COMPTE-RENDU DU CAFÉ-PHILO DU 13 MARS

COMPTE-RENDU DU CAFÉ-PHILO DU 13 MARS

A la suite du texte de Hans Johansson, présentation très fournie et rigoureusement construite — et qui nous a montré ce que fut le tournant du XIX° où le laid prend une importance grandissante dans l »œuvre d »art, en déconstruction de la beauté classique — nous avons suivi plusieurs problématiques, souvent emmêlées.
Hans nous a ouvert à l »idée que le beau et le laid sont « l »un à côté de l »autre » et ne sont pas des opposées exclusifs, des contraires. Ils seraient plutôt des associés, ou même des complémentaires ; ils s »opposent tous les deux à l »indifférent.
A partir de là, le problème a surgi, le paradoxe qui retient depuis Aristote (avec la tragédie) : comment peut-on dire belle une œuvre d »art qui présente qqch de laid ? Comment prendre du plaisir à ce qui déplait (le laid) ? Ex. toutes les décollation d »Holopherne par Judith où l »on voit exposée au premier plan la tête sanglante et coupée (des dizaines de décapitation sont peintes à la Renaissance), les Christ crucifiés, les mutilations, les tableaux de Grünenwald, Bosch, Breughel … où l »on voit des monstres, etc. Surtout pour finir on s »est penché sur l »exemple de Rembrandt Le bœuf écorché. (Norbert a distribué à la fin un poème de RIMBAUD, Vénus Anadyomène (sortant des flots) qui se conclue ainsi :
« — Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
belle hideusement d »un ulcère à l »anus »

Devant ce problème, nous avons cherché des voies de lectures.
Pour l »une, empiriste, relativiste, historiciste, le laid et le beau varient avec chacun , avec les époques et les sociétés. Ben, dans une interview par Hervé Castanet (Entre mots et choses II) déclare : « Le beau est laid ». Pourquoi ? Seule pour lui compte la nouveauté ; le beau pour les gens c »est le calendrier des postes, dit-il. En 1900, par exemple, est beau un paysage provençal avec les oliviers et un village sur la colline ; le laid c »est les œuvres des impressionnistes. Mais aujourd »hui, on a des Monet ou le Moulin de la galette sur le calendrier des postes ! Conclusion : le beau et le laid n »existent pas, ils sont relatifs , seul compte le nouveau : le laid c »est le beau de demain, le beau pas encore reconnu, conclut Ben.
Le problème serait donc résolu. Cette position relativiste (et la métaphysique cachée qui va avec) est féconde car elle donne matière à des recherches expérimentales et donc aux sciences historiques et sociologiques qui vont établir quels sont ces changements des goûts et du beau. Mais c »est aussi une attitude décevante puisqu »on évacue ce qui tient tant à cœur, à savoir l »existence même de la beauté (la solution est au détriment de la beauté qui n »existe plus, ainsi que la laideur).
Comment donc prendre le pb qui nous est posé par Hans, en conservant à ces termes leur solidité et consistance ?

Hans a évoqué Platon, le Banquet et le Phèdre dont il nous a lu des passages. Repartons de lui.
Avec Platon, c »est une toute autre voie que la précédente. Non plus empiriste mais rationaliste et idéaliste. Il y a qqch comme le Beau en soi : nous pouvons en faire l »expérience émotive, affective. Le beau est la trace sur terre, dans le sensible, du divin. Nous le ressentons à la vue d »un beau corps par exemple, puis devant de belles actions, puis des belles pensées : nous ne savons que toutes ces choses sont belles que parce que déjà nous avons une Idée du beau (sans cela, Idée ou expérience, contact avec l »Idée …, nous ne pourrions les dire belles). Et dans cette expérience nous avons simultanément et des affects de plaisir et des affects de déplaisir. Une fascination alors opère pour ce qui est mystérieux, autre, etc.
On peut donc à partir de là dire que le laid est la catégorie esthétique de l »angoisse. Il n »y a pas de rapport à la beauté sans qu »à l »horizon n »apparaisse une pointe de peur ou même d »angoisse. Le beau (comme l »est le laid aussi bien pour les avant-gardes postmodernes) est comme une barrière devant l »angoisse de la béance. Pour Platon, nous ressentons ravissements, frissons … quand on s »approche de la beauté qui est l »ombre porté dans le terrestre du Bien et du Vrai. Le beau sensible rencontré (il foudroie) est comme un Appel (cf le Phèdre) …
Si donc le beau contient intrinsèquement un rapport au laid (au déplaisir, à l »angoisse…), on comprend que le beau c »est laid et que laid c »est beau.

Mais de multiples autres questions ont été évoquées trop rapidement et d »autres shintées (en particulier nous n »avons pas parlé du sublime, du grandiose…) qui seront peut-être pour un autre café philo.

Merci à tous, qui avaient contribué à la qualité de ce café.
On se retrouve le 27 Mars au même endroit pour l »Improvisation, avec Roland Graeter.

Philippe Mengue
La Loube
84480 BUOUX
tel 04 90 74 64 10

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