LA SCIENCE ET LA CONNAISSANCE DU « MONDE »

LA SCIENCE ET LA CONNAISSANCE DU « MONDE »

(Lette à Dani Zanca, artiste peintre et sculpteur,

en charge de nombreux projets sur la régions PACA, et ayant pour objet ses questions concernant le Monde, son origine, le « big bang » et autres questions attenantes concernant la science …

La science est une connaissance intra-mondaine dont la vérité est relative aux moyens de connaissances disponibles à une époque déterminée (instruments de mesure, etc. théories dominantes, etc.) et dont les objets sont nécessairement donnés (ou « produits ») dans l »expérience sensible (naturelle ou technologiquement préparée): objets finis, séquences partielles, mesurables ou contrôlables, etc.

Le monde est le tout absolu de ce qui est (l »Un-Tout).

Le monde ne peut donc être objet de science.

Si toute expérience a lieu dans le monde, le monde lui-même n »est pas donné sensiblement comme objet d »expérience et de contrôle ; on expérimente dans le monde pas sur le monde lui-même. Et s »Il n »est pas objet d »expérimentation, il ne peut être objet de science (au sens moderne).

La science pour ces différentes raisons ne peut et ne pourra jamais connaître le « tout » du monde (et le monde est le Tout, das absolute ganze, dit Kant).

De par sa constitution interne, la science pense des séquences à l »intérieur du monde, des processus qu »elle met en équation et forme des séries de tels ou tels types, dont elle cherche les lois : lois des chaînes chimiques, physiques, électromagnétiques qui sont indéfinies en quantité et en diversité aussi (on ne connaît pas toutes les « forces » à l »oeuvre dans l »univers).

La connaissance d »une partie, d »un processus intramondain, ne peut être érigé en modèle valant pour le « tout » du monde et donc ne peut nous dire ce qu »il est, elle ne peut nous dire quel est son « sens » ou son oeuvre propre, la manière dont il agit en tant que Tout, etc. Il peut être avec fin et commencement, ou n »en avoir pas, etc. On ne sait, et la science ne peut pas nous le dire, non pas comme on dit « en l »état » (de ses moyens, de ses connaissances) mais cela lui est intrinsèquement impossible. Elle ne peut par nécessité nous dire s »il est fini, et apparaît à un moment dans le temps ou pas, s »il est infini dans l »espace ou s »il est limité, si intervient ou non en lui une causalité intelligente ou libre, etc., toutes questions, donc, que se posent, ou peuvent se poser, certains philosophes et dont la science est à jamais incapable d »apporter une réponse.

De plus et surtout : la science suppose que le monde est rationnellement compréhensible, qu »il est ordonné globalement ; or le monde est peut être un « chaos » sans fond (Nietzsche), un jeu sans lois (Héraclite), une guerre, un polémos sans régularité (Héraclite encore), etc. : qu »en savons nous ?

La science, même (et surtout !), avec la théorie du « big bang », ne sort pas de cette limitation intra-mondaine qui lui est intrinsèque. Elle ne connaît qu »une tranche de causalité ou une partie de l »univers; de plus, avant l »instant t d »éclatement, pour elle, il y avait bien nécessairement quelque chose, un état quelconque de la « matière », etc., qu »elle va rechercher, qu »elle va dans une étape ultérieure chercher à connaître. Par constitution, elle dira qu »elle est momentanément devant de l »inconnu. De toutes les façons, on est certain que, de par sa constitution, elle ne peut pas dire ou démontrer qu »il n »y avait « rien », que le monde sort du néant (ce serait incompréhensible) et qu »il renvoie à un « Dieu créateur », comme le dit la Bible, etc. Donc la science ne fera pas avancer d »un pouce la connaissance du tout inconditionné, le monde en tant que tel. Elle nous fera progresser dans la chaîne des causes, en remontant indéfiniment d »états de matière en état de matières qui sont les conditions les unes des autres mais ces étapes ne sont pas le Tout lui-même qui reste inconnu

Toutes les questions touchant le monde en tant que tel (ou l »Etre) appartiennent à la méta-physique, et la « physique », si loin qu »elle peut être poussée, ne pourra nous dire ce qu »il en est de ce monde en lui-même. Il est donc possible que, comme Kant le montre dans la Critique de la Raison Pure, le monde soit inconnaissable. Il est pensable (c »est une Idée) mais non objet de savoir scientifique. Différence entre penser et connaître.

Toi, artiste, tu es peut-être plus à même de nous livrer des intuitions sensibles qui valent pour le tout ou pour notre rapport à l »être en tant que tel. Le peintre et le poète sont peut-être plus que le philosophe, et certainement plus que le savant dont ce n »est pas l »objet ni le projet, d »approcher ce sens du monde. En tous les cas la science, elle, s »en fout ! Elle veut des lois, des régularités qui seront toujours à l »intérieur du monde et ne concerneront donc pas le monde en lui-même. Il donc vain de croire qu »en ce domaine (la métaphysique ; mais aussi celui la morale et la politique) la science puisse nous faire faire des progrès. Elle peut nous aider à corriger de fausses intuitions, à critiquer des mythes, etc., mais pour l »essentiel elle ne nous fait pas connaître positivement ce qu »est le monde en lui-même : ces objets restent donc le lieu d »un questionnement, d »un étonnement (non pas accidentels mais essentiels d »après les explications que je viens de fournir).

Et moi, comme philosophe, j »ai fait mon boulot avec toi si je t »ai reconduit à cet étonnement, ce questionnement ultime, en désinserrant le scientisme sous-jacent, ou du moins en dégonflant le mythe de la « science-capable-de-nous-révéler-un-jour-l »énigme-du-monde » (l »énigme est à jamais). Tout ceci pour ne pas parler des « valeurs » éthiques, juridiques politiques qui, elles non plus, ne peuvent être découvertes ou légitimées par la science.

La science elle-même a besoin que l »on croit en elle, qu »on la tienne pour utile, légitime, et elle ne se soutient que de cette croyance, qui de plus est peut-être erronée (cf. Nietzsche, etc.). La science suppose la croyance et donc la science ne pourra jamais fonder la ou les croyances

Voilà en résumé ce que je tentais de te dire ce week-end par rapport à tes questions, et ceci est-il peut-être plus clair dit comme cela.

Bises à toi, mon cher artiste-philosophe,

Philippe Mengue

9 février 2009

adresse e-mail :

infos @ danielzanca.com

site pour connaître les œuvres de Zanca :

http://www.danielzanca.com

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