COMPTE RENDU DU CAFÉ-PHILO DU 26 MARS 2010

COMPTE RENDU DU CAFÉ-PHILO DU 26 MARS 2010
Antoine Le Menestrel, « la Prise de risque ».

Je ne peux restituer, et encore moins « résumer », l’exposé d’introduction si vivant, si sensible  que nous a donné Antoine Le Menestrel. Je soulignerai donc seulement ce qui m’a personnellement marqué. D’abord la lucidité sur ce qu’il fait, sur son désir de grimper en hauteur (« m’exprimer en hauteur »), et sur lui-même, les précautions qu’il doit prendre. On n’escalade pas comme ça, ni pour se faire peur. Le désir de grimper suppose une maîtrise des risques et des peurs (la chute, la mort). Pourquoi alors cette prise de risque (par exemple en Angleterre quand il était plus jeune) sur une voie très difficile ? Parce que la voie est voix, appel … appel à monter … Et en même temps — c’est là l’essentiel pour Antoine, il a bien insisté là-dessus — cet appel est indissociable d’un acte essentiellement artistique. Appel donc à poétiser en hauteur. Poésie du corps qui s’élève… quitte la terre, part vers la hauteur, là où nous avons majoritairement peur d’aller. Et, c’est vrai, le simple geste de soudain grimper sur une façade crée pour le spectateur un espace d’élévation qui est déjà par lui-même un pur acte poétique, acte poétique par et dans le corps.

Concernant le débat qui s’ensuivit, il a porté dès le départ sur la définition de la prise de risque et nous l’avons vu osciller entre deux pôles : celui raisonnable où l’on tente le plus possible de circonscrire à l’avance les risques et de les éviter, et le pôle du risque insensé, sans procédure, sans garantie dans la couverture du risque et dont l’emblème est l’affrontement du risque suprême, celui de la mort dans un jeu de hasard gratuit (la roulette russe par exemple).
Dans la lignée ouverte par Antoine, la vie nous est apparue comme inséparable du risque, non pas insensé (puisqu’il est évitable) mais raisonnable ou naturel. Le premier risque, a-t-on souligné, pris involontairement par nous, fut de naître. La prise de risque, la gestion de nos peurs, est constitutive de notre personnalité,  comme l’a si lucidement montré Antoine. Son témoignage nous oblige donc de voir en grand et de manière quasi photographique combien en chacune de nos activités la peur de l’échec, de l’insuccès, du ridicule, etc. nous habitait. Par conséquent, c’est de façon incessante que nous  affrontons même modestement et à notre échelle la peur et la prise de risque ne serait-ce que pour tout un chacun (y compris Antoine, a-t-il souligné lui-même), ce soir, de prendre la parole.

Le problème.
A partir de là, un problème a été formulé qui débordait le cas de la prise de risque consciente, volontaire, et seulement personnelle (cas d’Antoine) et qui concernait le collectif. Le pouvoir politique est lui-même une prise de risque permanente qui engage le destin commun puisqu’il est prise de décision concernant l’intérêt de cette communauté.
Si la vie est l’exercice permanent d’une prise de risque que peut signifier l’idéal d’une société à risque zéro ?
Le principe de précaution comme tentative de réduire ou faire disparaître les risques, est apparue récemment dans nos sociétés (comme principe juridique) et principalement vis-à-vis des risques venant de l’industrie et de l’activité humaine, des innovations technologiques, de la recherche biologiques (OGM, etc.). Le problème de l’environnement et la prise de conscience apportée par l’écologie, ont grandement joué pour l’adoption de ce principe (il est inscrit dans la constitution française). Quel sens donc convient-il de donner au principe de précaution ? Peut-il fonctionner comme « Principe » c’est-à-dire de manière absolue ?
Ce principe consiste à poser des limites à l’action pour éviter le plus possible les risques de dommages à l’égard du public. La question philosophique devient la suivante : faut-il que le principe qui pose des limites ait lui-même des limites ou non ?

Pour le public du café philo, ce soir là, il est apparu qu’il n’était pas possible ni raisonnable de faire fonctionner d’une manière absolue le principe de précaution (société à risque zéro) sans stopper l’activité de recherche et d’innovation, ainsi que tout changement social — il vaudrait alors comme un principe conservateur et réactionnaire d’immobilisme. La question suivante qui donc se pose est de savoir comment déterminer ces limites ?

J’ai rappelé, extrêmement rapidement (car mon « topo » fut heureusement écourté puisque le café n’est pas une salle de classe) que Foucault et son disciple Fr Ewald, caractérisaient nos sociétés comme assurantielles (cf assurance maladie et sécurité sociale, assurance vieillesse, automobile et accidents de la route, assurance bancaire, etc.). Deleuze, lui, parle de « sociétés de contrôle ». Ce nouvel Etat Providence (titre du livre d’Ewald)) par son souci de précaution, sa volonté de tentative de prévoir (prévision) et de prévenir (précaution) de manière maximale les risques, aboutissait à une nouvelle forme de totalitarisme sui generis (qui n’était ni un prolongement de l’Etat libéral, ni une transition au communisme).  Ainsi dans ce cadre — qui se met en place depuis la fin du XIX°, principalement avec la loi de avril 1898 sur la responsabilité (et non la culpabilité) des patrons dans les accidents du travail (Kafka, penseur des nouveaux totalitarismes bureaucratiques, travaillait dans une compagnie d’assurance) — on a vu apparaître une figure toute nouvelle et récente de demande de précaution vis-à-vis de l’Etat. A savoir la demande de fonctionnement du principe de précaution à l’égard d’un risque, cette fois, inconnu et non détectable par la science (ex la supposée nuisance des antennes-relais ou des téléphones portables, jusqu’ici non prouvée scientifiquement) .

Comme il se faisait tard, nous avons juste eu le temps d’indiquer comment les limites qui semblent nécessaires au principe de précaution (précaution à l’égard du principe de précaution !) peuvent être dégagées, à quelles conditions on peut les établir. Elles nous ont paru être les suivantes :
1°) la nécessité, le devoir à chaque fois de créer une commission scientifique de recherche en vue d’une détermination objective des risques, et d’une manière générale de promouvoir la recherche scientifique ;
2°) la mise en place de commission de réflexion, de comités de « sages »,  en lien avec une large information du public ;
3°) un débat pluraliste et argumentée pour préparer la décision politique qui, par définition, à la différence d’Antoine, prend des risques concernant les « autres », soit la communauté

Philippe Mengue
28 mars 2010

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5 réponses à COMPTE RENDU DU CAFÉ-PHILO DU 26 MARS 2010

  • Antoine dit :

    Réactions après le Café philo du vendredi 26 mars 2010

    Pour réaliser mes rêves je prends des risques
    Malgré leurs maitrises une part d’inconnu veille
    La mise en jeu de mon être provoque une intense concentration
    Et révèle la poésie.

    Je milite pour une société qui accepte la prise de risque consciente et responsable.
    Le principe de précaution ne borne t il pas simplement la prise de risque pour qu’elle ne soit pas inconsciente ou irresponsable ?

    Même personnelle cette prise de risque implique mon équipe professionnelle, les organisateurs, ma famille, les spectateurs.
    Elle est aussi collective.

    La vie zéro risque est un mensonge.
    La pandémie de la peur empêche de nous réaliser.

    Cette prise de parole me permet de m’affirmer plus intensément.
    Notre échange se prolonge plusieurs jours après, et créer du lien social et humain.
    Merci de votre présence qui a été intense grâce à la concentration de vous tous.

    Je me suis demandé si le débat intellectuel n’était pas biaisé par l’attrait poétique que dégage mes spectacles ?

    J’aurais aimé développer la relation entre peur et prise de risque.
    J’aurais aimé pénétrer les arcades de la décision, au final quelle partie de moi même prend la décision de prendre ce risque ?

    Verticalement
    Antoine Le Menestrel

    J’ai oublié de vous lire ce poème qui me porte:
    Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque
    A te regarder, ils s’habitueront
    René Char

    verticalement,
    Antoine Le Menestrel,
    Cie Lézards Bleus,
    248, av Philippe de Girard,
    84400 Apt
    Tel / fax: 00 33 (0)4 90 74 17 23
    Portable: 00 33 (0)6 08 55 34 48

  • Catherine dit :

    Beau travail que ce compte-rendu ! Clair et net : j’ai tout compris !
    Merci.
    Si j’étais allée à ce café-philo, j’aurais eu envie – mais je n’aurais pas osé sûrement prendre le risque… – de mettre sur le tapis les dommages collatéraux imposés aux enfants dans notre société à risque zéro : les médias sont tellement terrifiants, les parents tellement à l’écoute de ce qui se raconte, les dangers devenus tellement omniprésents (réels ou fantasmés ?) qu’on ne voit plus d’enfants se balader librement ni en ville ni dans les campagnes, à faire du vélo ou autre, des cabanes par ex., à traîner, se rencontrer comme c’était le cas dans les années 70-80. Résultat : des enfants pas aventureux, pas curieux, rivés à leurs écrans, communiquant entre eux par écrans interposés, bien formatés dans l’idée que le monde extérieur est dangereux (ah, il fallait voir la panique parents-enfants pour quelques cms de neige…), coupés de l’exploration de la nature, de la ville, des autres, de la vie tout simplement… C’était peut-être pas le sujet, juste une conséquence… qui m’énerve !
    En tout cas, c’est bien ce café philo, j’espère y assister un de ces jours… Vivemetn la retraite (encore une année scolaire, ah j’en peux plus !).
    Comment va Martine ? Et Ulysse ?
    A bientôt dans les rues d’Apt ! Biz. Catherine.

  • Michel dit :

    Bonjour,
    Je n’ai pas pu venir […] car le sujet m’intéresse.

    Si je peux me permettre, la société du « zéro risque » qui est la nôtre correspond à une société de vieux. Ici encore, la démographie impose son contexte. En outre, faire confiance à des comités scientifiques, ou méta-scientifiques comme le GIEC, est une grosse erreur. La science ne saurait imposer une politique car, par définition, la science évolue d’erreurs en erreurs. Si on avait agi comme cela au XIX° siècle, jamais nous n’aurions construit de lignes de chemins de fer à cause des dangers de la vitesse dénoncés par Arago, par exemple. N’oublions pas que la première catastrophe ferroviaire eut lieu en France en 1842 et a suscité une vague de peur anti-progrès. Aujourd’hui, le drame est que la pensée magique passe par la science, comme je le dis depuis des années et que dit aussi le physicien Serge Galam, justement à cause de cette sacralisation de la parole scientifique comme une vérité absolue, alors que la science ne peut délivrer qu’une vérité relative et circonstancielle en fonction de ses moyens techniques d’investigation et de ses progrès théoriques qui remettent périodiquement en question les certitudes du moment. Votre proposition en fin de débat ne peut donc être que mortifère. Ce qu’il faut c’est « élever le niveau de conscience des masses » pour paraphraser Mao, c’est-à-dire améliorer la culture la culture populaire et laisser au politique la maîtrise du destin de la nation et lui laisser la responsabilité des choix, comme du temps du Général. C’est ainsi que s’est construite la France moderne, y compris le CNRS ! Les experts n’ont pas à se substituer au politique, car outre la contingence de leurs analyses, ils ne sont pas indépendants des forces de pression économiques : que ne ferait pas un scientifique pour financer ses recherches et s’assurer la gloire d’une découverte ! On le voit bien aujourd’hui avec l’histoire du pseudo-dérèglement climatique quand ils sont prêts à nous ruiner pour des chimères.
    Il faut remettre les scientifiques à leur juste place et ne pas les laisser usurper le fauteuil des prêtres.
    Bien amicalement,

    Michel Bouillet.

  • Mengue dit :

    Je crois que tu n’as pas compris le sens de nos propositions: le politique est réservé dans son autonomie et souverainté : il a juste besoin de commission pour l’éclairer mais il est bien dit que c’est lui qui décide en fin de parcours après un débat éclairé auprès des citoyens et non les scientifiques
    donc on est bien d’accord mon Michel

    Philippe Mengue

  • Hillel dit :

    Philippe,

    Merci pour ton compte rendu si rapide et si précis et si juste.

    je reviens sur la possibilité d’avoir de l’information sur le travail d’Antoine
    en contactant

    lemenestrel @ wanadoo.fr

    et demandant à faire partie du listing pour recevoir la newsletter

    amicalement

    Hillel