Le Syndrome du Titanic

Débat à propos du film le Syndrome du Titanic, film de Nicolas Hulot

Chers amis, Pierre, Etienne et François, Marie-Christine et mes autres amis,

je vous remercie pour cette soirée, pour la discussion et pour le film présenté, annoncé.
Malgré des contradictions relevées par mon entendement analytique sur le coup, j »ai, en réfléchissant, été très ému par ce film, beaucoup plus que je ne pensais, et c »est pourquoi je vous écris, ce matin.
Vous en ferez ce que vous voudrez, mais je ne polémique pas, je ne cherche pas à vous embêter ou provoquer ou critiquer, au contraire, je veux vous aider par mes réflexions. Tel est du moins mon intention sincère (car contrairement à la rumeur, je veux aider à sortir de l »enlisement dans lequel nous sommes et contourner l »esprit de renoncement et vraiment démagogique dans lequel se complaît la gauche, ou une certaine gauche, en faisant croire qu »elle a les solutions et fait son fond de commerce de la critique souvent haineuse et mesquine de toutes mesures de portée un peu générale proposé par le gouvernement en place).

Le film est très beau, poétiquement beau. C »est mon sentiment qui parle et en raison de cela je pense qu »il est supérieur à Home et à celui d »Algore. Il aura beaucoup d »impact, d »efficacité pour la prise de conscience, car il s »adresse directement à l »affect, à la sensibilité. (Ce n »est pas par des idées purement intellectuelles que vous ferez avancer les choses). Il a raison, Nicolas (Hulot !), c »est par le sentiment, par le brassage des affects que vous pourrez avoir crédibilité et mobilisation en votre faveur.
L »auteur nous fait part d »une expérience subjective. Il témoigne de ses errements, de sa prise de conscience nouvelle. Il est touchant, presque suppliant. C »est un ton éminemment religieux : la nature est sacrée, nous la saccageons pour des besoins vains et artificiels; il nous faut repentir; nous avons besoin d »un changement « spirituel », le « vieil homme » de st Paul doit mourir pour faire place à un nouvel homme converti (à la beauté de la terre et à sa mission respectueuse en elle, à son amour pour elle). Nous ne sommes rien, une infime partie d »un Tout infini. Humilité : « change ta vie, poussière, vois ta misère, la médiocrité de tes buts, change-toi, tourne-toi vers les vrais objectifs (= convertis-toi) … » On retrouve donc tous les thèmes de l »apologétique chrétienne et ce n »est pas de ma part une critique puisque je pense qu »on ne peut dissocier « religion » (croyance, engagement, foi, espérance) et politique  (je comprends maintenant votre hostilité à la religion chrétienne, c »est que vous êtes en concurrence avec elle, défendant quant à vous un sacré laïque, la Nature ayant remplacé Dieu ou les dieux enfuis).
Hulot se réclame d »un recommencement du monde; c »est très beau. Tout oeuvre d »art est toujours comme le premier matin du monde (Proust, écoutant la sonate de Vinteuil dans la Recherche). Aurore (Nietzsche). Comme ce dernier, il semble vouloir que la civilisation redevienne une oeuvre d »art, mais pour lui il faut qu »elle soit inscrite dans la nature, qu »elle s »insére dans ses équilibres naturels. C »est donc « artistiquement » qu »il s »adresse à nous : objectif artistique propagande artistique oblige. Désir nostalgique extrêmement puissant vu l »horreur du monde, la terre saccagée, le dépotoir, le gâchis et la souffrance humaine profonde mélancolie, peur, angoisse de l »avenir : tels sont les affects principaux qui sont mis en place judicieusement et avec tact (à mon avis) pour nous entraîner dans cette révolution spirituelle.
Je partage globalement cette manière et je vous conseille de ne pas détruire ce film (qui peut vous déplaire politiquement), vous en avez néanmoins grandement besoin.

En discutant avec vous, j »ai retrouvé le vieux problème de la destruction du capitalisme. Vous y croyez, mais n »y arriverez pas, car 1) ce que vous appelez capitalisme n »est que l »économie de libre marché et 2) que l »opinion ne pourra jamais vouloir tenter à nouveau l »expérience d »une économie collectiviste, communiste. Il sait cela Nicolas, et c »est pourquoi il dit capitalisme « sauvage » : ce qui veut dire « excessif ». Il reste donc à le moduler, réguler, limiter. Oui, vous avez raison, par lui-même le capitalisme est infini dans son désir de produire et de s »enrichir (produire pour produire, augmenter le capital indéfiniment, loi de la valeur, etc.). Il recèle des conséquences dangereuses et injustes. D »accord. Il faut donc non pas le détruire, car c »est impossible (coïncidant avec le jeu économique lui-même) mais le calmer, lui imposer des limites. Voilà le réalisme politique de Nicolas et je le partage, ainsi qu »un grand nombre de gens.

Maintenant, question capitale, comment imposer des limites à l »étalon fou qu »est le capitalisme ? Par une autorité politique. Nicolas fait démocratiquement appel à la prise de conscience de chacun : cela peut-il suffire? Les hommes peuvent-ils être supposés devenir raisonnables sans contrainte ? Laissons cette question philosophique et allons au plus concret.

Le problème de notre temps, c »est qu »il n »y a plus d »autorité « politique » réelle (à gauche comme à droite). La démagogie est le principe de gouvernement actuel des Etats et la gauche au pouvoir continuera (vu ses déclarations présentes, en France, c »est sûr).
La démocratie qu »on invoque comme autorité politique est-elle le régime capable d »assumer son vrai rôle politique et d »imposer aux peuples européens et américains des limitations drastiques de production, emploi et consommation ? Ce n »est pas sûr ; c »est un problème. Il faut y aller avec prudence et respecter les positions politiques en présence, même si elles vous irritent subjectivement. Ne rejetez pas ceux que vous jugez comme trop peu « révolutionnaires ou « progressistes », car vous aurez besoin de tous. Soyez ouverts et à l »écoute de ceux qui vous côtoient sans toujours être d »accord avec vous ou même vous critiquent sur certains points, ou même peuvent aller jusqu »à reconnaître certains mérites à des décisions prises par « la droite » ou les Etats Unis, ou bien enfin ceux qui ne supportent plus l »ambiguïté et la récupération électorale ou médiatique que la gauche peut faire des mesures impopulaires pises par le pouvoir en activité, etc. La vérité est chose rare et difficile (Spinoza) et vous ne pouvez prétendre la détenir à vous seuls, à moins d »un « excès sauvage » à votre tour (non plus capitaliste cette fois, mais politique). Discutons dans le respect des uns et des autres, et cherchons à établir un consensus sans condamner bêtement, tout en jouant des affects et des ressources quasi « religieuses » encore présentes dans le coeur des européens, comme le fait Nicolas Hulot. C »est donc un film juste, au sens de « qui voit juste ».

Pour finir, voici une interrogation supplémentaire :
La Chine est un modèle politique tout nouveau. On ne prend pas suffisamment acte de son originalité : développement capitaliste dictature politique du PC. Quand il faudra imposer à leurs capitalistes sous surveillance des mesures impopulaires, ils pourront le faire (eux, ils ont compris ce qu »il fallait faire du collectivisme d »Etat, il laisse le capitalisme se développer). Et nous, le pourrons-nous, imposer ces mesures nécessairement impopulaires et sacrificielles par rapport à nos modes de vie présents ? Un coup d »Etat de droite ou de gauche pour l »imposer ? Une ELITE informée « d »écolos-super au point » et moralement justes ? Si c »est ça, alors osez crier : vive la République, aristocratique et ascétique, de Platon ! C »était exactement son objectif, et il n »est peut-être pas mort.
Je ne plaisante pas, mes amis, c »est pour moi un pb important en ce moment et peut-être le problème.

REPONSE D » ETIENNE FOURQUET

Philippe,
Je reconnais dans ton apostrophe ta façon de penser qui est à l »opposé de la mienne. Personnellement, je suis détaché du spirituel. Hier, j »ai vu des images qui ressassent ce que je connais déjà. L »intérêt, c »est que, heureusement, d »autres personnes vont y trouver des questionnements.
Sur le fond, pour toi, il n »y a que 2 systèmes possibles: capitalisme et communisme. Si je suis écolo, c »est que je pense qu »une 3° voie est possible.
Quand je dis que nous allons ) notre perte, ça n »est pas de l »intellectualisme, c »est simplement une loi physique: dans un système fini, on ne peut très longtemps agir comme dans un système illimité.
Toute transformation met en jeu une consommation d »énergie et une production d »énergie dégradée. Cela signifie que toute production et toute consommation dégrade la planète. Cela ne veut pas dire que nous ne devons plus rien faire mais actuellement, nos actions ne tiennent aucun compte de ces lois de la nature.
Le système actuel que l »on peut appeler capitalisme ou autre, ça n »est pas mon problème est au main d »une poignée, plus ou moins grande de personnes qui se foutent complètement du futur et qui n »ont en tête que leur profit immédiat. Le changement ne viendra pas de ces personnes. Dans un premier temps, il faudra faire disparaétre ces personnes ou au moins, les empécher de nuire. Ceci est un problème politique.
Ce qu »il faut aussi voir, c »est le développement futur des habitants de la planète: tous les démographes sont d »accord pour penser que nous allons vers un maximum de 10 milliards d »habitants. Qui peut imaginer que ces 10 milliards d »habitants pourront vivre comme des Américains actuels: Personne mais on nous le fait croire.
Il faut donc changer notre façon de vivre: Produire et consommer, c »est terminer. Il faut trouver un autre idéal que le bien matériel, travailler pour vivre pour certains et se goinfrer pour d »autres qui ne foutent rien, ça n »est plus viable.
Hulot nous montre la misère d »une partie de l »humanité mais, le système actuel est basé sur cette misère. Les peuples miséreux sont là pour que la partie infime de super-riches puisse perdurer.
Si on supprime cette misère, en conservant le système tel qu »il est, c »est tous les habitants de la planète qui meurent car cette planète ne peut le supporter.
Pour terminer, personnellement, si je milite pour l »écologie, c »est parce que je crois que j »ai raison et c »est toujours agréable de penser ça. Et surtout, je me fais plaisir, j »y trouve une façon de penser qui me va bien, matérialiste, raisonnable, sensée…J »ai bien sûr envie que d »autres pensent comme moi mais ça n »est pas mon but premier. Si la majorité trouve que le problème majeur actuel est de savoir si Jean Sarkozy va sauver Paris, c »est leur problème, ça n »est pas le mien.
Merci Philippe de m »avoir permis de m »exprimer un peu longuement
A bientôt
Etienne

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