COMPTE RENDU DU CAFÉ PHILO DU 26 FÉVRIER

Le café philo a été très riche, avec beaucoup d’interventions pertinentes à suite de l’exposé très précis et rigoureux d’André Kauffmann, conservateur du musée. André a rappelé ses différentes fonctions, resituées dans l’histoire de l’Europe, et a décrit comment les objets sont conservés, comment ils permettent la constitution de savoirs historiques grâce à un travail rigoureux  d’interprétation qui construit le sens de l’objet (exemple tableau du XVIII° avec les devises de la ville d’Apt).
Nous avons donc largement pu prendre conscience du rôle positif et indispensable, incontournable, de la réalité muséale. Surtout à partir du moment où nous avons affirmé à juste titre le principe, énoncé par André, « qu’une société pour exister a besoin de se raconter sa propre histoire, et donc d’avoir publiquement présente a soi son passé ». La conservation du patrimoine culturel est donc apparue comme étant de toute nécessité.
A partir de ces acquis, et de ce consensus, de ces évidences, la question que certains ont tenté de poser fut difficile à introduire. La richesse des interventions, centrées essentiellement sur le rôle positif des musées, n’a pas permis toujours de cerner leurs enjeux et leur rôle dans l’espace contemporain de la vie culturelle et artistique. Comment, de façon générale, s’articulent la tradition, dont le musée est par excellence le porteur, et la modernité ? Le passé et l’avenir de la création ? L’héritage, le patrimoine et la vie présente ? Comment aussi, dans le cadre de notre région, aider à formuler un projet intercommunal de culture et de création artistique ? Comment, a-t-on demandé d’entrée, faire que le musée soit immergé dans le pays d’Apt, tout en gardant évidemment ses fonctions principales de conservation ?
Malgré quelques interventions allant dans le sens de ces question, on doit dire qu’elles sont restées sans réponse. On eut beau, dès le départ, souligner le fait que nos villes deviennent de plus en plus des lieux muséifiés, que le centre des grandes villes européennes deviennent elles-mêmes de plus en plus des musées, et non des lieux de rencontres, de vie actuelle, que les enfants allaient au musée encadrés et sanglés par les enseignants qui les y conduisent, la discussion s’est perdue. De nos jours, et pour de nombreux artistes (on a évoqué Buren), le musée a pris une connotation négative (en particulier pour les jeunes) : pourquoi ?
Ces question étaient des plus urgentes, à mon sens, puisqu’elles interrogeaient aussi les interventions actuelles, soutenues par les instances culturelles municipales, de « L’Art dans la rue ». Que le musée préserve ses fonctions traditionnelles, soit ; mais doit-il garder sa séparation, sa distance, d’avec ce qui lui est extérieur, au-delà de ses murs, soit donc avec la Rue ? Si ce devait être le cas alors, il ne serait pas tout à fait faux, comme je l’ai fait dans un autre contexte, de dire qu’il se servait à rien … quant à la vie culturelle présente.
La médiation, pour la plus part des gens, avec le présent n’existant pas, malgré les efforts méritoires des conservateurs, le musée pour ne pas rester une « chose du passé dont la vie s’est retirée » (pour parler comme Hegel) doit trouver des voies nouvelles de connexion et ainsi « retrouver » en partie la fonction du « Muséion » antique (comme ce fut le cas par exemple pour Alexandrie), comme lieu de débats et de création contemporains.

Ph Mengue

Voici des passages envoyés par J. de Breyne pour ouvrir et prolonger la discussion de vendredi.
Philippe, Belle soirée !

Une contribution supplémentaire, avec deux lectures :
*D’après Suzanne Pagé. Directrice du Musée d’art moderne de la ville de Paris.*

d’abord: il y a quand même quelques temps que les musée se sont « dépoussiéré », et qu’ils ont gagné en visibilité et en public.
« Le musée n’est pas un lieu de consommation. C’est un lieu pour la pensée sur un mode hypersensible. L’art au musée doit être vécu comme une expérience. On ne le consomme pas.

Le musée n’est pas un espace du quotidien, mais le politique et le social y sont présents à travers la virulence des artistes. Pour moi (dixit Suzanne Pagé), le musée doit opéré une rupture d’avec la rue, le banal. Le public cherche au musée une alternative. Je le vois comme un oxymoron, lieu de contemplation et de retrait autant que forum et laboratoire. Un lieu de « silence éloquent ». Le succès d’une exposistion comme celle de Rothko, au Musée,  tient sans doute à ce que cet artiste intériorisé a permis aux visiteurs de découvrir en eux quelque chose qu’ils ignoraient. J’aime ce public qui vient au musée pour chercher une réponse à ses interrogations.

Le musée n’est pas un lieu facile, fun ou je ne sais quoi, pas plus qu’un lieu de divertissement. C’est celui des turbulences. C’est un lieu rare, de vibrations, où l’on vit de grandes émotions, où l’on fait des expériences vitales.

Il m’incombe d’assurer l’équilibre entre la préservation de la mémoire et l’aventure de la création, y compris dans sa dimension éphémères. Un artiste qui fait évènement n’est pas nécessairement voué à l’Histoire, et donc aux collections.

Le combat de l’art actuel est gagné. C’est devenu valorisant de parler d’art actuel. C’est même devenu dangereusement « mode ». Plus personne n’ose dire que l’art contemporain est nul. Méprisé quand il ne valait rien, il est respecté depuis qu’il coûte cher.
Pourtant l’art véritable en train de sefaire ne sera jamais d’un accès immédiat. Il y a donc des malentendus possibles, voire des académismes sournois. C’est là où le musée doit être un garant.

En même temps il faut toujours mettre en valeur les figures du passé? Parceque l’amnésie court le monde, et que le musée est une pârade contre l’amnésie. C’est un lieu de mémoire dynamique et d’histoire. »

*D’après Umberto Ecco, écrivain, spécialiste d’étude médiévales:

* »jusqu’au XXème siècle, la connaissance que les gens avaient de l’art des autres pays était très réduite.
Combien d’oeuvres d’art de sa propre civilisation voyait un citoyen français jusqu’au XIX ème siècle? L’accès aux collections privée, et même aux musées, étaient réservée à une élite, citadine.
Gravures et photographies ensuite, gardaient la mémoire des monuments. Le souvenir de l’expérience artistique directe passait par des représentations infidèles.
Les gens voyagent. Il se peut qu’un français ait vu les pyramides ou l’Empire state building mais pas les tapisseries de Bayeux. Le musée autrefois réservé aus personnes cultivées, est aujourtd’hui le but de flux incessant de visiteurs de toute classes sociales. Certes beaucoup regardent mais ne voient pas, toutefois ils reçoivent malgré tout une information sur l’art de différentes cultures.

Internet met aujourd’hui à notre disposition toutes les oeuvres du Louvre, des Offices, ou de la National Gallery. Cela provoque une internationalisation du goût.
Notre goût sera marqué par le fait qu’il ne semble plus possible d’éprouver de la stupeur ‘ou de l’incompréhension) face à l’inconnu. Dansq le monde de demain, l’inconnu, s’il y en a encore, sera seulement au-dlà des étoiles.
Ce manque de stupeur (ou de rejet) contribuera-t-il a une plus grande compréhension entre les cultures ou à une perte d’identité? Face à ce défi, il est inutile de fuir: mieux vaut intensifier les échanges, les hybridations, les métissages. Au fond, en botanique, les greffes favorisent les cultures. Pourquoi pas dans le monde de l’art ?

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3 réponses à COMPTE RENDU DU CAFÉ PHILO DU 26 FÉVRIER

  • Sophie Roux dit :

    Je trouve que tu es optimiste ! voire provocateur.
    Il est évident que la mission du musée est différente selon son cadre démocratique, collectivités territoriales ou collectivité nationale. Et puis, de plus en plus grâce aux libéralités fiscales le mécénat d’entreprise, et les fondations d’entreprises réalisent des collections qui concurrencent celles de l’etat, dans les présentations et la muséographie, dans les médiations et les actions de sensibilisation.
    J’avais fait pour le public, une promenade urbaine (médiation ) autour de la sculpture d’art contemporain qui orne les remparts d’Avignon, connais-tu cette sculpture de métal qui présente une série de sphères en équilibre ?( en pièce attachée). Cette œuvre d’art illustre parfaitement les problèmes de commande publique, exposée dans la rue (espace urbain) et ses interactions avec le lieu, la municipalité, et la plasticienne. On voit l’œuvre, mais on ne peut plus la comprendre car elle n’est plus « lisible » elle est modifiée dans sa présence sensible, dans son projet et ses significations. La réception est affectée, car comme le dit très bien Bruno Latour (aïe! c’est un sociologue) il y a des « objets chauves » et des « objets chevelus ». l’objet chauve c’est celui que l’on perçoit en faisant abstraction des interactions multiples qui affectent l’objet, c’est l’étude scientifique objective, aseptisée, et puis il y a l’autre objet, celui qui au-delà de ce qui est tangible, s’implique et implique le monde, avec ses effets et conséquences symboliques, esthétiques, juridiques, politiques, économiques….. ce que j’appelle « ses préméditations « . Toute œuvre implique dans la réception de chacun, consciente ou inconsciente des préméditations, qui président à sa commande, son exposition.

    Peut il y avoir esthétique sans éthique ?

    Tu peux mettre ces réflexions sur le blog biensûr.
    Merci à toi
    amities sophie

  • Philippe Mengue dit :

    très intéressant, qui ouvre bcp de pbs. le
    (je ne pense pas personnellement que l’Etat est dépourvu de goût, tout au contraire : tout ce qui est fait partie des œuvres impérissables du passé sont en grande partie des commandes de l’Eglise et de l’Etat ou n’aurait pu être sans lui réalisées. Louis XIV c’est qqch pour nous ! Il a fait aussi bien que les Princes italiens de la Rennaissance ! On aimerait que les démocrates-sociaux ait autant de goût aujourd’hui ! Bon, les collections particulières et celles de l’Etat n’était pas distinguées comme on le fait aujourd’hui, mais qu’importe après tout si maintenant c’est un Emir qui joue le rôle de mécène et veut faire rayonner les arts du patrimoine français ! je ne vois pas le scandale, mais je suis sans doute pas assez lucide et critique).
    Ceci dit juste pr te dire un mot dans mes cordes et ma sensibilité qui n’annule en rien ton intervention que j’aime bcp et que je voudrais voir mise sur
    notre blog de débat cafe-philo.fr
    Va le voir et dis moi si tu es d’accord
    amicalement

    Philippe Mengue

  • Sophie Roux dit :

    Effectivement ce débat me semble très riche. Sans doute vais je me greffer, avec maladresse dans un échange vivant, dont je n’ai pu entendre le contenu, et sans doute aussi, en décalé, je ne pourrai donner qu’un avis partial, rapide, issu d’une pratique de terrain, côté réception et forcément marginal.

    Mettre en regard le passé et le présent, est une vieille histoire entre les « Anciens et les Modernes », qui contourne une autre question sur les fonctions symboliques et politiques du musée au sens de la Cité, et la gestion de ces fonctions (quelque soit la nature de ses collections). Est ce « un musée pour tous » propostion ouverte aux citoyens, ou bien un impératif politique « tous au musée » (et je rajouterai « sans distinction » ! Alors, les colonnes d’enfants des écoles maternelles, primaires et autres, défilent au musée…..
    Le musée, est une institution, nationale, territoriale. Elle sert la nation, elle expose la richesse de l’etat, ses choix en matière de goût. Mais l’État a t il du goût ?
    Françoise Mélonio, historienne de la culture, dans un raccourci éclairant, épingle le musée à l’âge démocratique comme le lieu du « rapatriement de la transcendance « . Mais cette transcendance, produit de la marchandise. Le musée aujourd’hui ( Loi sur les musées de 2002 ) est ouvert aux acquisitions, aux entreprises, il doit gérer sa communication, et il se transforme de plus en plus en établissement public avec à sa tête un conservateur président d’un conseil d’administration. Le musée s’inscrit, avec ses chefs d’œuvre, dans la rentabilité, il doit s’ouvrir au plus grand nombre, non pas en virtualité, mais dans la réalité du nombre de ses entrées qui détermine ses budgets de fonctionnement. La délectation et la connaissance des œuvres, des objets, devient une de ses attributions, une de ses légitimités….
    Le label musée s’exporte, au risque d’en perdre sa vocation conservatrice…..Abou Dabi construit un Louvre, c’est à dire une mémoire occidentale, questionnera t elle au regard des œuvres religieuses chrétiennes l’interdit sur les images de la religion Musulmane ? Montrera t elle des Venus dévoilées ? N’y a til pas là de quoi là s’émerveiller de ce projet universel !..
    Les Émirats du Golfe, au nom de l’art, et servis par le plus grand musée de France, Le Louvre, enfant des Lumières, ouvre le Disney land du tourisme international, aide à la constitution de la collection de l’Emir, collection, dont on ne doute pas un seul instant qu’elle choisissent les oeuvres du patrimoine humain, pour servir et ouvrir « le regard des sujets de l’Emir, et établissent une nouvelle distribution des cotes artistiques sur le marché de l’art. Rapellons que le Louvre Abou Dabi n’est pas un lieu d’ un Etat démocratique, mais propriété personnelle de l’Emir, qu’il met à disposition gracieusement à disposition.. (L’Abbé Grégoire et Diderot doivent se retourner dans leur tombe !!!) Officieusement, la constitution d’une telle collection épaulée par la France, sert directement les cotes artistique du marché international de l’art et constitue une réserve de plus value inégalée, grâce aux conseils d’achat des grands fonctionnaires de l’Etat. Je crois que cela s’appelle la démocratisation de l’art……

    Diderot et Carmontel s’étonnaient qu’au Salon du Louvre, même les valets se précipitaient pour venir voir les peintures de l’Académie, pour autant était ce un lieu d’échange et exercice du goût entre classe sociale ? Etait ce une agora ? est ce une agora ? comment peut il devenir une agora, lorsque les audioguides isolent chacun de nous dans la bulle d’un savoir au service d’une chronologie stérilisant, d’une herméneutique iconographique, issue de l’invention par Winckelmann d’une discipline (l’histoire de l’art) au seuil du romantisme, et du projet non dit, de fidéliser le client dans la production des expositions temporaires, et produits dérivés….. Il a fallut une plainte de la communauté Maori, pour que l’on déclasse les têtes Maori des collections, qu’est ce qu’une tête maori ? pour les uns, un exemplaire de vanités, d’autres une curiosité d’une chambre des merveilles, d’autres encore les têtes des ancêtres qu’il faut inhumer dans le respect et le lieu de la communauté Maori. Alors ou se situe le discours universel, du côté de l’ethnologie, de l’anthropologie, de l’esthétique, de l’histoire de l’art, du droit, ou de la religion ? Mais peu de publicité sur cet évènement, car en déclassant ces objets inaliénable et imprescriptibles des collections nationales ( Musée de Rouen, musée des arts premiers du Quai Branly ) on ouvre la voie (et voix) aux demandes diverses, momies egyptiennes en particulier.

    La rue ne guérit pas la muséocratie, ou manie, elle ne fait que renforcer le processus muséifiant. Le graff est né dans la rue, des pratiques des quartiers noirs de New york, aujourd’hui le graff s’expose à la Fondation Cardin. Les graffeurs, hors la loi du métro, deviennent la valeur sûre du collectionneur, montré dans les lieux les plus aseptisés et les plus antinomiques de la production de Blek le rat et d’autres.
    L’alternative existe, elle est celle de la responsabilité de chacun, de l’enjeu qu’il pose dans son rapport à l’art, dans l’urgence d’y participer, ou de refuser d’y participer. A Londres, les fondations et les artothèques, prêtent les œuvres, les gens dans l’espace public ou commun, prennent des images au portable de ce qu’ils voient, et diffusent hors institution, hors contrôle, ce que l’art urbain offre au regard.
    L’avenir du musée c’est peut être celui de la proximité du lieu, de sa mémoire, c’est la responsabilité du citoyen qui ne délègue pas, qui juge sur place, et exerce un jugement de goût « direct ».
    En pièce jointe, la loi sur les Musée de France de 2002, et l’article sur « Les têtes Maori ».

    Amities à tous sophie roux