Compte-rendus Café Philo

Compte-rendus et suite des débats de nos Café Philo

Compte-rendu du café-philo du 28 janvier

Meilleurs vœux et bonne et heureuse année à toutes et tous.

***

Mais quelle idée que de vouloir proposer « LA DISPARITION » comme sujet de réflexion sur le comptoir du café philo et d’espérer pouvoir entraîner quelques personnes sur un chemin tellement profond et incertain. Rappelle-toi, ton temps t’es mesuré ! et en plus tu n’es ni philosophe, ni psy, ni qui d’autre… ethnologue peut-être, un peu ? Alors !

Autant t’effacer tout de suite, te dérober, car que dire sur ce sujet qui dit l’absence, qui pourrait dire le rien, le disparu, ce qui a cessé de paraître ? C’est un piège que tu t’es tendu mon bonhomme !

Tu te trompes : dans la « disparition » il y a ce qui n’est plus, n’apparaît plus, est absent, et celui qui constate, qui témoigne, et puis il y a le pourquoi, le comment. De quoi s’apprendre quelque chose, ne crois-tu pas ?…

Bon, d’accord, mais de quelle disparition veux-tu que nous parlions ? De celle du marteau qui était sur l’établi, du livre sur l’étagère ? D’un tien parent, d’un ami ?

Non, le marteau, quelqu’un en aura eu besoin et l’aura emporté ! C’est comme pour le livre, ou alors je l’aurai moi-même déplacé et ne sais plus où je l’ai posé, ils ne se sont pas volatilisés. Et puis le marteau, le livre, et tout ce que tu veux d’autre, matériel, ça se remplace, tout cela ne disparaît pas vraiment !

Bien, ici je veux, bien entendu, parler de l’ami, du parent comme tu le dis, ou plus précisément de celui qui me ressemble et avec qui j’entretiens ou pourrais entretenir des relations d’échange, verbales ou matérielles, des liens d’amitiés.

***

Alors, pour tenter de donner sens à ma question et que le déroulement de ma pensée, de ma question, puisse peut-être mieux se percevoir, je n’ai rien trouvé de mieux que de l’exposer sous la forme d’une « chronique » qui trace une voie.

Tout d’abord, et sachant que vous n’ignorez pas mon chemin parmi les peuples premiers, dits primitifs, encore que ceux que j’ai connus ne l’étaient plus tellement (primitifs), ma curiosité et mon attachement envers ces sociétés qui vivaient magnifiquement, périlleusement, certaines dans la grande forêt de l’Amérique du Sud, je ne pouvais que vous entraîner sur cette piste et les prendre pour point de départ, d’autant que s’il en reste toujours quelques-unes en vie, c’est-à-dire visibles, leur irrémédiable futur court vers ce destin, LA DISPARITION.

Disparaître, est-ce si sûr ? Y a-t-il quelque chose, quoi ou qui que ce soit, qui disparaisse vraiment, définitivement ? Et si oui, comment ? et pourquoi ?

Vous vous souvenez… ? Il y a bien, bien longtemps, nous avons craint que le soleil ne disparaisse définitivement, mais il revenait pour donner naissance au matin. Puis nous avons également craint la lune qui grossissait, diminuait, s’absentait quelque temps dans le ciel de nos nuits, et elle revenait elle aussi. Peut-être est-ce précisément à cet instant que nous avons pris conscience du temps qui passe.

Plus tard, vous souvenez-vous ?, nous avons pleuré la mort de l’un des nôtres, l’avons mis en terre avec ses armes, ses trophées, ce que nous avons même fait pour certains animaux.

C’est peut-être alors que nous avons imaginé une vie ailleurs, une vie invisible à nos yeux mais voisine de celle dont nous commencions à prendre conscience ici sur terre, et c’est alors peut-être que nous avons ressenti le sens de la présence, de l’absence. Et même une immense solitude sous le ciel et dans l’univers.

Pour ne prendre que cet exemple-là, depuis le temps que nous les avons rencontrés, tous les peuples, les sociétés disons, qui vivaient en Amérique du Sud – les Amérindiens comme on les appelle, nus et emplumés, couverts d’ombres et de couleurs –, presque tous ont disparu parce que nous les avons combattus, leur avons transmis des maladies, ou les avons contraints à l’esclavage. Pourquoi ? Parce que nous voulions prendre possession de leurs terres, de leurs richesses, nous les avons éliminés du devant de notre chemin. Mais tous ces peuples, toutes ces sociétés, ces cultures n’ont pas disparu, il en demeure quelques belles et grandes qui résistent de nos jours encore, heureusement, dans la forêt et dans les Andes par exemple, et si elles ne vivent plus en observant précisément les préceptes de leurs ancêtres, leurs représentants, leurs descendants sont toujours présents. Certains mêmes ont toujours un double d’eux-mêmes dans leurs poches, comme nous avons un double des clés.

Bien sûr, mais c’étaient de très grandes cultures, de très puissantes sociétés, et si elles n’ont pas complètement été éliminées, c’est qu’elles ont dû et pu s’adapter, se métamorphoser. Quand aux autres, les plus petites et fragiles (et il y en avait d’innombrables), elles ont toutes disparu. Par bonheur, nous savons découvrir leurs traces, les ruines qu’elles ont laissées, en quelque sorte lire l’écriture de leur passage, ainsi nous pouvons les reconnaître, les identifier. Elles aussi se sont métamorphosées et nous pouvons leur rendre leur place dans notre l’histoire.

Voilà, c’est le mot, la métamorphose, nous ne disparaissons pas, nous évoluons, nous nous métamorphosons, mais nous sommes toujours dans la vie.

Mais oui bien sûr ! Présents, peut-être pas réellement, mais actifs sans aucun doute et même parfois très puissants.

Tiens, puisque nous n’avons pas beaucoup de temps, que je sens que Philippe va regarder sa montre, et peut-être aussi parce que je m’exprime mal et que tu ne vois pas très bien où je veux je t’entraîner, je vais te donner deux, trois exemples pour éclairer ma question.

Chez certains (les Yekwana), dans un village, lorsque le chef mourait, il était mis en terre au pied du pilier central de la maison communautaire (ce pilier symbolise l’arbre mythique par lequel le singe, mythique lui aussi, est monté vers le territoire des esprits pour leur dérober le manioc, la plante maîtresse de leur alimentation). Ceci fait, toute la communauté abandonnait l’habitation, qu’elle soit récente ou ancienne. Peux-tu dire que ce chef a disparu, qu’il n’a plus de pouvoir ? Et je ne te parle pas des discours qui vont ensuite faire référence à sa vaillance, à son intelligence. Cet homme-là, crois-tu qu’il a disparu ?

Chez d’autres (les Yanomami), quand une personne meurt, jeune ou vieille, peu importe, ses parents brûlent son corps, pilent ses os calcinés, puis, au cours d’un repas rituel, partagent et mangent avec leurs alliés ses cendres mêlées à une bouillie de bananes. Tout ce que cette personne a confectionné, planté, est coupé, brisé, détruit ; les chemins qu’elle a parcourus sont momentanément évités ou interdits, son nom même est tabou, interdit à la prononciation, au rappel. Crois-tu qu’ainsi elle disparaît ? Que dis-tu alors du pouvoir de ce « mort » ? Il n’a donc pas disparu ? Parfois même il peut leur apparaître en rêve, les tracasser, veut les entraîner avec lui ; il arrive aux vivants d’être interpellés par les morts, ils n’ont donc pas disparu. Par les règles qu’ils imposent, les tabous, ils régissent une grande partie de la vie des vivants et encore je ne te parle pas des esprits de la nature.

Chez d’autres encore, plus près de nous, on abandonne la maison de briques, on laisse portes et fenêtres ouvertes et on distribue toutes ses possessions  modernes : vêtements, instruments, matériel.

Et que dis-tu de cela ?… Il en est qui lorsque tu arrives en visite te laissent attendre des heures à leur porte pour s’assurer que tu es bien là ! Et lorsqu’ils s’en vont, ils emploient la formule « je suis partant »… autrement dit : « je suis déjà en chemin »… Et ici, moi-même, est-ce que je suis vraiment arrivé, ne suis pas déjà… partant ?

En quelque sorte, la disparition pourrait s’apparenter à la mort, es-tu d’accord pour dire cela ? Non, la mort c’est l’absence de vie ; avec la mort, la vie ne peut plus évoluer, elle s’est arrêtée quelque part, à un moment précis, tu sais où, quand et comment. La disparition n’est que la non présence, l’absence de la personne, tu peux toujours l’imaginer quelque part ici, dans ton monde, en train de faire quelque chose. C’est comme ces primitifs, ces archaïques qui pensent à une vie antérieure, à des vies à côté, parallèles… Dans la vie, quoi !

Que crois-tu, que la vie n’est que ce que tu vois ? Que ce qui est ? Celle-là, c’est celle que tu peux comprendre, peut être ?, mesurer, historiser, organiser selon ta perception, celle que l’on t’a apprise à voir, mais l’autre, l’imaginaire ne crois-tu pas qu’elle a autant, sinon plus d’importante, et même plus de puissance ?

C’est la violence, la barbarie, la rapidité de la disparition qui interdit toute reproduction, qui interdit toute métamorphose, toute mutation, tout passage à l’imaginaire… encore que. Bien ! Mais quel différence fais tu entre être et exister ?

Bon, écoute ? arrête-toi ! Laisse les amis en débattre, c’est un sujet tellement délicat, et finalement tellement individuel, que je ne vois pas de réponse définitive à ta question… et j’ajouterai… heureusement.

Alex et Nelly Lhermillier

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Compte-rendu du café-philo du 26 novembre

Compte-rendu du café-philo du 26 novembre 2010
« Le présent simplement » présenté par Léopold Fizain

Léopold Fizain nous a d’abord entretenu de l’exercice de son métier, berger, de la joie, du bonheur, qu’il avait de s’occuper des chèvres, et de « vivre au vert » dans la nature. Depuis trop longtemps, il en a reporté la décision, et enfin : « je peux faire ce que je veux ». Il est « au ver, au vert » tout le temps. Comme ça « je peux vivre ma vie, simplement ». Avant ce n’était pas simple. Il a du faire le réapprentissage de sa vie mais avec ce métier, ses projets de transhumance, sa vie dans les collines, la conduite du troupeau, cela lui permet de « vivre au présent simplement », « de ne pas se prendre la tête ».
Voilà. Tout simplement.
Beaucoup de questions furent posées et la spontanéité, la sincérité sans affectation, furent pour beaucoup dans l’intérêt amical qu’ a suscité le discours de Léopold : le fantasme d’une vie simple, sans complication, « naturelle », prenait corps. On aurait pu en rester là. La réflexion philosophique s’annulait dans cette coïncidence de soi à soi, de la vie à elle-même, sans séparation, sans la dualité de la réflexion. Ou bien le café philo s’annulait instantanément au profit d’un reportage narratif sur le métier de berger ou bien on tentait d’introduire des failles dans ce qui était le discours d’une vie toute à soi, toute entièrement plongée dans l’adhésion à elle-même, au travail sans obstacle vraiment dissociant. Mais d’abord le germe du mal, de la souffrance venait de la simple réflexion, du fait de la simple prise de conscience de cette vie. La lame de la dissociation était déjà là, du fait que cette vie consentait à se dire, à se raconter, et donc, en prenant conscience de soi, elle commençait à se séparer d’elle-même à devenir en quelque sorte double et non plus simple, à se perdre dans la représentation ou la narration de soi.
Mais la difficulté était que nous avions tous envie d’y croire, tant la promesse d’une vie enfin réunifiée est présente en chacun de nous. Il ne pouvait être question d’effracter violemment cette conscience prétendue une. Il fallait suivre le jeu des questions et tenter de pointer ici ou là des germes d’écart, de distance, de dédoublement, de perte de la simplicité.
Ce fut très difficile et je me suis trouvé comme modérateur chargé de faire surgir des problèmes là où l’on n’en voulait pas, là où toute interrogation était implicitement mis au compte d’une « prise de tête ». Le « Je ne me prends pas la tête » comme leitmotiv et comme principe. Comment penser un peu (et donc dans l’écart) et ne pas s’en tenir à la répétition brute de ce qui venait d’être dit ? Etre tout entier dans ce qu’on fait sans se torturer avec des questions, voilà ce qu’on reproche à la philosophie (c’est le vieux reproche éternel présent dès les sophistes), de ne pouvoir atteindre. Autrement dit on était d’un coup dans la sagesse et non plus dans l’amour de la sagesse qu’est la philosophie. Le sage ne peut être sage qu’à ne plus réfléchir sa sagesse, ne plus la légitimer, la questionner… Bref le sage est sage de ne pas être philosophe, soit celui dont le point de départ est la certitude que cette sagesse il en est dépourvu et qu’en conséquence il la cherche (pour la chercher ou l’aimer « philo », il faut au moins comme Socrate qu’il sache qu’il ne l’a pas). Voilà donc le rempart auquel je me heurtais et qui s’exprimait implicitement avec une facilité déconcertante. Je devenais le modérateur d’un café philo faisant l’éloge de la réduction à minimum de la philosophie, l’éloge de la non philosophie. Comment faire pour sortir de ce paradoxe ou de cette contradiction ?
Une seule solution il me fallait quitter ma position de gentil modérateur et prendre les choses en main, avec vigueur. Heureusement j’avais préparé un peu, prévoyant ce qui m’attendait.
Mon intervention, nécessairement très directive, fut d’introduire le soupçon que tout ceci pouvait relever de l’illusion, du fantasme. Il ne suffisait pas de l’énoncer comme ça, il fallait trouver des arguments pour déstabiliser l’assurance. Je dois reconnaître que ce fut un peu un saccage improvisé. Tout fut bon pour moi.
Qu’est ce que ce présent dont on se contente simplement ? Le présent simple est-ce pensable ? Qu’est le présent ? Dès qu’on le pense il disparaît, et l’on ne sait plus ce qu’est le temps (dit Saint Augustin qui ouvre la modernité et les analyses de Sartre et de Husserl). Le « main-tenant », dans lequel on est censé trouver plénitude et richesse, ne peut être tenu en main, il fuit, s’écoule comme un flux, comme de la flotte, insaisissable. A peine j’ai dit : « le présent » qu’ il est déjà parti… (Saint Augustin, Confessions) Le temps n’est rien, et le présent n’a pas plus d’être que le passé qui n’est plus et que l’avenir qui n’est pas encore : alors quel peut être l’être du temps lui qui est composé de trois non être ? Et le maintenant, le présent, où l’on dit qu’on a trouvé la plénitude : tout cela, n’est-ce pas fantasme, illusion, croyance !
Ouf ! Ca commençait à trembler un peu… Un peu de faille, de vide pour respirer. Mais il fallait aller plus loin. En attaquant : « simplement » et en demandant s’il peut y avoir une vie simple. Le simple est le « sans pli » (simple vient du latin sine plica). L’être humain est pour le moins rapport à soi et ce rapport Foucault le pense comme un pli (un pli du dehors). Donc vivre sans pli, c’est foutu. L’homme est l’être double par excellence et donc il ne peut être simple. Le Simple a aussi le sens de sans art, sans artifice (naturel), sans ruse, sans manières. On sait qu’aucune activité humaine ne se trouve être naturelle puisqu’elle plonge dans la culture, les médiations, le détournement, la greffe, le parasitisme, etc. toutes inventions humaines qui ne sont pas simples. Dont la domestication des animaux (- 8OOO ans) et le métier de berger !
Dans ma lancée, je n’ai pas sorti la deuxième antinomie de la Critique de la raison pure (soit le conflit de la raison avec elle-même qui peut soutenir alternativement et rationnellement ou bien que rien n’existe comme le simple et qu’aucune chose n’est faite (composée) de partie simples ou bien que toute substance est composée, est faite de parties simples (Pléiade, I, p. 1093). J’ai préféré poser la question éthique : faut-il ou non tendre le plus possible à une vie simple pour être heureux ? Ou bien au contraire comme on l’a souligné dans l’assistance ne faut-il pas aller toujours plus loin dans les médiations, les ruses et les inventions techniques, la projection dans le futur, la transformation du monde en vue en rapport avec un projet (politique ou autre) ?
Cette inclinaison m’entraînait personnellement vers Nietzsche et le modèle du Christ. Etre simple c’est laisser venir à soi…, a-t-on dit dans l’assistance. Oui, c’est sûr, vivre simplement c’est accueillir, ne pas s’opposer. Dire non, nier, c’est créer une dualité, un rejet une séparation, perdre la simplicité, scinder la vie, perdre son unisimplicité. La vie simple suppose un acquiescement à ce qui est. C’est une tradition fort lointaine de notre culture qui remonte au Christ de l’Evangile (même si l’Eglise s’est empressée de recouvrir cette éthique grandiose). Le royaume des cieux (= le bonheur que nous cherchons tous) appartient aux hommes simples : « Heureux les simples d’esprits car le royaume des cieux leur appartient » (MATHIEU, 5, 3). Le Christ prend aussi le modèle des enfants (« celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas », Mt, 10, 2-16). Et ce royaume n’est pas au-delà, il est ici bas, dès maintenant (« le royaume de dieu est arrivé en vous », Mt, 12, 28). Le Christ dit Nietzsche est le « joyeux messager » (L’Antéchrist § 33). Le règne est en nous et dès maintenant : plus de dualité, une seule vie simplement. Nietzsche fait dire au Larron sur la croix à côté de lui (qui vient de lui dire qu’il croit qu’il est certainement « divin », « un enfant de Dieu ») :
« si tu as senti cela, dit le Sauveur, tu es au Paradis, tu es toi aussi un enfant de Dieu » (L’Antéchrist, § « 35).
Nietzsche encore :
« Le « royaume des cieux » est un état du cœur et non pas quelque chose qui vient « au-dessus de la Terre » ou « après la mort » […] le « règne de Dieu » n’est rien que l’on puisse attendre ; il n’a ni hier, ni après-demain, il ne viendra pas dans « mille ans » — c’est l’expérience d’un cœur (eine Erfahrung an einem Herzen) : il est partout, il n’est nulle part… » (L’Antechrist, § 34).
Concluons. Rien n’est plus difficile que le simple, comme le dit Heidegger. Il suppose quelque chose de très difficile car il ne s’agit pas de « faire l’enfant » ou de « faire l’idiot ». Il s’agit d’un devenir à la manière de Deleuze. Il ne s’agit pas d’imiter les enfants. On serait puéril. (Deleuze, Dialogues). Il faut faire exister l’enfant dans l’adulte que nous sommes au point que les deux se co-respondent dans leur différence. C’est un devenir et non un état de fait.
Telles sont la prudence et la vigilance nécessaires pour qui s’engage autant qu’il lui est possible dans cette voie dite du simple. Quant à savoir si nous devons la prendre, et non pas abandonner toute cette fantasmatique un peu

bouddhiste, un peu zen, en tous cas « oriental », nous en traiterons une autre fois, mes chers amis !

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Intervention sur la Philosophie d’Emmanuel Levinas

Intervention de Gérard Bailhache sur la Philosophie d’Emmanuel Levinas

EMMANUEL LEVINAS

Repères biographiques et bibliographiques

Emmanuel Levinas est né le 12 janvier 1906 en Lituanie à Kovno (Vilnius), dans une famille juive. Il fit des études classiques, apprit l’hébreu, fut initié à la Bible, qu’il dira être « le livre par excellence ». Grande interrogation sur Le Livre à cette époque, par exemple chez Mallarmé. Il lit les classiques russes, notamment Dostoïevski, les poètes, les romanciers. Ces auteurs furent considérés après coup comme une « bonne préparation à Platon et à Kant, inscrits au programme de la licence de philosophie ». Il lit également Shakespeare, dont il dira plus tard : « Il me semble parfois que toute la philosophie n’est qu’une méditation de son oeuvre ». En 1914, sa famille émigre en Russie, à Kharkov. Il vit là la révolution de 1917.
1923. Levinas est à Strasbourg, où il commence des études de philosophie et se lie avec Maurice Blanchot. Cette amitié s’est poursuivie jusqu’à la mort, et chacun a écrit sur l’ami, Blanchot s’inspirant souvent des oeuvres de Levinas. Maurice Blanchot écrivait ces quelques mots en 1990, répondant à une demande du magazine Globe sur le silence : “Oui, le silence est nécessaire à l’écriture. Pourquoi ? À l’encontre de Wittgenstein (du moins tel qu’on l’entend superficiellement) je dirais que ce que l’on ne peut dire, c’est précisément là que l’écriture trouve sa ressource et sa nécessité. De là aussi que l’auteur, en tant que Je, doit faire le plus possible abstraction de soi. Il n’a pas à survivre, et s’il vit, personne en principe ne le sait et peut-être non plus lui-même.
Voilà presque 65 ans que je suis lié à Emmanuel Levinas, le seul ami que je tutoie. Je lui dois beaucoup, pour ne pas dire tout. Bénédiction imméritée.”
1928-1929. Année universitaire à Freiburg, où il assiste aux cours de Husserl et Heidegger. Levinas a été l’un des premiers lecteurs français d’Être et Temps, paru en 1927, et l’auteur d’un des premiers articles sur Heidegger en français, « Martin Heidegger et l’ontologie », paru en 1932.
1930. Publie sa thèse de doctorat de 3e cycle : La théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl. Premier livre consacré à Husserl en France ; c’est par ce livre que Sartre a découvert Husserl et s’est mis à le lire. Levinas quitte Strasbourg pour Paris. Il a été l’introducteur de Husserl en France ; il y a un côté passeur, transmetteur, chez Levinas, comme chez tous ceux qui ont été obligés de franchir des frontières de manière définitive. Passeur d’univers de pensées, de cultures.
1933. L’arrivée de Hitler au pouvoir marque une profonde rupture dans cette vie « dominée par le pressentiment et le souvenir de l’horreur nazie ». 1934. Levinas publie dans la revue Esprit un article étonnant : Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, republié voici quelques années avec un bel essai de Miguel Abensour. Citons la fin de ce texte prémonitoire, p. 23-24 : “Mais nous rejoignons ici des vérités bien connues. Nous avons essayé de les rattacher à un principe fondamental. Peut-être avons-nous réussi à montrer que le racisme ne s’oppose pas seulement à tel ou tel point particulier de la culture chrétienne et libérale. Ce n‘est pas tel ou tel dogme de démocratie, de parlementarisme, de régime dictatorial ou de politique religieuse qui est en cause. C’est l’humanité même de l’homme.” Et quelques lignes du post-scriptum de 1990, p. 26 : “On doit se demander si le libéralisme suffit à la dignité authentique du sujet humain. Le sujet atteint-il la condition humaine avant d’assumer la responsabilité pour l’autre homme dans l’élection qui l’élève à ce degré ? (Élection venant d’un dieu – ou de Dieu – qui le regarde dans le visage de l’autre homme, son prochain, lieu originel de la Révélation.”)
1936. Première publication d’une méditation personnelle, intitulée De l’évasion.
1939. Levinas, qui avait obtenu sa naturalisation française en 1930, est mobilisé ; il est fait prisonnier en 1940 et passera toute la guerre en Allemagne, dans un camp d’officiers prisonniers. Sa femme, restée en France avec leur fille, est protégée par Maurice Blanchot, puis par des religieuses. Ceci sera très important dans son rapport au christianisme. Sa famille et celle de sa femme, restées en Lituanie, sont massacrées par les nazis. Lui, sa femme et sa fille, furent les seuls survivants de toute leur famille. Ils eurent un fils après la guerre, Michaël, né en 1949, pianiste et compositeur.
1947. Publie De l’existence à l’existant, rédigé pour la plus grande part en captivité, ainsi que des conférences sur Le Temps et l’Autre. Dans ces années d’après-guerre, se produit un événement important : Levinas commence l’étude du Talmud sous la direction de M. Chouchani, « maître prestigieux et impitoyable d’exégèse et de Talmud ». À cette époque, il est directeur de l’École normale israélite orientale qui forme « des maîtres de français pour les écoles de l’Alliance israélite universelle du Bassin méditerranéen ». Levinas viendra tardivement à l’enseignement supérieur.
1949. Publie En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger.
1961. Thèse de doctorat ès lettres, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité. Au terme de la soutenance, Ricœur dira : « Maintenant, il va falloir compter avec Levinas ». Levinas est nommé professeur à l’Université de Poitiers en 1963, puis à Nanterre en 1967 et à la Sorbonne en 1973. Prend sa retraite en 1976.
1963. Publie Difficile Liberté, recueil d’essais sur le judaïsme très important dans et pour le judaïsme français.
1973. Publie Humanisme de l’autre homme.
1974. Publie Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, l’ouvrage sans doute le plus achevé, et donc le plus difficile.
1982. Publie De Dieu qui vient à l’idée. Il a ensuite écrit un certain nombre d’ouvrages qui souvent rassemblent des articles dispersés dans des revues différentes, souvent peu accessibles.
1982-1993. Une grande activité de conférences et de publications de recueils rassemblant nombre d’articles. Grande importance des ouvrages recueillant ses lectures talmudiques faites chaque année pendant vingt-cinq ans au Colloque des intellectuels juifs.
Meurt en 1995, dans la nuit du 24 au 25 décembre.

Un itinéraire, une histoire et donc le chemin d’une pensée qui s’est élaborée sous influences. Les influences majeures ont été mentionnées : la littérature russe, Shakespeare, la Bible lue depuis l’enfance dans les lettres carrées de l’hébreu. Husserl et Heidegger pendant la formation philosophique, sans oublier Platon, Descartes, Kant, Hegel ainsi que Franz Rosenzweig, ce penseur juif qui affronte l’idéalisme allemand au sortir de la première guerre mondiale. La culture philosophique de Levinas est très grande et elle affleure en permanence sous sa plume. Autre influence, enfin : le Talmud, permanente source d’inspiration dans le débat avec la culture occidentale, c’est-à-dire la Grèce. Avec le Talmud, Levinas fait entendre la voix biblique, talmudique et juive dans notre culture.
Les événements de l’histoire sont décisifs : la première guerre mondiale, la révolution de 1917, l’entre-deux guerres, le second conflit mondial avec, en son centre, ce que les juifs nomment la Shoah, la catastrophe qu’est l’extermination d’un peuple, le peuple juif, au sein même de l’Europe qui représentait ce qu’il y avait de plus élevé dans la culture et la spiritualité. Levinas, peut-on dire, s’est exposé à cet événement, et a exposé la tradition philosophique à cet événement, la déplaçant vers ce qu’elle a oublié, vers ce qu’il dit qu’elle a oublié, non pas l’Être, comme chez Heidegger, mais autrui, l’autre homme. Ainsi, il va tenter de découvrir ce qu’est l’humanité de l’homme. Comment penser l’homme et l’humanité de l’homme, lorsque nous avons découvert « le peu d’humanité qui orne la terre » (AE, 233, 283), lorsque nous avons devant nos yeux et en nos mémoires le souvenir de ce que l’homme est capable d’infliger à l’autre homme, à autrui, son prochain et son frère ? L’une des questions qui ne cesse de résonner dans son œuvre est celle de Genèse 4 : « Qu’as-tu fait de ton frère ? ».
Ceci permet de comprendre ce que dit Zygmunt Bauman, grand nom de la sociologie  allemande méconnu en France, auteur de  La société assiégée ; cet ancien marxiste souligne le caractère éminemment subversif de « l’instinct moral » car il ne peut être ni contrôlé, ni codifié. Se sent chez lui l’influence d’Emmanuel Levinas, qu’il tient pour « le plus grand philosophe du XXe siècle ». Notre conscience ne se soumet qu’à l’autorité impuissante de l’Autre. Mais « c’est justement sa faiblesse », dit-il, « qui démontre ma force, ma capacité d’agir, ma responsabilité », l’action morale désignant pour Bauman tout ce qui s’accorde en profondeur avec cette responsabilité, seule gardienne de notre humanité. Thèmes profondément levinassiens.

« Lire Levinas, enseigner Levinas est un harcèlement »  dit Guy Petitdemange, le plus fin lecteur de Levinas(1) . Ses questions nous harcèlent, nous dérangent. Lire Levinas, le relire, c’est toujours entrer dans un pays inconnu et surprenant. Il est essoufflant(2).

Quelques notes sur la philosophie d’Emmanuel Levinas.

Assez tardivement connue, très médiatisée, même si elle est disponible en livres de poche, l’oeuvre reste difficile à lire.
Une grande voix, pas seulement en France : en Amérique latine, dans les pays de l’Est Levinas est beaucoup lu et étudié par des philosophes, est traduit en allemand, en anglais, et connaît une audience de plus en plus grande aux Etats-Unis, où des revues lui consacrent des numéros entiers ces dernières années. Même traduit en japonais et étudié en Chine. Pourquoi ?
– Un retour à l’expérience. Une philosophie qui s’enracine dans le concret et qui n’a pas peur de décrire le concret. Ce qui fait que le lecteur, dans une première approche, se sent chez lui, concerné, et invité à regarder autrement ce qu’il prenait pour des évidences.
– Une mise en question des discours systématiques, globalisants, totalisants.
– Une réflexion qui n’oublie pas l’histoire européenne : la première guerre mondiale, la révolution russe, la seconde guerre mondiale, la guerre froide, les camps dans le monde entier. Événements que Levinas a vécus dans sa chair et en étant engagé (officier de l’armée française, prisonnier pendant quatre ans).
Il parle de tous ces événements, et en particulier de la Shoah, sans pathos, toujours avec une grande fermeté, une grande discrétion, une grande pudeur. Mais il formule ses questions à partir de ces moments, de ces lieux de l’histoire qui ne peuvent qu’interroger sur l’homme et donc l’invitent à poser la question : Qui est l’homme ?,  question qui traverse toute son oeuvre. Genèse 4, l’histoire de Caïn et d’Abel, est un texte pour lui central : Qu’as-tu fait de ton frère ? Est-ce que la relation interhumaine est une relation toujours violente ?

Il mène une double confrontation :
– avec l’idéalisme allemand, notamment Hegel, et il a été profondément marqué par Rosenzweig, qui a interrogé Hegel suite à la guerre de 14 -18. Levinas est d’accord avec la critique de Rosenzweig : le système, qui se traduit en vie sociale et politique, évacue l’individu et pense la mort de l’individu au service d’un universel qui lui échappe. Très grande protestation par celui qui a vécu la guerre sur le front des Balkans. L’individu n’est pas un moment d’un processus qui le nie.
– avec l’autre courant dominant de la philosophie du vingtième siècle, la phénoménologie, et notamment Heidegger. Levinas a été disciple de Husserl, et la lecture de Heidegger a été pour lui un éblouissement, notamment Être et Temps, qui offre une analyse phénoménologique de l’existant humain. Qu’est-ce que l’existence, comment la décrire, comment devient-elle ce lieu où l’homme advient à son humanité ? Levinas est de son époque et dans son époque.

Une originalité : il introduit à doses homéopathiques, le texte biblique et le texte talmudique dans le discours ordonné et ordonnancé de la philosophie. Ils ont autant droit de cité que les vers des poètes.

Ceci comme indications pour situer brièvement l’enracinement de l’homme. L’une des questions centrales peut se formuler ainsi : si les systèmes ne sont plus possibles, n’en demeure pas moins que continue de se poser la question du sens de l’existence, de sa signification.
Son lieu central, et, au fil des oeuvres, unique : le rapport à autrui. Le sens n’est ni derrière nous, ni devant nous, ni au-dessus de nous – Levinas avait une très grande admiration pour Nietzsche – mais entre-nous. Voilà le lieu que Levinas n’a cessé d’explorer, de décrire, de préciser jusqu’en ses ultimes recoins.
Relation, donc, entre moi et l’autre, qui n’est pas égale, donc vécue sous le signe de la réciprocité, mais inégale, donc vécue et pensée sous le signe de l’asymétrie. La responsabilité est sans limites. Je suis responsable d’autrui jusqu’au bout, jusqu’à sa fin. Je ne peux me récuser.
Une pensée de l’excès, d’un certain paroxysme, qui va aussi introduire, progressivement, en prenant son temps, l’interrogation sur l’Infini, autre nom pour Dieu.
Ici, Levinas retraverse la tradition philosophique et prend appui sur Platon – le Bien au-delà de l’essence –  Descartes – l’idée de l’Infini en moi me déborde, donc je ne peux en être le créateur, elle m’est donnée de plus loin que moi – et cela pour tenter une parole d’après le nihilisme. Levinas prend acte du travail de Nietzsche : il n’y a plus d’arrière monde. Ceci veut dire aussi que cette vieille question de Dieu va se jouer, s’expliciter dans l’entre-nous, dans le rapport interhumain.
Conséquence : l’interrogation sur l’Infini va prendre une dimension éthique, et ce dans un double rapport, et à la tradition philosophique, et à la tradition biblique-talmudique-juive.
Dans cette référence jamais cachée au judaïsme, une grande place est accordée à la Thora, à la Loi – Aimer la Thora plus que Dieu est le titre d’un article de Difficile Liberté – parce que celle-ci nous dit comment nous comporter à l’égard d’autrui. Le rapport à Dieu ne se fait jamais les mains vides, mais toujours dans le souci du rapport à autrui.
D’où un discours extrêmement élaboré, complexe, retors parfois, mais qui n’est pas un discours spéculatif, systématique, qui nous donnerait une logique à prétention universelle. Ce dernier n’est plus possible pour Levinas, si nous savons entendre ce qui s’est passé dans notre histoire. Nous avons là un des paradoxes de Levinas : si son oeuvre est enracinée sans cesse dans l’histoire, il n’a pas élaboré de philosophie de l’histoire. En ce sens, il est phénoménologue jusqu’au bout, c’est-à-dire modeste : tout est toujours à reprendre jusqu’au bout.
S’il insiste sur l’entre-nous, Levinas n’évite pas cependant cette question de l’histoire, et il la traite sous la figure du messianisme, pensé non pas comme récapitulation, mais comme ce qu’il nomme le Dévouement sans promesse, la bonté sans attente de récompense.

Pensée à mon sens difficile, exigeante, écrite dans une langue superbe, et qui a du succès, même si celui-ci a été tardif. Pourquoi ce succès ?
– Sa recherche répond à une attente, peut-être confuse, autour de qui est l’homme, qu’est-ce qui est possible entre les hommes alors que la violence semble l’emporter partout. Y a-t-il encore des conduites humaines qui aient du sens et qui ne soient pas seulement des rapports de force ?
– Il affirme aussi que l’homme ne se réduit pas à un ensemble de déterminations extérieures – familiales, culturelles, sociales, économiques, politiques. C’est là son rapport de contestation permanente à tout le courant structuraliste, si dominant lorsqu’il écrivait son oeuvre. Le titre d’un de ses recueils, Humanisme de l’autre homme, indique bien ce qu’il veut dire et faire entendre.
– Il propose, et n’impose pas. En ce sens, le lire, c’est toujours prendre position. L’expérience de l’enseignement le montre à chaque fois : des gens sont séduits dès la première lecture, d’autres totalement réticents, fermés. Puis, au fil du travail, des changements s’opèrent, parce qu’il renvoie chacun à soi. Très peu d’auteurs suscitent de tels effets sur leurs lecteurs.

En conclusion,  ces quelques mots de Derrida : « L’a-t-on déjà remarqué ? Bien que le mot  n’y soit ni fréquent ni souligné, Totalité et Infini nous lègue un immense traité de l’hospitalité.(3) » . Levinas n’a cessé de reconduire la pensée  qui veut comprendre l’humanité au visage jamais saisissable de l’homme, ce visage qui dans notre histoire a été si souvent tué et si peu regardé. Un traité de l’hospitalité, nous en avons bien besoin aujourd’hui encore.

Gérard BAILHACHE.
Apt 22 octobre 2010.

1 – Voir son très beau livre Philosophes et philosophies du XXème siècle, Seuil, 2003.
2 – Voir Jacques Derrida, Adieu à Emmanuel Levinas, Galilée, 1997, p. 14.

3 – Adieu à Emmanuel Levinas, op.cit., p. 49

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