Université Populaire d’Avignon (UPA)

Les cours de Philippe Mengue à Université Populaire d’Avignon (UPA)

Cours de Philippe Mengue – UPA – Avignon

Second cours de Philippe Mengue du 20 novembre à l’UPA (Avignon, Sainte Marthe)

Pour comprendre la place de la croyance dans la modernité, il nous a fallu éviter de la définir précipitamment (puisque c’est cela qui est en jeu !), et prêter attention à la problématique kantienne (Critique de la Raison pure, « Méthodologie » – voir les textes scannés sur le site UPA). Le projet kantien (qui consiste à « abolir le savoir pour faire place à la croyance ») aura été réalisé complètement par la modernité. D’où notre recours à cet auteur (pas une préférence subjective pour lui !).

Dans la première séance nous avons vu que tout jugement est à son tour jugé (il se juge, si on veut) : càd qu’il est posé (par l’esprit pensant, le sujet…) dans sa relation au vrai. Ainsi tout jugement (« la table est rectangulaire ») est posé soit comme douteux, soit il est affirmé, soit il est posé comme nécessaire (catégorique, du genre « ça peut pas être autrement », grâce aux mathématiques). L’originalité de Kant est de donner un statut spécifique à la foi (= croyance tout court, la croyance religieuse) et d’en faire le modèle de toute croyance véritable (et non une opinion ou un savoir déguisés). Le leit-motiv : La foi est complètement indépendante du savoir, ce n’est pas un savoir partiel, un sous-savoir.
La foi est liée à la raison pratique et non théorique. La foi provient uniquement de la conscience que j’ai de la nécessité de poser comme vrai l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme. Quelle nécessité ? Une nécessité liée à une autre nécessité absolue, celle d’avoir à pratiquer la moralité (la justice) : nécessité absolue (sans me considérer à mes propres yeux comme un scélérat, un être ignoble) d’avoir à obéir à la loi morale pratique de la liberté (base de tous nos droits, de l’homme y compris) et nécessite présente dans la compréhension que ces deux croyances sont les conditions sine qua non de cette pratique orientée par la justice ou la moralité.

Que faire de cette analyse de Kant, pour nous aujourd’hui ? Tel est le thème général de la deuxième séance. La plus grande utilité de Kant est de permettre de sortir des Lumières, c’est-à-dire de cette forme de rationalité qui veut que la critique rationnelle soit nécessairement anti-religieuse. Les successeurs des Aufklarers (Marx, Nietzsche, Freud) font de la croyance une illusion. Je montrerai que cette théorisation — aussi populaire soit-elle devenue (religion = opium du peuple, = recherche d’un papa, etc.) — reste dogmatique (pré-critique, càd pré-kantienne) et arrogante, puisqu’elle fait encore de la foi un sous-savoir !

Enfin, grâce à Kurt Gödel, Jacques Lacan et à Jacques Derrida, dans son magnifique article « Foi et Savoir », nous montrerons qu’aucun savoir par principe ne peut fonctionner sans croyance, et que c’est la science elle-même qui démontre cette dépendance. Il n’est plus possible de faire de la science et de la croyance des ennemis (cm au temps de Galilée, par exemple) ; elle sont dans un rapport de complémentarité (cf. Lacan de 1974 : Le Triomphe de la religion).

Bien plus, et surtout, Jacques Derrida nous aidera à établir que Raison et Foi ont, avant leur opposition et division, un socle commun, qu’elles présupposent une antériorité préalable à leur propre existence. On trouvera cette source commune dans le langage lui-même, soit, dans ce qu’il appelle la « fiduciarité » (foi) inhérente à tout fonctionnement du langage, le « miracle » de la croyance en toute parole, adressée à l’autre, fut-elle la plus banale, le plus courante. (L’espace sera donc ouvert pour la troisième séance qui tentera de saisir ce que Deleuze entend par « croire au monde » et donc d’affiner notre intelligence de la croyance dans la modernité au-delà des clichés).

Lien utile : http://www.upavignon.org

Publier
[del.icio.us] [Digg] [Facebook] [Google] [LinkedIn] [Reddit] [Twitter] [Email]

Introduction au cours sur la croyance

Introduction au cours sur la croyance des 13, 20 et 27 nov 2012

Je prends mon point de départ dans 4 remarques qui ont trait au sens commun et au consensus majoritaire des philosophes, aujourd’hui, leur « opinion moyenne » si je puis dire, ou plutôt ce qu’on leur attribue (faussement) comme tel (les philosophes n’ont pas d’opinion et encore moins une opinion moyenne : ça n’a pas de sens).

Pour le sens commun :
• 1° N slmt il y a distinction entre croire et savoir : souvent une différence de nature plus que de degré : en dehors du savoir tout est croyance, càd opinion.
• 2 ° Mais, en plus, il y a une hiérarchie, une supériorité du savoir sur la croyance : la croyance, l’opinion est, depuis Platon, dévalorisée par rapport au savoir : en dehors du savoir tout n’est que croyance, càd opinion (doxa, même si pour Platon l’orthé doxa, l’opinion droite, joue un rôle positif important).
• 3° La foi, càd la croyance tout court, pour la langue française, la croyance religieuse donc, n’est pas seulement rabaissée comme une simple opinion, mais est tenue, par les « philosophes » modernes depuis les Lumières, comme une simple illusion.
• 4° Enfin, qd cette croyance se dote d’institutions matérielles, — qd donc elle ne reste pas isolée dans l’intériorité d’un sujet, qd dc elle s’extériorise, se pose et se fait reconnaître ds l’espace social, juridique, institutionnel — dc qd la croyance se fait Eglise, ecclessia —, elle suscite méfiance, réprobation, dévalorisation. Depuis quelque temps cette attitude est surtout active à l’égard du christianisme. Oui, Oui, je sais pas vous, vous êtes tolérant. Hum ! hum ! on peut en douter. Oui, oui. J’en veux pour preuve, la moquerie (bonne enfant peut-être, pas vraiment un ricanement ?) la dernière fois, qui a accueilli la référence à Benoist XVI, pape de l’église catholique, et grand théologien. Vous n’auriez pas ri au nom d’un représentant du culte juif et surtout musulman.
—> Donc, ici, je vois le signe que la déchristianisation aura été jusqu’à son terme. Le pape ne suscite plus dans l’opinion majoritaire la colère, la révolte mais la dérision : il fait rire, c’est un clown ou une marionnette.

2 remarques :
a)— ce rire n’a rien de subversif, d’avant-gardiste, de marginal…, comme il l’a pu être au temps de Voltaire : c’est fini, on tire sur un cadavre ; ce rire est donc l’expression de l’opinion majoritaire, courante, stabilisée, comme un « acquis » ; et donc finalement elle est assez conservatrice. S’il devait sur cette question y avoir déstabilisation, ouverture et nouveauté, ce serait plutôt du côté non pas d’un « retour » à la religion, mais du côté d’un questionnement plus positif et plus ouvert, en particulier à l’égard du christianisme. Ce que je ferai, tenez vous bien, avec Nietzsche en conclusion de ces trois interventions.
b)— une question : qu’est-ce qu’un chrétien sans église, et d’une façon générale une croyance religieuse sans un culte collectif ? Sans une inscription historique, sans une « lettre » ?
Pour ma part, je dirai que c’est comme un communiste sans Parti, un écologiste sans Duflot et les Verts !

Bon j’arrête mes soties et avanies, mon propre ricanement, qui n’a pour fonction que de commencer à déstabiliser les croyances les plus répandues aujourd’hui parmi nous, et si je ne faisais pas ça, je me demande bien à quoi servirait la philosophie ! Je ne suis quand même pas là pour confirmer et légitimer des « évidences » qui vont de soi, qui sont le lot commun, et donc ne sont plus inquiétées sérieusement. Faisons donc un effort pour nous déprendre de nos évidences, la religion, le christianisme, les sectes des prêtres, etc.

Reprenons.
On a dc là tout un ensemble complexe, fait de jugements et d’institutions, rabaissant la ou les croyances au profit du savoir, de la science, ainsi que toute une hiérarchie entre les croyances religieuses elles-mêmes, selon celles qu’il n’est pas de « bon ton » de moquer ou caricaturer et celles avec qui il est de bon ton de taper dessus sans vergogne (héritage de 1789 ?), la plus honnie étant le christianisme, le mouvement ayant commencé à la Renaissance, s’étant largement développé et répandu avec les Lumières et culminant avec Nietzsche et L’Anté-Christ.
(Tiens, par comparaison et pour faire concrètement sentir cette inégalité de traitement, allez donc écrire aujourd’hui, dans la veine de Nietzsche L’Anté-Mahomet ! non seulement vous subirez des menaces et des représailles, comme ça arrive à certains, mais surtout vous aurez la presse et les médias d’Etat contre vous. Ils ferons un chantage du type : c’est aps bien vous sitgmatisez ! ». Moyennant quoi, il n’y a plus de pensée critique possible.

Pb : Et pourtant, rien de plus étonnant q cette hiérarchie :
= Si toutes les croyances sont des croyances, elles sont toutes égales entre elles, elles se valent toutes. Or, il y a visiblement hiérarchie dans l’opinion, il y en a qui sont « plus égales ».
Si donc toutes les croyances ne se valent pas, qu’est-ce qui permet de les hiérarchiser ?
Cette question est une seconde fissure (ou contradiction) dans l’état de l’opinion moyenne, dominante : au nom de quel savoir faire la hiérarchie et, si ce n’est pas un savoir qui fait le tri, alors c’est une opinion comme une autre et elle n’a aucun droit pour faire la hiérarchie en question.

Vous avez compris l’objectif général de mes 3 interventions. Il est de revenir sur ce conglomérat d’opinions et d’affects qui tient lieu de bien-pensance dans les milieux informés, dits cultivés, dits savants ou philosophiquement « éclairés », « éveillés » et donc supérieurs.
-—il y a une arrogance du savoir
— un rabaissement de la croyance religieuse
— un mépris du christianisme et du catholicisme (qd ce n’est pas de la haine ds certains milieux),
qui forment un bloc solide, consistant et dominant.
C’est donc ce bloc d’opinions et d’affects q je voudrais donc fissurer, car actuellement c’est ce bloc qui passe pour philosophiquement légitime et politico-médiatiquement correct. Ce bloc est en réalité, et j’espère qu’il apparaîtra ainsi au terme de nos entretiens, une sorte de durillon qu’il faut au sens freudien analyser, rendre plus fluent, coulant.
= une sorte d’enkystement qui s’est fixé et durci et qui par là empêche toute ouverture nouvelle de la pensée, dans la pensée française et même européenne. Il se fait passer pour :
— progressiste alors qu’il n’est en réalité devenu qu’une crispation de la pensée, un rétrécissement
— contestataire, subversif, alors qu’il est devenu un rouage, un instrument chargé de véhiculer (et d’être entretenu par les média d’Etat, par la pensée officielle) et de faire avancer le ravage culturel et le désastre politique et spirituel liés à la mondialisation, càd aux puissances qui aujourd’hui dominant la terre.

Annonce du plan

Pour commencer la « déconstruction » de ce bloc, je vais revenir d’abord à Kant et au travail conceptuel qu’il a élaboré autour des thèmes opinion, croyance et savoir. Je me réfère à un passage célèbre de Critique de la raison pure (CRP), appartenant à la Méthodologie, que je vais commenter avec un peu de soin. Je m’aiderai de divers auteurs parmi les philosophes français contemporains les plus importants, les plus en pointe comme on dit dans les média, de Derrida à Deleuze, et vous verrez que les « réactionnaires » ou « révisionnistes » ne sont pas ceux que l’on pouvait « croire ».

Publier
[del.icio.us] [Digg] [Facebook] [Google] [LinkedIn] [Reddit] [Twitter] [Email]

Cours de Philippe MENGUE à l’UPA

Présentation du cours de Philippe MENGUE sur « les frontières »

L'Université Populaire Avignon, Université, Sainte-Marthe, grand amphi, à 18h30

Je voudrais principalement inquiéter ce qui me semble une injonction dominante dans l’opinion (intellectuelle) présente : le « il faut être pour le sans-frontière », sinon on est archaïque ou réac. Je tenterai de montrer que c’est beaucoup plus compliqué que ce que laisse penser un tel slogan et de telles dévalorisations, la pensée de Deleuze n’y objectant aucunement, tout au contraire.
Le titre des 3 interventions pourrait être « Ambiguïté et fécondité des frontières ».

Si l’on parle de frontières, on évoque nécessairement un espace, une société délimitée, dé-finie, et donc relativement fermée par ces frontières (fines en latin). Donc relativement close. La problématique générale sous-jacente est celle du fini (la limite, le déterminé) dans son rapport à l'infini (le sans frontière, l'illimité, l'indéterminé…). Le « sans frontière » ne rejouerait-il pas sous un autre mode l’aspiration (quasi éternelle) à l’infini ? L’examen du concept de frontière, ou de limite qui en est un cas particulier, nous conduit (sur le plan logique et ontologique) à reprendre la dialectique de Platon et de Hegel. Le concept de frontière ne fait pas vraiment frontière entre le même et l’autre, l’identique et le différent. La frontière serait essentiellement, intimement, poreuse, soit une manière de n’être pas tout à fait « frontière ».

La frontière nous interpelle évidemment le plus sur le plan politique. L’existence de la mondialisation (globalisation), massive, envahissante, nous interroge quant à la nécessité de frontières. A son image, on se réclame de la déterritorialisation et du sans frontières, du cosmopolitisme, de l’hybridation, du métissage, de la créolisation … Mais, c’est peut-être facile, car on peut constater sur le plan politique un regain de demande de frontières et de territorialisation. Nous ne sommes pas sortis des sociétés closes, puisque, c’est un fait irrécusable, tous les hommes aujourd’hui vivent dans des Nations, Etats, soit des ensembles munis de frontières (ou bien dans des fédérations ou confédérations d’Etats en voie de constitution, ex. Europe, qui elle-même aura des frontières). Nous sommes territorialisés.
Comment comprendre cette autre demande, opposée à la précédente ? Comme un archaïsme réactionnaire, une survivance ? Ou comme une avancée préservatrice et résistante qui nous empêche surtout de nous conformer aux exigences du nouveau marché mondial ?

Le plus inquiétant, qu’est-ce : les frontières ou leur abolition ?
Le plus inquiétant : est-ce la territorialisation et le regain d’Etats ? Ou, au contraire leur laminage ?
Ne sommes-nous pas en train de devenir tous plus et mieux protégés, partageant de plus en plus les richesses, les savoirs, les technologies et les progrès médicaux, dans un monde ouvert, de paix et sans frontières ? Ou bien, sommes nous devenus de plus en plus les objets (échangeables) d’un marché planétaire sans frontières ? Ne sommes-nous pas les otages d’un Ordre mondial, uniformisant, qui ravage les cultures, homogénéisant les individus, les groupes et les cultures qui ne sont avec leurs « archaïsmes » (= leurs traditions) que des « obstacles » à laminer en vue de l’échange généralisé des marchandises et des hommes ?
Nietzsche dénonçait la « bigarrure », le vêtement d’arlequin de l’homme moderne et son absence de culture, ramassis de tout ce qui a été cru. D’autre part, l’Etat mondial, de paix et de sécurité, ayant aboli toutes frontières, s’il doit voir le jour, semblerait, malgré tout le bien-être qu’il peut apporter, plus à redouter qu’à acclamer, plus totalitaire dans sa transparence fluide et blanche, et son apparence démocratique et bienséante sans secret ni abri, que les Etats les plus territorialisés.
Dans ces conditions, qu’est-ce que peut donc être une société ouverte ? Est-ce qu’elle peut abolir les frontières ? Le doit-elle ? Comment ? Que vise-t-elle ? Qu’entendre par processus de déterritorialisation ?

Je ne ferai qu’amorcer ces questions, bien évidemment.
Après un tour d’horizon concernant les problèmes les plus marquants de la globalisation, je m’appuierai, principalement, d’un côté, sur le cosmopolitisme kantien (Projet de Paix perpétuelle, 1791) et celui de Derrida (Cosmopolites de tous pays, encore un effort), de l’autre, sur la thèse du mondialisme sans frontière ni Etats qui est soutenue dans les deux livres récents de Hardt et Negri, Empire (2000) et Multitude (2004). Je terminerai par une évocation de ces questions dans la philosophie de Deleuze en tentant d’éclaircir les rapports entre les deux processus distincts mais inséparables, que nous n’avons cessé d’invoquer, de territorialisation et déterritorialisation, car ils sont au cœur de sa pensée et au cœur de la question des frontières, soit au cœur même du politique tout court.

Publier
[del.icio.us] [Digg] [Facebook] [Google] [LinkedIn] [Reddit] [Twitter] [Email]