Cours de Philippe MENGUE à l’UPA

Présentation du cours de Philippe MENGUE sur « les frontières »

L'Université Populaire Avignon, Université, Sainte-Marthe, grand amphi, à 18h30

Je voudrais principalement inquiéter ce qui me semble une injonction dominante dans l’opinion (intellectuelle) présente : le « il faut être pour le sans-frontière », sinon on est archaïque ou réac. Je tenterai de montrer que c’est beaucoup plus compliqué que ce que laisse penser un tel slogan et de telles dévalorisations, la pensée de Deleuze n’y objectant aucunement, tout au contraire.
Le titre des 3 interventions pourrait être « Ambiguïté et fécondité des frontières ».

Si l’on parle de frontières, on évoque nécessairement un espace, une société délimitée, dé-finie, et donc relativement fermée par ces frontières (fines en latin). Donc relativement close. La problématique générale sous-jacente est celle du fini (la limite, le déterminé) dans son rapport à l'infini (le sans frontière, l'illimité, l'indéterminé…). Le « sans frontière » ne rejouerait-il pas sous un autre mode l’aspiration (quasi éternelle) à l’infini ? L’examen du concept de frontière, ou de limite qui en est un cas particulier, nous conduit (sur le plan logique et ontologique) à reprendre la dialectique de Platon et de Hegel. Le concept de frontière ne fait pas vraiment frontière entre le même et l’autre, l’identique et le différent. La frontière serait essentiellement, intimement, poreuse, soit une manière de n’être pas tout à fait « frontière ».

La frontière nous interpelle évidemment le plus sur le plan politique. L’existence de la mondialisation (globalisation), massive, envahissante, nous interroge quant à la nécessité de frontières. A son image, on se réclame de la déterritorialisation et du sans frontières, du cosmopolitisme, de l’hybridation, du métissage, de la créolisation … Mais, c’est peut-être facile, car on peut constater sur le plan politique un regain de demande de frontières et de territorialisation. Nous ne sommes pas sortis des sociétés closes, puisque, c’est un fait irrécusable, tous les hommes aujourd’hui vivent dans des Nations, Etats, soit des ensembles munis de frontières (ou bien dans des fédérations ou confédérations d’Etats en voie de constitution, ex. Europe, qui elle-même aura des frontières). Nous sommes territorialisés.
Comment comprendre cette autre demande, opposée à la précédente ? Comme un archaïsme réactionnaire, une survivance ? Ou comme une avancée préservatrice et résistante qui nous empêche surtout de nous conformer aux exigences du nouveau marché mondial ?

Le plus inquiétant, qu’est-ce : les frontières ou leur abolition ?
Le plus inquiétant : est-ce la territorialisation et le regain d’Etats ? Ou, au contraire leur laminage ?
Ne sommes-nous pas en train de devenir tous plus et mieux protégés, partageant de plus en plus les richesses, les savoirs, les technologies et les progrès médicaux, dans un monde ouvert, de paix et sans frontières ? Ou bien, sommes nous devenus de plus en plus les objets (échangeables) d’un marché planétaire sans frontières ? Ne sommes-nous pas les otages d’un Ordre mondial, uniformisant, qui ravage les cultures, homogénéisant les individus, les groupes et les cultures qui ne sont avec leurs « archaïsmes » (= leurs traditions) que des « obstacles » à laminer en vue de l’échange généralisé des marchandises et des hommes ?
Nietzsche dénonçait la « bigarrure », le vêtement d’arlequin de l’homme moderne et son absence de culture, ramassis de tout ce qui a été cru. D’autre part, l’Etat mondial, de paix et de sécurité, ayant aboli toutes frontières, s’il doit voir le jour, semblerait, malgré tout le bien-être qu’il peut apporter, plus à redouter qu’à acclamer, plus totalitaire dans sa transparence fluide et blanche, et son apparence démocratique et bienséante sans secret ni abri, que les Etats les plus territorialisés.
Dans ces conditions, qu’est-ce que peut donc être une société ouverte ? Est-ce qu’elle peut abolir les frontières ? Le doit-elle ? Comment ? Que vise-t-elle ? Qu’entendre par processus de déterritorialisation ?

Je ne ferai qu’amorcer ces questions, bien évidemment.
Après un tour d’horizon concernant les problèmes les plus marquants de la globalisation, je m’appuierai, principalement, d’un côté, sur le cosmopolitisme kantien (Projet de Paix perpétuelle, 1791) et celui de Derrida (Cosmopolites de tous pays, encore un effort), de l’autre, sur la thèse du mondialisme sans frontière ni Etats qui est soutenue dans les deux livres récents de Hardt et Negri, Empire (2000) et Multitude (2004). Je terminerai par une évocation de ces questions dans la philosophie de Deleuze en tentant d’éclaircir les rapports entre les deux processus distincts mais inséparables, que nous n’avons cessé d’invoquer, de territorialisation et déterritorialisation, car ils sont au cœur de sa pensée et au cœur de la question des frontières, soit au cœur même du politique tout court.

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