COMPTE RENDU DU CAFE PHILO DU 17 AVRIL

COMPTE RENDU DU CAFE PHILO DU 17 AVRIL

« DARWIN, THE INTELLIGENT DESIGN UND KANT »

PROPOSE ET CONDUIT PAR PH. MENGUE

Les tenants du « Intelligent Design », dessein intelligent (=ID), apparaissent aux USA principalement vers les années 1990, sous l’influence de sectes protestantes, évangéliques ou autres, fondamentalistes. Ils ont pour cible principale l’éducation publique.
Ils contestent l’hégémonie intellectuelle de la doctrine de l’évolution de Darwin dans les écoles publiques. Ils considèrent, d’une part, que la doctrine de Darwin est moralement et spirituellement nocive, qu’elle rabaisse l’homme au statut d’animal en prétendant qu’il descend du singe ou plutôt qu’ils ont un ancêtre commun. En invoquant, comme uniques facteurs de l’évolution, le hasard (mutations génétiques) et la nécessité (adaptation par la sélection naturelle et transmission de la variation aléatoire aux plus aptes) il conforte le matérialisme présent dans la pensée occidentale depuis Démocrite et d’Epicure. D’autre part, cette doctrine est scientifiquement fausse ou contestable, impliquant des lacunes importantes (à l’égard d’un nombre considérable de faits non pris en compte) ou même des contradictions. Les tenants de l’ID interviennent donc dans le champ de la science, de la recherche biologique, en prétendant produire des connaissances objectives, testables, des critiques basées sur des faits vérifiables ou ayant vocation à le devenir. Quelques savants ou chercheurs (David Ross, astrophysicien, le bio-chimiste Fazale Rana, des philosophes comme Kenneth Samples) se sont associés à eux, ainsi que quelques grands noms (Philip Johnson, professeur émérite à l’Université de Berkeley), ou des personnalités publiques, dont celui du Pt G W Bush qui les soutient explicitement. L’association la plus connue et la plus active est le Discovery Institute dont le document fondateur (et à usage interne) a été diffusé en 1999, le Wedge document (= qui enfonce le coin dans les doctrines régnantes). De nombreuses publications, très lues, ont été diffusées, dont le célèbre Of Pandas and People (1986), ou Intelligent design : The Budge between science and theology en 1999 de William Dembski, etc.
Dans leur lutte contre la domination idéologique du matérialisme évolutionniste, ils demandent en conséquence que l’enseignement de la doctrine de l’évolution soit suspendu dans les écoles publiques ou, à tout le moins, que la doctrine créationniste fondée sur la Bible soit enseignée de façon complémentaire. Jusqu’à maintenant leur demande a été rejetée par différentes cours de justice et leurs actions, quand elles avaient abouti, comme dans certains Etats (Dover en Pensylvanie, Kansas …) ont été condamnées (dont par la Cour Suprême) au motif principal que cet enseignement relevait d’une certaine religion et non de la science et qu’en conséquence il contrevenant à la Laïcité et à la neutralité confessionnelle. Mais ces échecs n’ont pas découragé leur action très puissante de lobbying, leur pression médiatique, leur tentative de se formater l’opinion. Ils commencent à être très présents en Europe, et même en France (cf. le rapport du sénateur PS, Guy Lengagne : « Les Dangers du créationnisme dans l’éducation »). Depuis les années 90, ils ne se réclament plus du créationisme, trop voyant et marqueur de croyance religieuse, et ils l’ont remplacé par la doctrine du ID, moins repérable. Ils soutiennent que la vie et son évolution ne peut être comprise sans faire référence à un « design », à un plan, à un dessein, intelligent. Dans ce dernier cas le « designer », le concepteur du plan, reste dans l’ombre, en effet.

Le café philo, que je voulais socratique et problématisant comme tous les autres, ne pouvaient s’en tenir à une attitude d’opinion de rejet total, comme ce fut spontanément le cas dans un premier temps. Notre question sous-jacente fut du type : quand ils sont sincères et authentiques — et le philosophe quand il discute se doit être l’ami (= philo-sophia) de son interlocuteur, non pas d’accord avec lui, bien sûr, mais le créditer d’une sincère réflexion, sans quoi il n’ y a même pas lieu à débat, mais indifférence ou violence — en quoi les tenants de l’ID auraient-ils raison et en quoi se trompent-ils ? Il a pris un tour théâtrale, avec renversement et rebondissement d’action (en pensée, « dramatisation » des concepts). Après une condamnation sans appel de ces « sectes » — visant à ranger les partisans de l’ID dans le camp des conservateurs rétrogrades, fondamentalistes protestants « à la solde de Bush », à la mentalité étroite et sectaire, etc. —, nous avons été amenés à découvrir que derrière leur concept de « dessein intelligent » se tenaient de sérieuses et fondamentales questions philosophiques. On ne pouvait donc plus se débarrasser du problème posé en le renvoyant purement et simplement au titre d’une mentalité arriérée et quelque peu conditionnée par les médias capitalistes, etc. Surtout quand on comprit que la question de l’ID n’est que le nom donnée à l’antique question de la FINALITÉ OU DE LA TELEOLOGIE. La finalité est une forme de causalité. On la distingue de la causalité efficiente (ou mécanique). Dans le darwinisme on ajoute un supplément, le hasard : on a donc cause efficiente + hasard ; voilà le comment de la vie, comment elle évolue : avec du hasard et des causes efficientes. Un point c’est tout. La finalité est une forme de cause qui se distingue de la précédente en ce que la représentation, l’idée (le plan ou le dessein), est la cause de la réalisation de la chose. Le tout précède sous forme de plan l’agencement des parties ou organes, comme dans l’activité technologique humaine (par exemple construire une maison se fait selon un plan) à laquelle ce schéma est emprunté. Comment procède la vie dans la production de ces vivants si complexes que nous sommes, avec nos yeux, nos cerveaux, etc. ? La vie n’appelle-t-elle pas un conception « vitaliste » qu’ont illustré, depuis Aristote, les très grand nom de Leibniz, Kant, Bergson ou des savants comme Claude Bernard ? Ou même des philosophes contemporains comme Deleuze, ne vont-ils pas jusqu’à se réclamer du vitalisme (Deleuze, QQPh, p. 201) ?
Bien évidemment, il serait ridicule de dire que ces derniers penseurs pourraient être des tenants du « ID » tel qu’il fonctionne actuellement aux USA. Tout au contraire, ils s’y opposeraient, mais en quoi au juste ?

On a dégagé trois problèmes :
1° la complexité de certains organismes vivants, étonnants ou merveilleux, comme l’œil, nous interroge. Est-il possible de penser qu’il est le fruit seulement de petites variations aléatoires ? Ou bien derrière le « hasard » faut-il mettre un dessein intelligent qui utiliserait ce qui nous apparaît aléatoire et pur hasard comme un instrument ? Le nom du hasard renvoie lui aussi à l’ignorance des causes ; il est le nom de l’inconnu et partant n’est il pas, après tout, l’autre nom de Dieu?
2° La science ne peut tout connaître. Il reste ou même apparaissent des plages immenses d’inconnu, encore plus grandes avec l’avancée des connaissances. Le grand biologiste, Jacques Monod, prix Nobel, dans son livre « Le Hasard et la nécessité » (1970, ed. Seuil) assigne deux inconnues majeures à la vie : inférieures et supérieures, pour ainsi dire. Nous ne connaissons pas scientifiquement l’origine de la vie. On n’ a pas encore, à partir de molécules chimiques, réussi à produire ne laboratoire une cellule vivante (voir p. 160). Donc incapacité à ce jour d’expliquer la vie, même si nous avons des hypothèses théoriques. Pareil au niveau supérieur. Incapacité d’expliquer, de démontrer, de produire le lien entre tel processus du cerveau (synapse ou neurones…) et telle idée détarminée dans la conscience (Monod, p. 173). Que signifie ces inconnues ? Des bornes de fait, des trous, que la science finira bien, nous dit-on, un jour par dépasser ou combler, ou bien des limites de droit parce que nous avons affaire à des réalités autonomes et hétérogènes : la matière énergie, la vie des organisme, l’esprit qui pense ? La réalité est-elle une, double ou triple, faite de strates ontologiques différentes (Matière, Vie, Esprit) ?
3° Enfin, car ces questions y aboutissent, on s’est demandé : qu’est-ce que l’homme ? Grand moment au milieu d’une vive discussion ! Nous posons (la plupart d’entre nous) l’homme comme fin en soi, comme objet d’un respect absolu, la « personne » humaine munie de droit étant en quelque sorte considéré un être « sacré ». Ce n’est certainement pas le darwinisme qui peut fonder de tels droits et devoirs puisque l’homme est un vivant comme un autre, sans valeur supérieure. De plus, la fameuse liberté de l’homme, dont tous ou presque se réclament, est réduite à néant si le déterminisme génétique ou social s’en empare totalement. Il ne lui reste qu’une individualité variable suivant les circonstances sociales, une puissance de combinaison de ses connaissances et sensations, etc., mais rien qui impose un tel respect absolu de ses droits que par ailleurs la plupart revendique pour lui.
A ces questions la science biologique dont la doctrine de l’évolution est la charpente est incapable de répondre en tant que science. Mais elle peut se muer sans le dire en une métaphysique particulière, le matérialisme, excluant tout finalisme. Mais alors c’est un darwinsime dogmatique, non critique de ses limites, qui s’impose. Et le danger est qu’il s’impose à tous comme une évidence de science contre lequel on ne doit pas lutter sans être un suppôt de Bush et du capitalisme, etc. Darwin répond à la question de l’hominisation de l’homme (de l’évolution de son corps) mais il ne peut prétendre rendre compte intégralement de son humanisation et il enfreindrait ses limites s’il voulait affirmer que l’homme se réduit à de la matière, à des processus physico-chimiques, que rien d’autre qu’une causalité mécanique existe et qu’on doit exclure toute autre forme de causalité pour la formation de l’homme. La Bible lue selon une dimension symbolique (et non prise à la lettre) nous dit que l’homme ne peut devenir homme sans une référence à du divin, à un Dieu (et donc en un sens Dieu est bien le créateur de l’homme dans ce qu’il a de plus humain) : qui peut la réfuter et prétendre là-dessus détenir une vérité absolue (ou scientifiquement fondée) ? Renversement : les dogmatiques et les sectaires ne sont pas uniquement du même côté (celui de l’ID) mais il y en a de l’autre, si du moins on prétend imposer péremptoirement, dogmatiquement sa philosophie particulière, peut-être légitime, mais improuvable scientifiquement, comme une vérité !

On voit donc où réside le problème et peut-être la contradiction. Si on ne distingue pas ce qui relève de la science et de la philosophie (ou religion), on se fourvoie dans des impasses. Si le darwinisme fonctionne comme une métaphysique sans se présenter comme telle aux yeux des élèves des lycées (= l’homme un animal comme un autre, descendant du singe, alors qu’on ne sait toujours pas ce qu’est l’homme), alors les tenants de l’ID sont fondés dans leur procès et leur combat contre le « darwinisme ». Mais, corrélativement, ils ont tort de prétendre pouvoir intervenir dans les démarches de la science et prouver expérimentalement la réalité d’un dessein intelligent. La science biologique est toujours et nécessairement en rapport à une expérimentation où l’on remonte infiniment de conditions en conditions (les séries causales) et par constitution elle ne peut pas montrer la présence d’un dessein intelligent (ni encore moins le localiser quelque part d’empiriquement constatable).
Le texte de Kant (Critique du jugement, § 70) nous permet de distinguer avec précision les domaines. Le tort des tenants de l’ID est de faire de la finalité un principe constitutif de l’expérience, de lui donner une portée objective (et de prétendre pouvoir le faire apparaître expérimentalement). Car alors il y aurait une antinomie (exprimée par l’opposition de la thèse et de l’antithèse) et l’une des proposition seulement pourrait être vraie à l’exclusion de l’autre. Par contre, cette antinomie se dénoue si nous considérons le principe de la finalité non comme un principe formateur de toute expérience mais comme simplement régulateur. Quand les tenants de l’ID déclarent : « Certaines observations de l’univers et du monde vivant sont mieux expliquées par une cause intelligente que par les processus aléatoires tels que la sélection naturelle » ils ont à la fois tort et raison. L’ambiguïté est dans le terme « expliquer ». Nous devons avec Kant, ici pris simplement comme fil conducteur, distinguer entre une explication d’entendement (causale qui est celle de la science biologique uniquement) et une « explication » qui est d’interprétation ou de réflexion qui est celle de la raison (ou du jugement). Il y a une antinomie seulement apparente et qui vient de ce qu’on confond un principe valable pour notre réflexion sur nos savoirs avec un principe de détermination des choses dans leur réalité profonde. Elle s’écroule si on fait les distinctions requises.
Autrement dit, avec Kant, nous pouvons (ce n’est pas obligatoire, on n’est pas forcément kantien) restituer une certaine légitimité philosophique à la finalité. Cette idée n’est donc pas nécessairement un monstre idéologique ou un défaut d’intelligence pétri de conservatisme. Au contraire on peut montrer avec Kant (qui n’était pas encore un affidé des néo-conservateurs américains) que c’est même ce que la rationalité du monde semble devoir exiger ! La finalité peut donc être un fil conducteur légitime pour nous orienter (ce n’est pas une aberration de la raison ou une mystification idéologique) dans la pensée du monde (et non sa connaissance scientifique : distinction penser et connaître). Penser les organismes vivants par exemple comme des touts finalisés (impliquant un dessein intelligent) est une nécessité pour notre réflexion, pense Kant et de nombreux autres philosophes. Mais Kant montre que cette nécessité intellectuelle existe non pas quand on veut connaître la nature (science) mais quand on veut réfléchir sur ses lois empiriques (obtenues par la science par exemple darwinienne) pour leur donner une unité, pour orienter nos savoirs vers une unité d’ensemble. Kant nous propose de faire « comme si » tout le réel était rationnel, comme si un système rationnel de la nature était possible, comme si le réel était intelligible conforme aux principes de notre esprit. L’Idée de totalité (de l’univers, ou d’une totalité finalisée et d’un plan, d’un dessein à l’œuvre dans la vie) n’est pas affirmée comme quelque chose d’existant, mais on s’y réfère comme à une Idée pour comprendre les lois existantes dans leur contingence et particularité en visant leur unité possible (on présuppose que le réel est intelligible, qu’il peut par exemple y avoir une Loi des lois, une formule de l’univers dont on pourrait déduire toutes les autres lois, etc., soit exactement ce qu’Einstein visait quand il disait que Dieu ne joue certainement pas aux dés). Par là, on n’affirme pas l’existence de quelque chose, l’existence d’une Raison divine ou suprême, mais on prend conscience qu’on en a besoin pour satisfaire nos attentes rationnels à l’égard de l’univers, que ce sont des Idées nécessaires pour orienter et réguler la raison dans sa quête de savoir, sans prétendre par là saisir une réalité en soi du monde ou de la vie. L’idée de dessein intelligent, compris comme finalité n’est donc pas du tout une idée débile ou perverse. Ce qui est erroné est de vouloir en faire un dogme scientifique (comme les tenants de l’ID), ce qu’elle ne peut être, si du moins nous nous réglons, par exemple, sur la vision kantienne de la science, comme je l’ai proposé provisoirement pour montrer les enjeux et les problèmes que recouvre cette question du dessein intelligent.
Ce qu’est le monde dans sa totalité, la vie, on ne le sait pas : jeu de hasard ou plan ordonné ? Le fond des choses (les choses en soi) nous échappent, restent inconnues, et la Vérité nous fait défaut. C’est à cette sagesse de l’homme fini, à la manière de Kant, que s’est arrêtée pour ce café-philo-ci notre réflexion.

Au cours des discussions informelles, à la suite, s’est dégagé pour certains une leçon pratique et un problème politique important : les conditions nouvelles qui sont les nôtres (depuis 1905), et dans la quasi-disparition de toute éducation religieuse pour les élèves (qui ne la reçoivent plus à titre privé dans les familles), font que la doctrine de Darwin fonctionne de fait pour eux comme un dogme (non examinée, non critique), comme une doctrine (philosophique et politique mais sans le dire) affirmant sans contestation possible et comme une vérité absolue l’animalité de l’homme total. On comprend qu’à ce monopole de fait dû à nos institutions éducatives (et non à la théorie de Darwin) certains veuillent s’opposer, et qu’ils le fassent tout aussi légitimement comme c’est le cas en France de la part de certains parents musulmans voulant supprimer les cours de biologie pour leurs enfants ou comme pour les protestants créationnistes dont on vient de débattre, puisqu’ils y voient à juste titre un danger pour al foi. Et qui peut dire de la foi ou de la science quel est le plus important ? Nous devons donc, pour préserver la liberté de penser des élèves, trouver quelque chose (des cours d’historie des religions, introduction de la philosophie biologique en sixième, obligation pour les professeurs de biologie de délimiter le domaine de validité de leur discipline et de toujours rappeler que les vérités religieuses ou métaphysiques sont soustraites à leurs investigations, qu’ils ne parlent pas du tout de l’homme en totalité mais d’un aspect seulement de son être, de son cours, de son hominisation, etc.). Mais ces réformes ne pourront se produire sans un large débat et sans faire des réserves sur notre forme actuelle de laïcité, qui s’avère de plus en plus sèche, rigide, intransigeante donc non neutre (on dit certains). L’enseignement de la science ne doit pas se transformer en un instrument de propagande, en un embrigadement des esprits. Pour remédier à ce monopole de fait détenu par la doctrine darwinienne dans les écoles et pour qu’elle ne devienne pas équivalente à un matraquage sectaire et unilatérale, il faut trouver des solutions qui permettent d’élargir la laïcité à la française. Nous sommes dans une situation périlleuse pour la liberté de penser en Occident et le danger, comme on le voit, ne vient pas uniquement des démons du passé, et du conservatisme de certains, mais aussi de la responsabilité des esprits dits « progressistes » qui est grandement en jeu.

Philippe Mengue, 19 avril 2009

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