chose de quelque chose en rapport, de préférence, avec le thème ; si son intervention est, longue, il lui est demandé de bien vouloir condenser en une ou deux phrases ce qu’il a voulu dire ;
2) s’ensuit alors que celles et ceux qui l’ont écouté peuvent prendre la parole, mais dans la visée de lui poser une « vraie » question, et non pas un point de vue déguisé en interrogation ; la personne qui a parlé en premier doit alors y répondre le plus clairement possible ;
3) si la personne qui a posé la question se considère satisfaite de la réponse qui lui a été formulée, alors on passe à une question de quelqu’un d’autre ; si elle juge, au contraire, que des précisions sont opportunes, alors elle continue d’interroger jusqu’à ce qu’elle pense en avoir terminé ;
4) il se peut que l’interrogation amène la personne qui a parlé en premier à reprendre ce qu’elle a dit ; soit, elle doit le préciser en partie ou bien, elle est conduite à reformuler son propos ;
5) dès lors qu’il n’y a plus de questions, c’est au tour d’une autre personne de prendre la parole et de dire quelque chose ; cela peut être en rapport avec le propos qui l’a précédé : soit pour le prolonger, soit pour le critiquer ; le propos peut, cependant, développer une idée qui explore un domaine nouveau du phénomène énoncé dans l’intitulé du thème ;
6) même chose qu’en 2).
Il est apparu à certains que la méthode pouvait avoir quelque chose de contraignant. Comment, en effet, percevoir autrement la discipline exigée par cette organisation d’un débat public.
Il n’en demeure pas moins que c’est l’un des moments où les problèmes se sont posés avec la plus grande intensité. Deux problèmes ont été ainsi débattus.
D’une part, c’est la question de la liberté de discours dans les cafés¬philo.
Cette dernière est-elle intégrale ? Peut-on tout dire dans un café¬philo ? Ce dernier est-il un contre-pouvoir au « libéralisme » ou au fascisme ? Peut-on refuser, par exemple, la prise de parole par un fasciste ? Y a-t-il une exception à la règle que tous ont le droit de parole ?
D’autre part, le fait de savoir qui est l’animateur. Pour ce qui regarde le dernier problème, d’une manière synthétique, pour les uns, il n’est pas nécessaire qu’il y ait d’animateur de formation philosophique. Pour les autres, soit une formation philosophique est incontournable, soit le problème demeure entier.
Pour le groupe de Grenoble, l’animateur est un « distributeur de parole » et n’est donc pas à strictement parler un « animateur ». Cette fonction n’exige pas, de plus, une formation philosophique préalable.
La co-animatrice du café-philo de Trouville demeura plus interrogative. Sa question est celle de savoir s’il n’y avait pas quelque imposture à se prétendre « café-philo » sans que l’animateur ou le co-animateur soit de formation philosophique. Elle-même n’est pas philosophe de formation, mais elle souligne
que l’animateur l’est. Si cela n’avait pas été le cas, elle se demande quelle légitimité aurait eu le café-philo.
Texte de Yannis Yoluntas
La contribution écrite présente est de M. Yannis Yoluntas.
Elle aurait normalement dû être prononcée à la suite de l’expérience précédente. Mais, cette dernière a eu des conséquences sur notre organisation interne… Le temps nous a fait défaut.
Philosophie, citoyenneté, progrès
En apprenant que se tiendrait un colloque d’animateurs de cafés-philo à Apt (quelques mois avant notre projet de médiatisation en cours de préparation dans le Tarn avec l’aide de nos collectivités territoriales), j’ai été séduit par l’idée que nous puissions déjà commencer, sous votre soleil de Provence, à échanger nos expériences et notre vision de ce phénomène de société qu’est devenu le caféphilo.
C’est donc dans cette optique que j’interviendrais, non sans rappeler avec humilité que je n’ai aucun diplôme de philosophie et que mes propos sont ceux d’un simple citoyen, amoureux de cette démarche fondée sur le questionnement.
À cette passion, peut-être une explication génétique de par la nationalité grecque de mon père ou la profession d’enseignante en philo de ma mère, mais plus encore le sentiment que notre société actuelle est en crise et que notre démarche peut être un élément de réponse non négligeable pour l’avenir.
Philosophie, citoyenneté, progrès. Pourquoi un tel titre ? Parce qu’il me paraît vérifiable dans l’histoire de l’humanité et l’épanouissement des hommes que la philosophie peut être un moyen d’accéder à cet état et à ce flux que sont la citoyenneté et le progrès.
Citoyenneté, parce que la philosophie est un moyen d’apprendre à penser par soi-même, à se libérer des certitudes qui aliènent l’homme et confinent le citoyen dans le moule d’une pensée unique. Progrès, parce que ce n’est qu’en remettant en question le monde qui l’entoure, que l’homme peut le faire évoluer.
Nous vivons à une époque tout à fait exceptionnelle dont l’une des caractéristiques premières restera sans doute le développement exponentiel des moyens de communication. Mais cette évolution n’est pas seulement quantitative mais aussi qualitative. Nous sommes passés en quelques dizaines d’années d’une communication horizontale à une communication presque exclusivement verticale. C’est-à-dire, du temps des colporteurs et des veillées au coin du feu ou sous les étoiles, à celui de la messe télévisée du 20 heures célébrée par un grand prêtre cravaté lisant son prompteur.
Ce fameux tube cathodique pourrait être aujourd’hui comparé à un entonnoir indolore gavant de modèles simplistes et rétrogrades des millions d’oies massées rituellement tous les soirs devant leur petit écran, À la soupe… de dogmes, de doctrines, d’idéologies sous-jacentes ou de conventions entretenues.
Un prêt à penser intégré dans le confort de son canapé est tellement plus facile que la démarche de rupture qu’est la philosophie. Car philosopher c’est dire non, c’est faire table rase. De la certitude de son ignorance de Socrate au doute méthodique de Descartes, la philosophie n’est que piège, surprise et exploration de soi et des autres. À la lumière de notre petite lanterne nous essayons d’éclairer les zones d’ombres laissées quotidiennement dans l’obscurité. Nous ne repoussons plus la laideur ou le trouble de certains sentiments, nous faisons l’effort de dépasser la surface artificielle des choses pour aller à l’essentiel, (ou encore) à l’essence, (ou encore, tout simplement) au sens.
Car le besoin de philosopher actuel est d’après moi avant tout un besoin de sens. Sens de la vie ; sens de l’histoire. Un double désir de comprendre le monde et de se comprendre soi-même. Désir qui, s’il devient volonté, peut amener l’individu sur la lande hostile mais magnifique de la recherche philosophique.
L’air vivifiant des pensées. L’ivresse des concepts.
Je crois que cette volonté peut favoriser la citoyenneté pour deux raisons.
Premièrement, parce qu’essayer de comprendre le monde c’est à la fois prendre du recul pour l’analyser et l’observer (c’est un peu ce que l’on appelle la retraite), mais c’est aussi, nécessairement, s’inscrire dans le temps, pénétrer la foule, vivre aux côtés de ses semblables et même, influer à son niveau sur le cours des choses. C’est la question d’un engagement qui, pour de nombreux philosophes, à commencer par Sartre, est une conséquence logique de l’analyse philosophique préalable. Ce n’est pas tout d’écrire sa propre partition, il faut aussi la jouer. Ce n’est pas tout de théoriser, il faut aussi confronter et expérimenter, ce que l’on retrouve dans les motivations des participants de nos soirées philo.
La deuxième raison pour laquelle cette volonté peut favoriser la citoyenneté, réside dans la qualité principale que développe, à mon avis, la philosophie chez l’homme : l’incrédulité (cf. Diderot). Affranchi des doctrines. et des dogmes, l’apprenti philosophe peut se dépouiller de ses certitudes, de ses « religares », pour ne conserver que le lien fondamental qui le relie à autrui : la notion d’appartenance à la communauté humaine universelle.
Bien sûr, tour homme qui libère sa pensée sur les chemins de la philosophie ne devient pas pour autant un humaniste. Mais la capacité à développer une pensée abstraite, à savoir prendre du recul sur le monde, ce que nous offre la philo, nous rappelle sans cesse à chacun que l’autre est un autre moi-même.
Puisque je suis mortel, au même titre que mes semblables, que mon existence temporelle est absurde dès qu’elle quitte le champ de ma satisfaction personnelle, de mon plaisir, c’est dans le groupe, de nature intemporelle, que je dois m’inscrire pour donner du sens à ma vie. C’est l’entité groupe qui survie à tous les individus. C’est une chaîne intemporelle qui donne du sens. On peut donc concevoir qu’au plus haut niveau de conscience : le sens de la vie c’est les autres (ce qui ne les empêche pas d’être aussi un enfer comme le clamait Sartre. dans Huis Clos).
Si la philosophie peut favoriser. la citoyenneté, et même former dans le creuset des cafés-philo des citoyens responsables, incrédules et philanthropes, ce développement intellectuel peut-il être le moteur d’un progrès de leur environnement humain et matériel ? Car à l’évidence, les périodes fastes de l’humanité se confondent avec celles de la philosophie.
Le grand siècle de Périclès et de ses amis philosophes, dont Socrate, n’a-t-il pas été celui de la démocratie, des sciences et des arts ? Les Lumières qui donnèrent leur nom au XVIIIe n’ont-elles pas aussi été appelées les philosophes ?
Est-ce une coïncidence ? Le parallèle est manifeste. De Clisthène à Voltaire, d’Aristote à Diderot, d’Épicure à Rousseau, de Diogène à Sade ; d’Eschyle à Mozart, de Phidias à Houdon, d’Hippocrate à Jenner, d’Euclide à Watt, de Démocrite à ‘Lalande, du Conseil des Cinq Cent au Serment du Jeu de Paume, à vingt-deux siècles d’intervalle… la pensée en mouvement, source du progrès, fut portée par la vitalité de la philosophie.
Et aujourd’hui ? Celle-ci pourrait-elle aider les administrés attentistes que nous sommes à être des citoyens actifs, responsables et solidaires ? Les cafésphilo peuvent-ils être un message d’espoir pour le XXIe siècle ? Un contrepouvoir face au totalitarisme puissant d’une pensée unique oppressante ? Un moyen de revenir à une communication plus horizontale, c’est-à-dire plus humaine, plus conviviale, plus riche par la diversité et les différences de ses acteurs ?
J’ai utilisé le mot acteur. Ce sera ma conclusion. C’est pour moi la clé du, problème. Acteurs de nos vies, acteurs de notre citoyenneté, acteurs du progrès auquel nous aspirons, acteurs, pourquoi pas, d’une démocratie participative plutôt que spectateurs d’un monde qui nous échappe. En d’autres termes redevenir maîtres de nos propres pensées et de notre avenir commun, en nous
rappelant que, si nous souhaitons vivre en démocratie, c’est à nous de la faire vivre en participant au débat public et en multipliant les lieux d’échanges que sont les cafés-philo, quand ils fonctionnent de façon égalitaire.
Apt, le 30 août 1998,
Yannis Yoluntas
Président de l’Agora 81, association des cafés-philo du Tarn

CONCLUSION

Bilans et rebondissements interrogatifs
Il apparaît opportun, pour finir, de faire le point. Nous sommes tous trois d’accord, à Apt, pour constater que le colloque a enclenché, comme nous le souhaitions, un processus de clarification entre nous de la palette des. sens possibles du phénomène café-philo. Tout le monde sent bien que cette institution encore spontanée est à la croisée des chemins et peut s’engager dans les directions les plus diverses, voire contradictoires. Le mieux que nous ayons à faire est donc de nous essayer tous trois à conclure, chacun en son nom, les discussions de cet été ainsi qu’à esquisser les interrogations de l’an prochain,
Interrogation 1
Ce colloque a donc buté sur deux positions contradictoires quant à l’exigence, ou non, d’une qualification philosophique préalable à l’animation d’un café-philo.
La question de départ portait sur le ou les sens de cette institution à la fois informelle et publique en gestation que sont ces cafés-philo. L’interrogation ne se serait-elle pas notablement déplacée vers la « subjectivité » des animateurs (ontils fait ou non des. études de philosophie ?) ? Tout en laissant cette question ouverte, il n’en faut pas moins constater que sa simple position introduit déjà à une délimitation de l’espace intelligible ouvert par le sens lexical de l’expression café-philo. Ce sens est donc grammaticalement commun à toutes ses significations locales singulières effectives et/ou possibles.
La question litigieuse ne serait-elle précisément pas celle des relations du café-philo à la philosophie ? Mais la réponse à cette première question n’implique-t-elle pas d’avoir préalablement répondu à une seconde énigme ; qu’est-ce que la philosophie ?
Les innombrables divergences que l’on remarque entre philosophes viennent étayer la thèse défendant la non-qualification philosophique préalable de l’animateur d’un café-philo. Comment se fait-il que les philosophies connues ne puissent s’accorder pour dire le même sur le même ?
La reconnaissance de ce fait n’empêchera pas la plupart des philosophes de signaler qu’ils s’accordent néanmoins au minimum pour donner priorité à la fonction universellement interrogative et critique de la pensée philosophique. Les rapports de cette dernière avec les pouvoirs sont nécessairement conflictuels. La philosophie ne peut en effet, sans se contredire, dissocier l’éthique de la politique dans les délibérations et les décisions relatives au bien commun.
Le succès croissant des cafés-philo ne serait-il pas, par exemple, une réaction à la découverte récente des profondeurs de la corruption du personnel politique, ou encore un signe de la « prise de conscience » récente plus pressante des effets funestes de l’industrialisation libérale et sociale¬démocrate de l’agriculture : pollution chimique croissante des sols cultivables, abus productivistes dans les méthodes d’élevage (vache folle), etc.
Ces remarques permettent de préciser que l’espace institutionnel dans lequel se situe le café-philo échappe ainsi entièrement à l’opposition vulgaire entre droite et gauche aux termes de laquelle tend à se réduire aujourd’hui la politique. L’assemblée du café-philo peut donc libérer ses discussions de cette opposition et s’occuper d’autre chose, comme, par exemple, d’apprendre à penser ensemble et à formuler clairement le résultat des interrogations débattues. Seraitce un avenir écologiquement menaçant qui nous incite ainsi à nous réunir pour parvenir à discuter enfin des dangers que la société industrielle dite avancée fait peser sur l’ensemble du règne vivant et pour envisager d’y faire face au plus vite, au lieu de renvoyer systématiquement cette urgence aux calendes grecques.
Cette extra-territorialité politique du café-philo, au-dessus de la mêlée gauche/droite, ne l’habiliterait-il pas à préparer alors les agoras futures où pourraient se reconsidérer de fond en comble les orientations politiques générales d’un véritable projet alternatif de société qui, à l’inverse de celui que nous subissons, subordonne entièrement l’économique à l’éthique et à la politique dans les délibérations relatives aux affaires publiques.
Tout cela n’indiquerait-il pas que le café-philo est le signe manifeste de l’intensification d’un état généralisé de crise dans notre vie collective et individuelle ?
Car le café n’est manifestement pas un lieu propice à l’exercice attentif de la pensée d’une part, mais de l’autre ce n’est pas plus le lieu où peut s’effectuer la prise de décisions relatives au bien commun.
Le café-philo ne se situerait-il pas alors précisément à l’intersection des multiples articulations qui relient la pensée à l’action historique singulière ?
Autant de questions pour été prochain…
Jean-Louis Enderlin

Interrogation 2
Au terme de ce, colloque, et à la lecture des multiples interventions, un accord très net se dégage : le café-philo a un rapport direct et consubstantiel avec le politique. SI ce rapport est certainement la meilleure part du café¬philo, il nous reste à comprendre la nature de ce lien. Et c’est là que commencent toutes les difficultés et les malentendus. Pour moi, un des moments le plus fort et le plus éclairant de ce colloque fut quand, dans la discussion sous la conduite d’Oscar, on rencontra un paradoxe capital et difficilement contournable. D’un côté, on avait admis que le café-philo constituait un contre-pouvoir à la domination mondiale du néo-libéralisme. Mais, d’un autre côté, quand on en vint à demander : « celui qui défend le libéralisme a-t-il une place au café-philo ? », il n’a pu être répondu que par l’affirmative. Et dans la foulée, on fut aussi obligé d’admettre que le café¬philo pouvait être un lieu de prise de conscience de la valeur du libéralisme et de son bien fondé possible. Le paradoxe était évident, et on en resta là, car c’était suffisant pour l’exercice d’alors.
Cependant, maintenant, à la réflexion, j’essaie de comprendre comment faire tenir les deux choses ensemble : que les cafés-philo aient un rôle démocratique de contre-pouvoir et qu’en même temps ils ne combattent a priori aucune idée ? Je vais d’abord déplier certaines conséquences de cette dernière idée.
Il est évident pour moi, et pour beaucoup d’autres aussi, qu’a priori le caféphilo ne peut être assigné à aucune fonction externe qu’il réaliserait à titre de moyen (aucune fonction sociale, politique ou culturelle quelles que nobles ou élevées soient-elles). Il a, comme la philosophie elle-même, sa finalité en luimême.
Ce qui n’empêche pas qu’il puisse par ses effets, servir telles ou telles fins qu’on peut par ailleurs attendre légitimement de lui (être une caisse de résonance des problèmes d’aujourd’hui communs à l’humanité, exercice de la liberté civile au plan de la démocratie locale, préparation à une citoyenneté active et lucide, etc.). Il s’ensuit donc que si le café-philo est effectivement une sorte de contre-pouvoir, il ne l’est pas parce qu’il veut l’être, parce qu’il se serait explicitement assigné cette fonction politique (déclarée ou non dans une charte).
Il faut aller plus loin, et dire que la philosophie n’obéit à aucune commande sociale — et donc le café-philo non plus, car c’est la philosophie qui encore ici commande, si du moins il veut être philosophique et non une assemblée politique, une réunion pré-électorale, un tremplin pour les « verts » (sensibilité politique prédominante de fait dans les cafés-philo), ou l’organe masqué de diffusion de l’idéologie d’un parti politique. Le café-philo n’a donc aucune fonction sociale assignée : pas même de servir la démocratie. Si bien qu’un nietzschéen radical, anti-démocrate et inégalitariste, mâtiné d’idées fascisantes, pourquoi pas, devrait pourvoir être reçu au café-philo et s’y exprimer librement, comme tout autre, sans intimidation d’aucune sorte1. Mais alors que devient l’idée, à laquelle on ne peut, non plus, renoncer, et qui veut que le café-philo soit aussi un contre-pouvoir ?
Voilà le problème, qui se pose à moi, dans toute son étendue. Il me semble que la cohérence est à chercher dans les directions suivantes.
1) Historiquement, concernant la relation philosophie/politique, le plus qu’on puisse en dire est celle de la stricte contemporanéité de leur apparition : VIIe-VIe av. J.-C., on relève la simultanéité des premiers philosophes, les « physiciens » (École de Milet), et des différentes réformes, dont celle de Solon (- 594), qui aboutissent à faire de la communauté une Cité (?????) se pensant explicitement comme politique. L’helléniste Jean¬Pierre Vernant, même dans les
Origines de la pensée grecque, n’a jamais affirmé qu’il y ait eu une causalité unilatérale entre l’invention du politique, la démocratie et l’apparition de la philosophie.
2) Ce qui fut alors en jeu, ce fut, d’un côté, l’invention d’un plan nouveau qui avant d’être celui de la démocratie comme régime, a été celui du politique lui-même, de la ????????, soit la chose publique, ou ré-publique. C’est le plan des affaires communes (?? ?????) qui devient l’objet d’un examen et d’une discussion commune. Et, du côté de la philosophie, ce fut l’invention du plan vide rendant possible la construction de concept, avec ses différents mathèmes.
3) Si, maintenant on admet que le café-philo trace bien ce que j’ai appelé le plan agoraïque ou socratique — à la fois interne et externe à la philosophie (comme pensée de l’être ou création de concept) — alors, il est indissociable de ce plan politique, et il peut être à la fois ce qui est éminemment politique sans être d’aucune politique déterminée. On a donc affaire à un seul et même plan, qui est bifrons, à deux faces : le plan politique de la Cité sur le versant social, et le plan philosophique de la libre discussion sur le versant de la pensée.
4) Conséquence et conclusion. Le café-philo ne peut servir aucune fin politique déterminée, de droite ou de gauche (non pas parce qu’il serait comme on dit neutre, ou indécis, ambigu, servant l’idéologie capitaliste, et son faux libéralisme avec sa tolérance et son libre débat, etc.), Puisqu’il est l’autre face du plan politique, son envers du côté de la pensée, il opère le traçage actif du plan politique lui-même comme espace de discussion. Et si le café-philo semble détenir un rôle de contre-pouvoir, c’est en tant qu’il rappelle (violemment ou non) au pouvoir politique ce qu’il implique par essence et qu’il n’assume plus suffisamment.
Le café-philo apparaît alors comme une réinvention réitérée, une réactualisation aussi permanente qu’indispensable de l’espace politique qu’il faut tendre, et ne cesser de retendre, sous toutes les opinions, sous la masse de choses dites de la « culture », le poids des médias et de la « communication », des idéologies, etc. Contre-pouvoir donc, quand cela s’oublie (et c’est le cas toujours, à toutes époques, sauf les révolutionnaires, ou du moins certaines, Mai 1968, par exemple), sans appartenir, du moins en droit ou en idéal, à aucune idéologie en particulier (même rouge ou verte).
Philippe Mengue
Interrogation 3
Conclure c’est, dit-on, revenir sur le problème. Il convient de rappeler que ce dernier, tel qu’il était formulé dans l’invitation, consistait à apporter une contribution non inessentielle à la compréhension d’un phénomène contemporain :
les cafés-philo. Quel sens ont-ils et constituent¬ils une renaissance ou un dévoiement de la philosophie ?
Cette troisième interrogation se propose ainsi comme une contribution à l’élucidation de ce problème. Pour bien faire, il serait opportun dans un premier temps d’analyser ce que sont les cafés-philo présentement et 2) d’exposer l’histoire de ce phénomène, laquelle ne commence pas avec M. Sautet, pour autant que le mot « philo » contenu dans le terme renvoie bien au premier commencement grec de la philosophie.
Il n’est cependant pas possible d’effectuer ce projet au cours de ce présent propos. Néanmoins, ce dernier apportera des éléments conformément à cette orientation.
Le phénomène qui nous préoccupe est désigné par le terme « café¬philo », la question donc qui doit nous retenir est celle de savoir que signifie « caféphilo ». Qu’est-il donc entendu ou compris lorsque ce substantif est employé dans le discours ? À quelle institution renvoie le mot de langue « café-philo » ?
Dans « cafés-philo » deux termes se trouvent associés : café et philo. Le premier ne semble pas poser de problème à la compréhension. Il s’agit de toute évidence d’un lieu qui nous est familier, « naturel » dira-t-on. Chacun de nous sait ce qu’est un « café », Généralement, on y entre pour s’y désaltérer ou s’y restaurer, seul ou en compagnie, ce qui offre ainsi la possibilité de discuter. Qui n’a pas eu ou suivie de « discussion de comptoir » et surtout celles du « café du commerce » ? Il existe en librairie, à ce propos, d’excellents compte-rendu de ce type de discussions, publiées sous le titre « Brèves de comptoirs », Un exemple : « j’ai la lune en face de chez moi… dès fois j’la regarde ! ».
Mais il n’est pas ici question de la simple institution commerciale. Ce dont il est parlé c’est du « café-philo », c’est-à-dire un café auquel il appartient d’être « philosophique », « philo » étant semble-t-il l’abréviation de « philosophique ».
L’adjectif, en l’occurrence « philosophique », a pour fonction d’être en incidence sur le nom. Le mot « philo », sous-entendu « philosophique », est en incidence sur le nom « café ». Il aurait pu être littéraire ou autre, y compris demeurer simple « café », L’institution des « café-philo » désigne un café où, selon une fréquence propre à chacun, se réunissent des personnes dans la perspective d’une discussion projetée philosophique.
Mais, le terme lui-même de « philo » peut également laisser entendre autre chose. En effet, l’abréviation « philo » ne manifesterait-il pas que « sophia » a été en cours de route oubliée ? N’a-t-on pas affaire dans les cafés-philo à une philosophie au rabais, diminuée de moitié et qui donc en resterait à la lisière des idées, c’est-à-dire dans l’opinion ? Et cet oubli que signifie-t-il ? À quel monde ouvre-t-il ? Quelles en sont les conséquences ?
L’appellation « café-philo » nous place donc en face d’une alternative que la pensée doit s’essayer de dépasser. Soit nous avons affaire à des places publiques où s’ébruite l’opinion, où l’on bavarde un verre à la main, ou soit les « cafésphilo » sont des lieux où l’on vient, comme leur nom l’indique, pour philosopher.
La première branche de l’alternative nous place devant un fait rendu possible par la multiplication des talk-shows télévisuels. On réunit sur un « plateau de télévision » des gens, on discute et on est d’accord ou on ne l’est pas ; le tout sous la direction d’un animateur. C’est le plateau des mille et une conceptions du monde où toutes choses sont égales par ailleurs : « la plume fait l’oiseau », dira l’un… certes !… sans contredit !… mais « l’habit ne fait pas le moine », répliquera un autre… ma foi !… comme cela est vrai !… etc.
« Ainsi vont-ils çà et là,
Sourds qu’ils sont et non moins aveugles, ébahis, races indécises,
Dont le lot est de dire aussi bien :
« c’est » que « ce n’est pas », « c’est même » et « ce n’est pas du tout même »,
Tous tant qu’ils sont, ils n’avancent jamais qu’en rebroussant chemin. »

Ainsi s’exprima Parménide dans son Poème, pour qui la sophia était précisément dépassement de l’opinion (doxa). Dès lors, la question se pose. de savoir si le café-philo s’en rient au « c’est » et au « ce n’est pas » ou bien s’il entend dépasser l’opposition. Si tel n’était pas le cas, le fait d’avoir appelé cette institution cafè-philo aurait-il alors encore un sens ? Quant à la perspective du café-philo comme lieu d’exercice de la philosophie, elle semble nécessiter quelques explicitations. Qu’entend-on, en effet, par « philosophie » dans ce cas ? Le café-philo est-il un lieu où il est possible de penser, en entendant le sens de ce mot comme compréhension de l’être, y compris de l’être du phénomène que nous sommes à chaque fois à nous-mêmes ?
Autrement dit, est-il un lieu où les questions fondatrices de la philosophie, « qu’est-ce que être ? et qui sommes-nous ? Ils peuvent être interrogés avec la rigueur et l’endurance nécessaires à ce genre d’entreprise ?
L’expérience nous place devant le fait que les cafés-philo ne sont pas un lieu où il est possible de penser en ce sens. En effet, les seules fois où nous avions proposé cette orientation, le café-philosophique s’avéra un échec. S’interroger ensemble sur « qu’est-ce que technique et pensée ? » fut rédhibitoire pour la plupart des participants car manifestement trop tenaces étaient les certitudes. De plus, l’histoire et l’exercice de la pensée montrent qu’il s’agit d’une activité difficilement conciliable avec le grand nombre, a fortiori lorsque ce dernier est soumis à la magie niveleuse du on des médias.
Mais, indépendamment des limites auxquelles est confronté le café¬philo, il n’en demeure pas moins qu’il y est possible de penser. Il est incontestable en effet, que le café-philo est un fragment d’espace-temps commun de libre parole réel où penser ensemble philosophiquement sur telle ou telle problématique déterminée y est possible.
La question qui se pose maintenant est celle de savoir de quelle manière l’institution du café-philo et la philosophie sont en relation.
Tout d’abord, le terme café-philo est de création et d’usage récent. Il semble que l’on doive à M. Sautet le phénomène proprement dit du « café¬philo ». Au départ, comme le rappelle P. Hardy, le café-philo est né du projet conçu par M. Sauret, de « tester si la philosophie sert à ce qu’elle prétend : hisser celui qui la pratique au-dessus des préjugés » et l’institution du « café » semble être, dans cette perspective, l’un des meilleurs endroits pour la réalisation de ce projet.
Mais il se pourrait que la relation entre « café » et « philo » se manifeste autrement, à savoir sous la forme d’une résonance avec le commencement de la pensée occidentale en Grèce antique. Le café-philo ne renvoie-t-il pas, en effet, comme l’a dit Ph. Mengue, au « moment agoraïque » de la philosophie ?
Autrement dit, si l’on considère la tradition de pensée occidentale, le phénomène du café-philo n’est pas entièrement une nouveauté dont on pourrait faire un fonds de commerce.
Tout d’abord, il convient de signaler le rapport historique entre agora, democratia, philosophia et politeia. Ces termes constituent autant de fragments de signifiance du monde grec antique. Le retour au premier commencement de la philosophie montre que cette dernière n’a pas toujours existé. Il y eu d’abord une pensée grecque dont l’orientation était de type cosmologique1. C’est avec Socrate que la philosophie se déplaça au coeur de la cité… sur la place du marché car, pensa-t-il, seuls ses semblables étaient en mesure, contrairement aux astres ou à l’arbre, de pouvoir répondre à ses interrogations, du moins tel que Platon le raconte dans le Phèdre. Le projet de Sauter constitue donc bien une résonance de la position socratique dans la tradition occidentale de pensée, à savoir l’intervention de la philosophie dans la cité et dans les affaires humaines.
Néanmoins, il s’agit d’une résonance ambiguë. Vouloir, en effet, combattre les préjugés n’est-ce pas là un préjugé ? D’où la philosophie tire-t-elle cette orientation ? Le mot philosophie a-t-il toujours eu ce sens ? Une telle détermination n’aurait-elle pas plutôt pour conséquence fâcheuse de faire que les cafés-philo participeraient plus au brouillage qu’à l’éclaircie de l’être de notre époque présente ?
Tout se passe comme si le retour au premier commencement grec de ces moments agoraïque de la philosophie était quelque peu « buggé », comme on dirait chez les développeurs de programmes informatiques. Si l’on accepte la métaphore, le virus serait une interprétation de la philosophie héritée des Lumières, à savoir celle qui conçoit la philosophie comme devant combattre les préjugés.
Il convient de préciser que cette perspective de combattre les préjugés est historiquement corrélative du projet de l’extension de la raison à toutes les humanités présentes sur terre. Cet état de fait n’est pas sans avoir de rapport avec la conjoncture présente écologiquement critique. Le projet des Lumières est inverse au projet grec antique tel que, par exemple, le formule Parménide selon lequel il convient de partir de la doxa, de l’opinion « bi¬crânienne » pour atteindre la sophia. De même, Socrate ne cherche pas à convaincre Ménon de ne plus penser comme il pense, bien plutôt il l’invite à s’approprier ce que toutes et tous avons des dieux reçus en partage : la langue et son emploi, penser. Enfin, et c est le point le plus important, le mot philosophie n’est pas apparu en jointure avec celui de ratio, mais avec le mot de logos.
Associer « philosophie » et « raison » c’est se refuser l’accès à l’impensé de notre mode d’être au monde contemporain. « Raison », en effet ; vient du mot latin ratio construit sur le verbe reor qui veut dire « compter », « calculer », lequel est corrélatif en langue latine de la notion d’imperium. N’est-ce pas cette domination de la raison au principe de la pensée qui pose précisément. Problème présentement ?
Historiographiquement, les cafés-philo sont plus l’héritage des salons et des premiers cafés parisiens du XVIIIe siècle, tel Le Procope. Ces institutions ont connu leur apogée à la période de « l’existentialisme » après la seconde guerre mondiale. Notons que c’est dans un café parisien dans lequel il avait l’habitude de se rendre et de discuter que Jaurès s’est fait assassiner à la veille du premier conflit de ce siècle.
Mais alors qu’y a-t-il de proprement historique avec les cafés-philo ?
La réponse : l’époque. Les mondes antiques et médiévaux ne sont plus.
L’époque dans laquelle émergent les cafés-philo a été inaugurée avec Descartes, nous en vivons les moments critiques. Elle est historiquement appelée « Temps Modernes » et se caractérise de la manière suivante :
– la nature, c’est-à-dire la totalité de ce qui est, animé, possesseur ou non du langage, et inanimé est mathématiquement projetée ; tout devient ainsi un complexe calculable ;
– depuis la fin du XVIIIe, le calcul n’est plus simple délimitation du pur combien ; il est devenu entre-temps délimitation du combien dans la perspective de l’exploitation ; il s’agit de calculer un combien en vue d’un produire plus et au moindre coût ; cette planification est écologiquement incompatible avec les actuels équilibres biogéochimiques du biotope terre ;
– ce projet mathématique, de la nature affecte également la compréhension elle-même que nous avons du vivant, il ne s’agit plus seulement d’exploiter la nature, mais de la modifier génétiquement en vue d’une conformité au principe rationnel dyadique du plan : productivité¬rentabilité et croissance économique ;
– le phénomène humain, en tant que vivant, est également provoqué dans ce sens ; productivité et rentabilité, cela signifie qu’il y a plus de travail et donc plus de choses à produire par le moins de personnes possible ; cela conduit le système politico-économique à proposer de moins en moins de travail ; contrairement aux objectifs du plan, le nombre des personnes qui ont une existence dans des conditions précaires ne cesse d’augmenter ;
– ce plan mathématique de la nature affecte enfin la compréhension de l’essence du politique ; le seul projet politique qui lui soit en conformité semble être une variation de stratégies dont l’objectif est porter la croissance économique à 3 % et de maintenir ce cap ; or, c’est précisément ce type de projet, complètement déconnecté des « réalités » quotidiennes de l’être¬ensemble effectif, qui altère la finalité du politique : le bien-vivre ; c’est, en tout cas, ce projet qui conduit aux conséquences écologiques que l’on connaît.
Après le colloque, s’est tenue, inquiétante ironie du sort, une conférence internationale sur l’état actuel de notre atmosphère et les décisions qu’il aurait fallu prendre. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette réunion de « décideurs », comme on dit, n’a pas abouti à des résultats clairs en termes de décisions politiques. Pouvait-il en être autrement, en sachant que l’ensemble de la communauté politique internationale est soumise au diktat de la planification rationnelle de la nature et ne peut donc en remettre les principes en question ?
Face à ce qui devrait inciter le politique à penser rigoureusement d’autres modes de coexistentialité, on nous présente des pseudo-décisions. Le système des relations internationales n’a-t-il pas décidé que le développement devait être « durable », quand bien même est-ce précisément ce projet qui génère des trous dans la couche atmosphérique d’ozone et conduit à un réchauffement global de la planète ? Le bilan écologique scientifique de l’état du biotope terre amène à formuler l’hypothèse que si nous ne projetons pas d’autres types de coexistentialités politico-économiques, alors les conditions physiques de possibilités de vie sur terre risquent de disparaître.
Il y aurait, évidemment beaucoup à dire de cette description, mais il n’en demeure pas moins que cet état présent de l’histoire est l’horizon contemporain de tout café-philo. Socrate ne pouvait pas le connaître, pas plus que les salons littéraires du XVIIIe. Si nous n’y prenons pas garde les café-philo pourraient passer à côté de l’essentiel à penser : notre temps. Les cafés-philo ne seraient-ils pas les lieux où devraient se poétiser les mondes que nous voulons vraiment ?
Thomas Maurelli
Coanimateur du café-philo d’Apt

ANNEXES

Annexe I
À la suite du colloque, il fut convenu de faire un compte-rendu de l’événement afin de le publier dans le Vilain Petit Canard. Le texte, intitulé, devait répondre à la double exigence d’être « subjectif » et de comporter, plus ou moins, 3 500 signes.
Pour celle et ceux qui n’ont pu avoir accès au journal, voici le texte qui y fut publié.
Cafés-philo : le colloque d’Apt
Il venait de faire très chaud, dans le Luberon, lorsque le 29 août arrivèrent plus de vingt animatrices et animateurs de cafés-philo. Ils se rendaient à l’invitation lancée par ceux d’Apt à venir d’abord faire connaissance les uns des autres, puis à réfléchir ensemble sur nos expériences respectives. L’énigme proposée à la discussion portait sur le sens même du phénomène : les cafés-philo, renaissance ou dévoiement de la philosophie ? Il se trouvait en effet qu’à Apt, l’ouverture d’un café-philo avait été proposée à ses animateurs philosophes par le fondateur du « Carrefour des citoyens ».
Mais alors qu’est-ce donc que ces cafés-philo, d’autant qu’il y en a de plus en plus… ? Le mot « renaissance », fut-il précisé, réfère aussi à ce qui dans le caféphilo, entre en résonance avec la naissance de la philosophie dans les démocraties directes de la Grèce antique. Bref, le café-philo n’inviterait-t-il pas à se réapproprier la pensée philosophique, éthique ou politique, dans la vigueur de son premier commencement entretenue par la pratique quotidienne du droit et du devoir de parole ?
Après l’allocution d’ouverture relatant la récente expérience du café-philo d’Apt, Agen, Bruxelles, Castres, Grenoble, Paris, Toulon et Trouville présentèrent leur café-philo. Par-delà une grande diversité dans les modes d’organisation de la pratique du silence et de la parole, émergea une distribution binaire entre animateurs « philosophes » et animateurs n’ayant pas suivi de formation philosophique.
La discussion de l’après-midi fut très animée. À de rarissimes exceptions près, chacune et chacun y participaient pleinement. Le débat se centra assez vite sur la question de la double relation des cafés-philo, à l’enseignement de la philosophie d’une part et à la pratique de la citoyenneté de l’autre, ce qui anticipait sur le thème prévu pour le dimanche matin. Dîner ensemble dans l’auberge à l’enseigne du Regain fut le délassement fort prisé de cette première journée.

Le dimanche matin, Philippe Mengue, d’Apt, relança la discussion sur les rapports entre cafés-philo et citoyenneté. Il appela à s’interroger sur le moment agoraïque de la philosophie que serait le café-philo. Plusieurs développèrent une interprétation du café-philo comme contre-pouvoir au « libéralisme ». Il leur fut cependant objecté que cette position entraînait une restriction préoccupante de la liberté d’interrogation, pourtant indispensable au café-philo. La discussion ne parvint pas à une détermination consensuelle de l’originalité de ce nouveau lieu de discussions publiques.
Lors du déjeuner, Oscar Brenifier, de Paris, proposa à l’équipe d’Apt de présenter et appliquer une méthode plus élaborée de répartition de la parole échappant à la stricte successivité des demandes d’intervention. Cette procédure a pour inconvénient de rendre en effet très difficile le développement d’une interrogation dialoguée et argumentée sur le même thème. L’offre fut bien sûr acceptée. La démonstration, tout à fait concluante, occupa toute la séance de clôture. Cela permit de revenir de façon plus serrée sur les principales questions abordées au cours de ces deux journées. La plus paradoxale porta sur le bienfondé d’une quelconque « qualification philosophique » pour animer un café… philo. La plus émouvante fut de demander si l’absence de cette qualification ne contribuait pas, à l’opposé ; au fameux « dévoiement » indiqué dans la question de départ du colloque. Comme le moment de se quitter approchait, il ne fut pas possible d’explorer plus avant l’abîme interrogatif ainsi ouvert.
Autrement dit, ne faut-il pas reconnaître, pour conclure, que le sens du phénomène café-philo conserve encore l’essentiel de son mystère ? Ne serait-ce pas précisément le problème à retenir en priorité pour les retrouvailles de l’année prochaine ?
Jean-Louis Enderlin
Co-Animateur du café-philo d’Apt

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