Compte-rendu du café-philo du 26 novembre

Compte-rendu du café-philo du 26 novembre 2010
« Le présent simplement » présenté par Léopold Fizain

Léopold Fizain nous a d’abord entretenu de l’exercice de son métier, berger, de la joie, du bonheur, qu’il avait de s’occuper des chèvres, et de « vivre au vert » dans la nature. Depuis trop longtemps, il en a reporté la décision, et enfin : « je peux faire ce que je veux ». Il est « au ver, au vert » tout le temps. Comme ça « je peux vivre ma vie, simplement ». Avant ce n’était pas simple. Il a du faire le réapprentissage de sa vie mais avec ce métier, ses projets de transhumance, sa vie dans les collines, la conduite du troupeau, cela lui permet de « vivre au présent simplement », « de ne pas se prendre la tête ».
Voilà. Tout simplement.
Beaucoup de questions furent posées et la spontanéité, la sincérité sans affectation, furent pour beaucoup dans l’intérêt amical qu’ a suscité le discours de Léopold : le fantasme d’une vie simple, sans complication, « naturelle », prenait corps. On aurait pu en rester là. La réflexion philosophique s’annulait dans cette coïncidence de soi à soi, de la vie à elle-même, sans séparation, sans la dualité de la réflexion. Ou bien le café philo s’annulait instantanément au profit d’un reportage narratif sur le métier de berger ou bien on tentait d’introduire des failles dans ce qui était le discours d’une vie toute à soi, toute entièrement plongée dans l’adhésion à elle-même, au travail sans obstacle vraiment dissociant. Mais d’abord le germe du mal, de la souffrance venait de la simple réflexion, du fait de la simple prise de conscience de cette vie. La lame de la dissociation était déjà là, du fait que cette vie consentait à se dire, à se raconter, et donc, en prenant conscience de soi, elle commençait à se séparer d’elle-même à devenir en quelque sorte double et non plus simple, à se perdre dans la représentation ou la narration de soi.
Mais la difficulté était que nous avions tous envie d’y croire, tant la promesse d’une vie enfin réunifiée est présente en chacun de nous. Il ne pouvait être question d’effracter violemment cette conscience prétendue une. Il fallait suivre le jeu des questions et tenter de pointer ici ou là des germes d’écart, de distance, de dédoublement, de perte de la simplicité.
Ce fut très difficile et je me suis trouvé comme modérateur chargé de faire surgir des problèmes là où l’on n’en voulait pas, là où toute interrogation était implicitement mis au compte d’une « prise de tête ». Le « Je ne me prends pas la tête » comme leitmotiv et comme principe. Comment penser un peu (et donc dans l’écart) et ne pas s’en tenir à la répétition brute de ce qui venait d’être dit ? Etre tout entier dans ce qu’on fait sans se torturer avec des questions, voilà ce qu’on reproche à la philosophie (c’est le vieux reproche éternel présent dès les sophistes), de ne pouvoir atteindre. Autrement dit on était d’un coup dans la sagesse et non plus dans l’amour de la sagesse qu’est la philosophie. Le sage ne peut être sage qu’à ne plus réfléchir sa sagesse, ne plus la légitimer, la questionner… Bref le sage est sage de ne pas être philosophe, soit celui dont le point de départ est la certitude que cette sagesse il en est dépourvu et qu’en conséquence il la cherche (pour la chercher ou l’aimer « philo », il faut au moins comme Socrate qu’il sache qu’il ne l’a pas). Voilà donc le rempart auquel je me heurtais et qui s’exprimait implicitement avec une facilité déconcertante. Je devenais le modérateur d’un café philo faisant l’éloge de la réduction à minimum de la philosophie, l’éloge de la non philosophie. Comment faire pour sortir de ce paradoxe ou de cette contradiction ?
Une seule solution il me fallait quitter ma position de gentil modérateur et prendre les choses en main, avec vigueur. Heureusement j’avais préparé un peu, prévoyant ce qui m’attendait.
Mon intervention, nécessairement très directive, fut d’introduire le soupçon que tout ceci pouvait relever de l’illusion, du fantasme. Il ne suffisait pas de l’énoncer comme ça, il fallait trouver des arguments pour déstabiliser l’assurance. Je dois reconnaître que ce fut un peu un saccage improvisé. Tout fut bon pour moi.
Qu’est ce que ce présent dont on se contente simplement ? Le présent simple est-ce pensable ? Qu’est le présent ? Dès qu’on le pense il disparaît, et l’on ne sait plus ce qu’est le temps (dit Saint Augustin qui ouvre la modernité et les analyses de Sartre et de Husserl). Le « main-tenant », dans lequel on est censé trouver plénitude et richesse, ne peut être tenu en main, il fuit, s’écoule comme un flux, comme de la flotte, insaisissable. A peine j’ai dit : « le présent » qu’ il est déjà parti… (Saint Augustin, Confessions) Le temps n’est rien, et le présent n’a pas plus d’être que le passé qui n’est plus et que l’avenir qui n’est pas encore : alors quel peut être l’être du temps lui qui est composé de trois non être ? Et le maintenant, le présent, où l’on dit qu’on a trouvé la plénitude : tout cela, n’est-ce pas fantasme, illusion, croyance !
Ouf ! Ca commençait à trembler un peu… Un peu de faille, de vide pour respirer. Mais il fallait aller plus loin. En attaquant : « simplement » et en demandant s’il peut y avoir une vie simple. Le simple est le « sans pli » (simple vient du latin sine plica). L’être humain est pour le moins rapport à soi et ce rapport Foucault le pense comme un pli (un pli du dehors). Donc vivre sans pli, c’est foutu. L’homme est l’être double par excellence et donc il ne peut être simple. Le Simple a aussi le sens de sans art, sans artifice (naturel), sans ruse, sans manières. On sait qu’aucune activité humaine ne se trouve être naturelle puisqu’elle plonge dans la culture, les médiations, le détournement, la greffe, le parasitisme, etc. toutes inventions humaines qui ne sont pas simples. Dont la domestication des animaux (- 8OOO ans) et le métier de berger !
Dans ma lancée, je n’ai pas sorti la deuxième antinomie de la Critique de la raison pure (soit le conflit de la raison avec elle-même qui peut soutenir alternativement et rationnellement ou bien que rien n’existe comme le simple et qu’aucune chose n’est faite (composée) de partie simples ou bien que toute substance est composée, est faite de parties simples (Pléiade, I, p. 1093). J’ai préféré poser la question éthique : faut-il ou non tendre le plus possible à une vie simple pour être heureux ? Ou bien au contraire comme on l’a souligné dans l’assistance ne faut-il pas aller toujours plus loin dans les médiations, les ruses et les inventions techniques, la projection dans le futur, la transformation du monde en vue en rapport avec un projet (politique ou autre) ?
Cette inclinaison m’entraînait personnellement vers Nietzsche et le modèle du Christ. Etre simple c’est laisser venir à soi…, a-t-on dit dans l’assistance. Oui, c’est sûr, vivre simplement c’est accueillir, ne pas s’opposer. Dire non, nier, c’est créer une dualité, un rejet une séparation, perdre la simplicité, scinder la vie, perdre son unisimplicité. La vie simple suppose un acquiescement à ce qui est. C’est une tradition fort lointaine de notre culture qui remonte au Christ de l’Evangile (même si l’Eglise s’est empressée de recouvrir cette éthique grandiose). Le royaume des cieux (= le bonheur que nous cherchons tous) appartient aux hommes simples : « Heureux les simples d’esprits car le royaume des cieux leur appartient » (MATHIEU, 5, 3). Le Christ prend aussi le modèle des enfants (« celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas », Mt, 10, 2-16). Et ce royaume n’est pas au-delà, il est ici bas, dès maintenant (« le royaume de dieu est arrivé en vous », Mt, 12, 28). Le Christ dit Nietzsche est le « joyeux messager » (L’Antéchrist § 33). Le règne est en nous et dès maintenant : plus de dualité, une seule vie simplement. Nietzsche fait dire au Larron sur la croix à côté de lui (qui vient de lui dire qu’il croit qu’il est certainement « divin », « un enfant de Dieu ») :
« si tu as senti cela, dit le Sauveur, tu es au Paradis, tu es toi aussi un enfant de Dieu » (L’Antéchrist, § « 35).
Nietzsche encore :
« Le « royaume des cieux » est un état du cœur et non pas quelque chose qui vient « au-dessus de la Terre » ou « après la mort » […] le « règne de Dieu » n’est rien que l’on puisse attendre ; il n’a ni hier, ni après-demain, il ne viendra pas dans « mille ans » — c’est l’expérience d’un cœur (eine Erfahrung an einem Herzen) : il est partout, il n’est nulle part… » (L’Antechrist, § 34).
Concluons. Rien n’est plus difficile que le simple, comme le dit Heidegger. Il suppose quelque chose de très difficile car il ne s’agit pas de « faire l’enfant » ou de « faire l’idiot ». Il s’agit d’un devenir à la manière de Deleuze. Il ne s’agit pas d’imiter les enfants. On serait puéril. (Deleuze, Dialogues). Il faut faire exister l’enfant dans l’adulte que nous sommes au point que les deux se co-respondent dans leur différence. C’est un devenir et non un état de fait.
Telles sont la prudence et la vigilance nécessaires pour qui s’engage autant qu’il lui est possible dans cette voie dite du simple. Quant à savoir si nous devons la prendre, et non pas abandonner toute cette fantasmatique un peu

bouddhiste, un peu zen, en tous cas « oriental », nous en traiterons une autre fois, mes chers amis !

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Une réponse à Compte-rendu du café-philo du 26 novembre

  • Zimp dit :

    Meri pour ce compte-rendu. Il est en effet difficile, du point de vue du tact, de remettre en question celui qui affirme avoir trouvé le bonheur dans la simplicité. Faut-il préférer le pli ? Voilà une bonne question