En hommage à Jerry Krellenstein, st Eusèbe, 19 oct 2013

DISCOURS DE PRESENTATION

A LA RETROSPECTIVE DE J. KRELLENSTEIN,

du 19 octobre 2013

Philippe Mengue

On m’a demandé d’intervenir, de « faire un petit discours pour Jerry ». D’accord, je m’exécute. Mais j’interviens en philosophe, ou de ce qu’il en peut être.

Je commencerai donc par l’évidence banale que voici : la peinture « moderne », en art comme en de nombreux autres domaines, est à penser comme une entreprise de démolition des formes, de brouillage des formes et des institutions. En ce sens la peinture de Jerry Krellenstein appartient bien à la modernité.

Ce qui l’est moins, mais est tout aussi basique et élémentaire, c’est d’essayer de comprendre le pourquoi de cette revendication moderne de dissolution des formes dont fait partie l’expressionnisme abstrait, ce vaste mouvement dont fait partie Jerry. Pourquoi vouloir défaire les formes ? Pourquoi ce désir de l’informel ? N’était-ce pas plus beau avant ?

Quand Francis Bacon se demande, à propos de son portrait d’Innocent X, fait en écho à Velasquez, si finalement Velasquez ce n’était pas mieux, il porte le fer d’une interrogation féconde au cœur de la peinture moderne. Qu’est-ce qui se passe avec ce désir de déformation ?

Jerry peint des corps encore reconnaissables, d’animaux, d’hommes, de joueurs de musique, de soldats, de tambours-majors, de sortes de doubles ou de jumeaux, silhouetés depuis une évocation de Shakespeare ou de Lewis Caroll… Les formes, la figuration, ne sont donc pas absentes, mais elles sont déformées. Quel intérêt, quelle fin artistique poursuit cette déformation ? Avec l’art classique et même encore avec les Impressionnistes, n’étaient-ce pas mieux, beaucoup mieux ?

Ce mouvement moderniste a, comme on le sait, abouti à la suppression de l’œuvre picturale elle-même, et il a prodigué de multiples inventions pour remplacer la peinture qui s’était, comme les dieux, retirée. Les hyper- ou post- modernes ont laissée tomber la peinture au profit « d’installations » souvent intelligentes ou astucieuses, provocatrices, ou plus récemment, au profit d’une mise en service de l’art en vue du renforcement du lien social (soit l’art dit » relationnel », et qui a du succès dans de nombreuses municipalités).

Si donc nous, ici ce soir, aimons encore la peinture — et nous l’aimons encore sinon nous ne serions pas là— nous avons à nous demander pourquoi dans cette peinture moderne vouloir d’une peinture a-formelle ?

La réponse, typiquement moderne, c’est de dire que la forme, aussi belle soit-elle, détient un pouvoir d’enfermement. Toute forme emprisonne. Voilà le credo ou le principe de la modernité. Déformer ou faire éclater la forme, c’est libérer. Et la libération n’est ce pas ça que les modernes veulent par dessus tout ? et cette volonté n’est-elle pas ce qui les définit ?

Mais se libérer de quoi ? Qu’est-ce que la forme emprisonne ? Qu’est-ce qu’un tableau du Lorrain ou de Poussin, par exemple, emprisonne ? On ne voit pas très bien. La réponse des modernes à cette question est du type : la forme emprisonne la force. Admettons. Il y aurait donc des forces emprisonnées qui seraient à libérer. Soit. Mais quelles forces ? Où sont-elles ? La belle forme classique, quelle force est-elle en train de contenir ?

Réponse des modernes : la forme emprisonne des forces invisibles qui échappent à la perception ordinaire, utilitaire ou vitale, qu’on ne voit donc pas.

On comprend donc, à partir de cette construction à coup d’axiomes plus ou moins cachés, que l’art moderne se définisse comme captation de forces invisibles, d’intensités potentielles qui sont réelles, actives, mais non actuelles, ou non présentes tres populaire et simple de comprehension, mais faut-il encore connaitre les regles du blackjack pour y jouer. à notre perception. L’art moderne se réclame donc d’un potentiel de forces qui débordent le monde, soit donc d’un Chaos, ou d’un « Chaosmos » qui est en excès sur le monde, sur le mundus ou le cosmos bien ordonné de notre perception vitale et ordinaire, avec ses formes bien délimitées, bien reconnaissables, et stables. Il ne s’agit pas d’un autre monde qu’il faudrait évoquer, symboliser, comme ce fut le cas par exemple avec la peinture chrétienne. On est toujours dans le même monde (= immanence athéologique), mais on est dans ce qui dans ce monde-ci est en excès et déborde de toutes part les formes actualisées.

Le problème de l’art moderne — du moins quand il veut encore faire de la peinture —, devient donc le suivant : comment capter ces forces ?

La solution Jerry Krellenstein n’est pas d’abolir la figuration au profit d’un pur règne des forces et des lignes sans contours ni formes, comme chez Pollock. Comme chez Francis Bacon, il conserve la forme, ou en partie. Mais, à la différence de ce dernier, ce n’est pas la déformation qui est l’essentiel. Je dirai qu’il restitue la forme figurative dans un giclée de couleurs. Ce dont les lignes colorées sont porteuses, c’est la force du geste qui les a posées sur la toile et qu’on sent encore dans sa force, dans sa violence spontanée. Il est expressionniste. Mais c’est un expressionnisme qui emprunte au geste, à la gestualité du coup de pinceau, la ressource de capter les forces que les belles formes sublimes de l’art classique nous masquaient malgré leur beauté.

Tel est, du moins, ce que les modernes nous racontent, ou nous fabulent plutôt, à propos de l’histoire de l’art. Je vous la transmets, cette fable, car Jerry y croit, y adhère de toute son âme, comme vous le voyez. Et, fabulation pour fabulation, cette fabulation-ci vaut bien celle des classiques, alors pourquoi ne pas l’adopter ?

Il faudra donc que chaque trait de peinture de Krellenstein claquent comme un coup de fouet. Et ce qui va compter par dessus tout dans la gestualité, c’est le rythme des couleurs, des lignes, rythme en quoi Jerry est passé maître. L’œil, la vision optique, devient subordonné à la main, à son rythme qui trace, va et vient, tourbillonne. L’espace devient tactile, touché par l’œil regardant qui restitue le mouvement du corps en train de peindre, de s’exprimer gestuellement.

Mais là, j’en dis trop ou pas assez.

C’est le moment où le discours articulé, conceptuel, qui réfléchit l’art, doit se taire pour laisser passer en nous les forces qui sont captées. Ces forces nous les sentons dans des traits de couleur. Et ces traits de couleur, comme des épées colorées ou des tourbillons lumineux, traversent les formes, les déforment.

Sentons et admirons donc cette violence du geste inscrit dans la couleur par Jerry Krellenstein !

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