Intervention sur la Philosophie d’Emmanuel Levinas

Intervention de Gérard Bailhache sur la Philosophie d’Emmanuel Levinas

EMMANUEL LEVINAS

Repères biographiques et bibliographiques

Emmanuel Levinas est né le 12 janvier 1906 en Lituanie à Kovno (Vilnius), dans une famille juive. Il fit des études classiques, apprit l’hébreu, fut initié à la Bible, qu’il dira être « le livre par excellence ». Grande interrogation sur Le Livre à cette époque, par exemple chez Mallarmé. Il lit les classiques russes, notamment Dostoïevski, les poètes, les romanciers. Ces auteurs furent considérés après coup comme une « bonne préparation à Platon et à Kant, inscrits au programme de la licence de philosophie ». Il lit également Shakespeare, dont il dira plus tard : « Il me semble parfois que toute la philosophie n’est qu’une méditation de son oeuvre ». En 1914, sa famille émigre en Russie, à Kharkov. Il vit là la révolution de 1917.
1923. Levinas est à Strasbourg, où il commence des études de philosophie et se lie avec Maurice Blanchot. Cette amitié s’est poursuivie jusqu’à la mort, et chacun a écrit sur l’ami, Blanchot s’inspirant souvent des oeuvres de Levinas. Maurice Blanchot écrivait ces quelques mots en 1990, répondant à une demande du magazine Globe sur le silence : “Oui, le silence est nécessaire à l’écriture. Pourquoi ? À l’encontre de Wittgenstein (du moins tel qu’on l’entend superficiellement) je dirais que ce que l’on ne peut dire, c’est précisément là que l’écriture trouve sa ressource et sa nécessité. De là aussi que l’auteur, en tant que Je, doit faire le plus possible abstraction de soi. Il n’a pas à survivre, et s’il vit, personne en principe ne le sait et peut-être non plus lui-même.
Voilà presque 65 ans que je suis lié à Emmanuel Levinas, le seul ami que je tutoie. Je lui dois beaucoup, pour ne pas dire tout. Bénédiction imméritée.”
1928-1929. Année universitaire à Freiburg, où il assiste aux cours de Husserl et Heidegger. Levinas a été l’un des premiers lecteurs français d’Être et Temps, paru en 1927, et l’auteur d’un des premiers articles sur Heidegger en français, « Martin Heidegger et l’ontologie », paru en 1932.
1930. Publie sa thèse de doctorat de 3e cycle : La théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl. Premier livre consacré à Husserl en France ; c’est par ce livre que Sartre a découvert Husserl et s’est mis à le lire. Levinas quitte Strasbourg pour Paris. Il a été l’introducteur de Husserl en France ; il y a un côté passeur, transmetteur, chez Levinas, comme chez tous ceux qui ont été obligés de franchir des frontières de manière définitive. Passeur d’univers de pensées, de cultures.
1933. L’arrivée de Hitler au pouvoir marque une profonde rupture dans cette vie « dominée par le pressentiment et le souvenir de l’horreur nazie ». 1934. Levinas publie dans la revue Esprit un article étonnant : Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, republié voici quelques années avec un bel essai de Miguel Abensour. Citons la fin de ce texte prémonitoire, p. 23-24 : “Mais nous rejoignons ici des vérités bien connues. Nous avons essayé de les rattacher à un principe fondamental. Peut-être avons-nous réussi à montrer que le racisme ne s’oppose pas seulement à tel ou tel point particulier de la culture chrétienne et libérale. Ce n‘est pas tel ou tel dogme de démocratie, de parlementarisme, de régime dictatorial ou de politique religieuse qui est en cause. C’est l’humanité même de l’homme.” Et quelques lignes du post-scriptum de 1990, p. 26 : “On doit se demander si le libéralisme suffit à la dignité authentique du sujet humain. Le sujet atteint-il la condition humaine avant d’assumer la responsabilité pour l’autre homme dans l’élection qui l’élève à ce degré ? (Élection venant d’un dieu – ou de Dieu – qui le regarde dans le visage de l’autre homme, son prochain, lieu originel de la Révélation.”)
1936. Première publication d’une méditation personnelle, intitulée De l’évasion.
1939. Levinas, qui avait obtenu sa naturalisation française en 1930, est mobilisé ; il est fait prisonnier en 1940 et passera toute la guerre en Allemagne, dans un camp d’officiers prisonniers. Sa femme, restée en France avec leur fille, est protégée par Maurice Blanchot, puis par des religieuses. Ceci sera très important dans son rapport au christianisme. Sa famille et celle de sa femme, restées en Lituanie, sont massacrées par les nazis. Lui, sa femme et sa fille, furent les seuls survivants de toute leur famille. Ils eurent un fils après la guerre, Michaël, né en 1949, pianiste et compositeur.
1947. Publie De l’existence à l’existant, rédigé pour la plus grande part en captivité, ainsi que des conférences sur Le Temps et l’Autre. Dans ces années d’après-guerre, se produit un événement important : Levinas commence l’étude du Talmud sous la direction de M. Chouchani, « maître prestigieux et impitoyable d’exégèse et de Talmud ». À cette époque, il est directeur de l’École normale israélite orientale qui forme « des maîtres de français pour les écoles de l’Alliance israélite universelle du Bassin méditerranéen ». Levinas viendra tardivement à l’enseignement supérieur.
1949. Publie En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger.
1961. Thèse de doctorat ès lettres, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité. Au terme de la soutenance, Ricœur dira : « Maintenant, il va falloir compter avec Levinas ». Levinas est nommé professeur à l’Université de Poitiers en 1963, puis à Nanterre en 1967 et à la Sorbonne en 1973. Prend sa retraite en 1976.
1963. Publie Difficile Liberté, recueil d’essais sur le judaïsme très important dans et pour le judaïsme français.
1973. Publie Humanisme de l’autre homme.
1974. Publie Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, l’ouvrage sans doute le plus achevé, et donc le plus difficile.
1982. Publie De Dieu qui vient à l’idée. Il a ensuite écrit un certain nombre d’ouvrages qui souvent rassemblent des articles dispersés dans des revues différentes, souvent peu accessibles.
1982-1993. Une grande activité de conférences et de publications de recueils rassemblant nombre d’articles. Grande importance des ouvrages recueillant ses lectures talmudiques faites chaque année pendant vingt-cinq ans au Colloque des intellectuels juifs.
Meurt en 1995, dans la nuit du 24 au 25 décembre.

Un itinéraire, une histoire et donc le chemin d’une pensée qui s’est élaborée sous influences. Les influences majeures ont été mentionnées : la littérature russe, Shakespeare, la Bible lue depuis l’enfance dans les lettres carrées de l’hébreu. Husserl et Heidegger pendant la formation philosophique, sans oublier Platon, Descartes, Kant, Hegel ainsi que Franz Rosenzweig, ce penseur juif qui affronte l’idéalisme allemand au sortir de la première guerre mondiale. La culture philosophique de Levinas est très grande et elle affleure en permanence sous sa plume. Autre influence, enfin : le Talmud, permanente source d’inspiration dans le débat avec la culture occidentale, c’est-à-dire la Grèce. Avec le Talmud, Levinas fait entendre la voix biblique, talmudique et juive dans notre culture.
Les événements de l’histoire sont décisifs : la première guerre mondiale, la révolution de 1917, l’entre-deux guerres, le second conflit mondial avec, en son centre, ce que les juifs nomment la Shoah, la catastrophe qu’est l’extermination d’un peuple, le peuple juif, au sein même de l’Europe qui représentait ce qu’il y avait de plus élevé dans la culture et la spiritualité. Levinas, peut-on dire, s’est exposé à cet événement, et a exposé la tradition philosophique à cet événement, la déplaçant vers ce qu’elle a oublié, vers ce qu’il dit qu’elle a oublié, non pas l’Être, comme chez Heidegger, mais autrui, l’autre homme. Ainsi, il va tenter de découvrir ce qu’est l’humanité de l’homme. Comment penser l’homme et l’humanité de l’homme, lorsque nous avons découvert « le peu d’humanité qui orne la terre » (AE, 233, 283), lorsque nous avons devant nos yeux et en nos mémoires le souvenir de ce que l’homme est capable d’infliger à l’autre homme, à autrui, son prochain et son frère ? L’une des questions qui ne cesse de résonner dans son œuvre est celle de Genèse 4 : « Qu’as-tu fait de ton frère ? ».
Ceci permet de comprendre ce que dit Zygmunt Bauman, grand nom de la sociologie  allemande méconnu en France, auteur de  La société assiégée ; cet ancien marxiste souligne le caractère éminemment subversif de « l’instinct moral » car il ne peut être ni contrôlé, ni codifié. Se sent chez lui l’influence d’Emmanuel Levinas, qu’il tient pour « le plus grand philosophe du XXe siècle ». Notre conscience ne se soumet qu’à l’autorité impuissante de l’Autre. Mais « c’est justement sa faiblesse », dit-il, « qui démontre ma force, ma capacité d’agir, ma responsabilité », l’action morale désignant pour Bauman tout ce qui s’accorde en profondeur avec cette responsabilité, seule gardienne de notre humanité. Thèmes profondément levinassiens.

« Lire Levinas, enseigner Levinas est un harcèlement »  dit Guy Petitdemange, le plus fin lecteur de Levinas(1) . Ses questions nous harcèlent, nous dérangent. Lire Levinas, le relire, c’est toujours entrer dans un pays inconnu et surprenant. Il est essoufflant(2).

Quelques notes sur la philosophie d’Emmanuel Levinas.

Assez tardivement connue, très médiatisée, même si elle est disponible en livres de poche, l’oeuvre reste difficile à lire.
Une grande voix, pas seulement en France : en Amérique latine, dans les pays de l’Est Levinas est beaucoup lu et étudié par des philosophes, est traduit en allemand, en anglais, et connaît une audience de plus en plus grande aux Etats-Unis, où des revues lui consacrent des numéros entiers ces dernières années. Même traduit en japonais et étudié en Chine. Pourquoi ?
– Un retour à l’expérience. Une philosophie qui s’enracine dans le concret et qui n’a pas peur de décrire le concret. Ce qui fait que le lecteur, dans une première approche, se sent chez lui, concerné, et invité à regarder autrement ce qu’il prenait pour des évidences.
– Une mise en question des discours systématiques, globalisants, totalisants.
– Une réflexion qui n’oublie pas l’histoire européenne : la première guerre mondiale, la révolution russe, la seconde guerre mondiale, la guerre froide, les camps dans le monde entier. Événements que Levinas a vécus dans sa chair et en étant engagé (officier de l’armée française, prisonnier pendant quatre ans).
Il parle de tous ces événements, et en particulier de la Shoah, sans pathos, toujours avec une grande fermeté, une grande discrétion, une grande pudeur. Mais il formule ses questions à partir de ces moments, de ces lieux de l’histoire qui ne peuvent qu’interroger sur l’homme et donc l’invitent à poser la question : Qui est l’homme ?,  question qui traverse toute son oeuvre. Genèse 4, l’histoire de Caïn et d’Abel, est un texte pour lui central : Qu’as-tu fait de ton frère ? Est-ce que la relation interhumaine est une relation toujours violente ?

Il mène une double confrontation :
– avec l’idéalisme allemand, notamment Hegel, et il a été profondément marqué par Rosenzweig, qui a interrogé Hegel suite à la guerre de 14 -18. Levinas est d’accord avec la critique de Rosenzweig : le système, qui se traduit en vie sociale et politique, évacue l’individu et pense la mort de l’individu au service d’un universel qui lui échappe. Très grande protestation par celui qui a vécu la guerre sur le front des Balkans. L’individu n’est pas un moment d’un processus qui le nie.
– avec l’autre courant dominant de la philosophie du vingtième siècle, la phénoménologie, et notamment Heidegger. Levinas a été disciple de Husserl, et la lecture de Heidegger a été pour lui un éblouissement, notamment Être et Temps, qui offre une analyse phénoménologique de l’existant humain. Qu’est-ce que l’existence, comment la décrire, comment devient-elle ce lieu où l’homme advient à son humanité ? Levinas est de son époque et dans son époque.

Une originalité : il introduit à doses homéopathiques, le texte biblique et le texte talmudique dans le discours ordonné et ordonnancé de la philosophie. Ils ont autant droit de cité que les vers des poètes.

Ceci comme indications pour situer brièvement l’enracinement de l’homme. L’une des questions centrales peut se formuler ainsi : si les systèmes ne sont plus possibles, n’en demeure pas moins que continue de se poser la question du sens de l’existence, de sa signification.
Son lieu central, et, au fil des oeuvres, unique : le rapport à autrui. Le sens n’est ni derrière nous, ni devant nous, ni au-dessus de nous – Levinas avait une très grande admiration pour Nietzsche – mais entre-nous. Voilà le lieu que Levinas n’a cessé d’explorer, de décrire, de préciser jusqu’en ses ultimes recoins.
Relation, donc, entre moi et l’autre, qui n’est pas égale, donc vécue sous le signe de la réciprocité, mais inégale, donc vécue et pensée sous le signe de l’asymétrie. La responsabilité est sans limites. Je suis responsable d’autrui jusqu’au bout, jusqu’à sa fin. Je ne peux me récuser.
Une pensée de l’excès, d’un certain paroxysme, qui va aussi introduire, progressivement, en prenant son temps, l’interrogation sur l’Infini, autre nom pour Dieu.
Ici, Levinas retraverse la tradition philosophique et prend appui sur Platon – le Bien au-delà de l’essence –  Descartes – l’idée de l’Infini en moi me déborde, donc je ne peux en être le créateur, elle m’est donnée de plus loin que moi – et cela pour tenter une parole d’après le nihilisme. Levinas prend acte du travail de Nietzsche : il n’y a plus d’arrière monde. Ceci veut dire aussi que cette vieille question de Dieu va se jouer, s’expliciter dans l’entre-nous, dans le rapport interhumain.
Conséquence : l’interrogation sur l’Infini va prendre une dimension éthique, et ce dans un double rapport, et à la tradition philosophique, et à la tradition biblique-talmudique-juive.
Dans cette référence jamais cachée au judaïsme, une grande place est accordée à la Thora, à la Loi – Aimer la Thora plus que Dieu est le titre d’un article de Difficile Liberté – parce que celle-ci nous dit comment nous comporter à l’égard d’autrui. Le rapport à Dieu ne se fait jamais les mains vides, mais toujours dans le souci du rapport à autrui.
D’où un discours extrêmement élaboré, complexe, retors parfois, mais qui n’est pas un discours spéculatif, systématique, qui nous donnerait une logique à prétention universelle. Ce dernier n’est plus possible pour Levinas, si nous savons entendre ce qui s’est passé dans notre histoire. Nous avons là un des paradoxes de Levinas : si son oeuvre est enracinée sans cesse dans l’histoire, il n’a pas élaboré de philosophie de l’histoire. En ce sens, il est phénoménologue jusqu’au bout, c’est-à-dire modeste : tout est toujours à reprendre jusqu’au bout.
S’il insiste sur l’entre-nous, Levinas n’évite pas cependant cette question de l’histoire, et il la traite sous la figure du messianisme, pensé non pas comme récapitulation, mais comme ce qu’il nomme le Dévouement sans promesse, la bonté sans attente de récompense.

Pensée à mon sens difficile, exigeante, écrite dans une langue superbe, et qui a du succès, même si celui-ci a été tardif. Pourquoi ce succès ?
– Sa recherche répond à une attente, peut-être confuse, autour de qui est l’homme, qu’est-ce qui est possible entre les hommes alors que la violence semble l’emporter partout. Y a-t-il encore des conduites humaines qui aient du sens et qui ne soient pas seulement des rapports de force ?
– Il affirme aussi que l’homme ne se réduit pas à un ensemble de déterminations extérieures – familiales, culturelles, sociales, économiques, politiques. C’est là son rapport de contestation permanente à tout le courant structuraliste, si dominant lorsqu’il écrivait son oeuvre. Le titre d’un de ses recueils, Humanisme de l’autre homme, indique bien ce qu’il veut dire et faire entendre.
– Il propose, et n’impose pas. En ce sens, le lire, c’est toujours prendre position. L’expérience de l’enseignement le montre à chaque fois : des gens sont séduits dès la première lecture, d’autres totalement réticents, fermés. Puis, au fil du travail, des changements s’opèrent, parce qu’il renvoie chacun à soi. Très peu d’auteurs suscitent de tels effets sur leurs lecteurs.

En conclusion,  ces quelques mots de Derrida : « L’a-t-on déjà remarqué ? Bien que le mot  n’y soit ni fréquent ni souligné, Totalité et Infini nous lègue un immense traité de l’hospitalité.(3) » . Levinas n’a cessé de reconduire la pensée  qui veut comprendre l’humanité au visage jamais saisissable de l’homme, ce visage qui dans notre histoire a été si souvent tué et si peu regardé. Un traité de l’hospitalité, nous en avons bien besoin aujourd’hui encore.

Gérard BAILHACHE.
Apt 22 octobre 2010.

1 – Voir son très beau livre Philosophes et philosophies du XXème siècle, Seuil, 2003.
2 – Voir Jacques Derrida, Adieu à Emmanuel Levinas, Galilée, 1997, p. 14.

3 – Adieu à Emmanuel Levinas, op.cit., p. 49

Publier
[del.icio.us] [Digg] [Facebook] [Google] [LinkedIn] [Reddit] [Twitter] [Email]