Yvan Magnani, Peintre sublime et infernal

 

 

Poussées sublimes et infernales.

Depuis de nombreuses années (depuis toujours ?), Yvan Magnani ne peint qu’une chose : la terre, ses plis, ses failles, ses poussées profondes… Immense amour de la Terre. Qui nous tient tous, et c’est pourquoi nous sommes toujours pris et repris par les peintures d’Yvan Magnani. Mais, à vrai dire, la Terre, la terre comme terre, personne ne la peint. Car la Terre, ce ne sont pas ses paysages, ni les anecdotes qui la peuplent et ponctuent nos vies.

Pourtant Yvan nous en approche, car il a renoncé à tout ça. C’est pourquoi, il est infernal. Il y a quelque chose de terrible, et pas seulement dans son rire.

 

Yvan ne peint que sous le coup, sous l’injonction d’une même force, d’un même appel, même s’il est lent, massif, comme souterrain. Appel qui traverse tout, même le moins traversable, la terre obscure et profonde, la dureté des roches, des plaques et des sédiments qui s’entassent, lourds, lourds, toujours plus profonds, le magma rouge en fusion (JPG, 908, 845), les couches impénétrées, impénétrables. Ça traverse, ça monte, même quand, miracle, ça se stabilise, un moment, gros cailloux claire en équilibre (cf JPG 745, 921).

On dit « ça » pour nommer cette poussée indéterminée et sourde, aveugle, une pulsion, ein Drang, a drive… (géologique, sexuelle, libidinale, neuronale, comme vous l’entendrez), (JPG, 919).

 

Evidemment, quand on en est à vouloir exprimer « ça », on se fiche de tout le reste, tous les falbalas de l’imaginaire, toutes les anecdotes, narrations, accessoires amusants, surprenants, et autres éléments, soudains devenus tous « décoratifs ». Même s’il gagne en partie sa vie en faisant de la décoration (faux marbres, trompe-l’œil …) pour des résidences de luxe ou des salles de grandes brasseries, Yvan Magnani peintre a horreur du décor, et l’on sent bien que c’est tout ce que sa peinture rejette. C’est qu’on est, comprenez bien, dans la puissance souterraine, primordiale, avec ses forces aveugles, l’enfer de ses heurts lents, le seraient-ils autant que les dérives tectoniques, un centimètre en un an… quelques mètres en millions d’années. C’est si lent, si profond, si puissant qu’il n’y a rien à raconter, à figurer, de quoi faire surprise ou événement. Temps in-humain, proprement, terrible, infernal, si l’on y songe. Plongée dans une autre durée qui semble immobile et figée et qui pourtant ne cesse de pousser, de monter, de se stabiliser, de s’enfouir densément en soi-même. Noir-bleu intense (JPG 857, 858, 920).

Un poids de Réel. C’est tout. C’est trop.

 

Il serait prétentieux de la part de celui qui, par empathie passionnée, s’essaie à exprimer avec des mots la puissance qui sourd de cette peinture, de vouloir dégager des « moments » au sein de ce temps non-humain. Mais quand le magma rougeoyant cesse de percer en un petit cône clair (JPG, 1007, 774) vers une bande de ciel plus lumineuse (JPG, 912), il arrive que ce cône se métamorphose en un bloc immobile et comme tranquille (JPG 745, 921). Soudain, bloc, tombé de nulle part, mais là, Da. C’est là, massif, comme pour le jeune Hegel, devant les glaciers des Alpes (JPG, 777) ). « Das ist », soupire-t-il stupéfait (JPG 988).

 

Que faire de ce cailloux ? que vient-il faire ? D’où tombe-t-il ? Sorte d’équilibre et d’apaisement (JPG 921). On ne sait s’il vient pour lutter contre les forces profondes, comme le cerveau neuronal avec ses connections et ses embranchements le fait vis-à-vis des pulsions, tentant de les contenir dans leur obscurité ou réprimer dans leur violence, ou bien si, délicieux moment de grâce et de suspension, il flotte pour ainsi dire sur la mer du chaos brûlant, comme le fait, après tout, la terre, notre vieille croûte (JPG, 935) — où, immense excès, nous pullulons dans l’inconscience. (Mais d’humain pas de trace, ce qui s’y joue est plus important que les hommes et les dieux).

 

Ambiguïté essentielle de ce second moment où l’on ne sait si le bloc de pierre est là pour apaiser ou réprimer, étouffer… Refroidissement porteur de tranquillité ou congélation immobilisatrice des flux souterrains et porteurs de mort ? Apaisement vital ou létal ? Tout est prêt, à tout moment à basculer dans le conflit archaïque des mouvements lents, des plissements géologiques, ou bien de ceux, plus récents, d’une vieille peau tachetée de sang (JPG 959) ) ? Ni guerre ou confrontation, ni complémentarité et sérénité, peut-être les deux, on ne sait. Qui l’emporte du rouge violent intense prêt à brûler ou du noir volcanique très dur et dense (JPG 855, 857, 861) ?

 

Comme la suspension d’un étonnement. Pensée qui pèse… ou ne pèse pas lourd face à la lourde terre ? Cailloux lisse, immobile, en équilibre, comme un cerveau miraculeux qui se sustente, se suspend ou s’étonne. Pensée-pesée si lourde à porter (sur nos cous fatigués) ou si légère et hasardeuse qu’il faut se réjouir de sa grâce ? De la pensée, on en aperçoit, l’instant d’après, les plis gris, les circonvolutions épaisses, comme si elle se tenait dans l’encéphale… Tissu de la terre ou du cerveau, le pli comme le premier abri pour la vie ou la pensée.

 

Ces hésitations, en équilibres précaires, ces luttes sourdes de la terre, des couleurs, des éléments ne nous parlent aujourd’hui que trop, malgré leur temps sans mémoire. N’expriment-ils pas le moment d’indécision majeure ou se trouvent toutes nos œuvres humaines, qu’on dit civilisation ? Ne reposent-elles pas toutes, entre les poussées grandioses, sur un point aléatoire où tout peut soudain basculer… ou renaître ? Car ce feu qui détruit tout, ekpurosis, n’est-il pas aussi la flamme qui couve et fait tout renaître (logos spermatikos) — Ô Stoïciens ? Entre la dévoration dévastatrice et l’immobilité figée, les deux formes de mort, rouge intense noir profond, l’autre moment précaire, aléatoire de la vie et de ses premiers plis, berceau de naissance, premiers gonflements, premières poussées qui montent, superbes superpositions colorées (JPG 878)…

 

Peinture de la Terre, plus belle que toutes les écologies, toujours mesquines et batailleuses. Il fallait une Ecologie profonde où l’on entend la respiration même de la Terre, enfin. Vous l ‘entendez ?

Mais pour l’entendre, plus haut, il fallait aller jusqu’à peindre la Suspension indécisionnelle dans la durée immémoriale de la terre et de ses puissances. Il l’a fait !

 

Philippe Mengue

Texte de présentation de l’exposition des œuvres d’Yvan Magnani

organisée à Kuala Lumpur, en Indonésie,

par la Galerie 69 dirigée par Patrice Valette

du 15 mai au 11 juin

 

 

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Cours à l’UPA : "Un monde sans erreur ? Nietzsche et la volonté de vérité", séance des 28 /1/14 et 4/2/14

Dans mon approche du problème de l'erreur, tout d'abord, je soulignerais la volonté croissante de la société contemporaine de vouloir pourchasser, éradiquer l'erreur, de vouloir en faire la prévention. Cette volonté est à rattacher à la VOLONTE DE SECURITÉ à tous prix, en tous domaines, qui détermine ce monde. Cette volonté va de soi. On tentera de la problématiser.
Une telle volonté n'est pas sans s'appuyer à une certaine « volonté de savoir » qui en est son corréllat et son fondement. À elles deux, ces deux « volontés » (de puissance, de maîtrise) cherchent à construire un « MONDE SANS ERREUR » (ou sans Réel, dirait Lacan).
« La Raison », et un faux rationalisme (le scientisme, le positivisme), occupent le devant de la scène, ne légitimant d'autres savoirs que ceux dits « scientifiques » et « techniques » et ne connaissant d'autre « rationalité » qu'instrumentale. Laissant la pensée dans une pauvreté et une platitude désespérantes et l'homme contemporain ne se voyant plus qu'au travers l'écran du Savoir (sciences dures et biologiques, sciences « humaines », anthropologiques, y compris) ressentant l'ennui de la machine comportementale, banale et sans singularité, qu'il devient (= l'homme neuronal, la pensée comme neurone et comme procédure technique).
C'est pour une telle image de la pensée que l'erreur est platement définie comme le négatif du vrai, du savoir.

Par opposition, quel statut donner à l'erreur et donc à la vérité (sans laquelle l'erreur ne serait pas erreur) ?
Un rapide détour vers l'épistémologue Karl POPPER nous permettra de comprendre ce qu'est le rationalisme vraiment critique et de saisir quelle est la positivité féconde de l'erreur dans la production du savoir scientifique. Nous sortirons ainsi de la religion de La Raison qui assèche nos « âmes », ou nos « esprits »,ou nos cerveaux, comme on voudra dire, aujourd'hui.
Nous sommes donc amenés à penser la question : « quelle erreur serions-nous en train de commettre sur l'erreur en en faisant quelque chose de négatif à éviter ? » Heidegger a commis bien des erreurs (politiques, cf Bernard Proust), mais pas l'erreur (philosophique) de ne pas penser le statut ontologique de l'erreur. L'ERRRANCE, plus fondamentale, y a partie liée avec l'erreur. Par là il ouvre au nomadisme, et au penseur comme « wanderer » nietzschéen. Il lit Nietzsche pour comprendre cette montée en puissance de la « science », cette « volonté de savoir », ses dangers civilisationnels et la détresse pensante des modernes.

Nous verrons si avec Nietzsche peut s'ouvrir un autre savoir, un « gai savoir », un savoir nomade, qui tente de faire de l'erreur une alliée et une émancipation. Nietzsche/Deleuze y parviennent-ils vraiment ?
Des philosophes contemporains nous aiderons dans cette tache d'éclaircissements où l'erreur s'avérera plus importante et garante de liberté. La psychanalyse (lacanienne), élevée contre le réductionnisme contemporain (qui fait de la pensée un réseau de neurones), nous ouvrira des pistes. Mais d'autres penseurs aussi, comme Deleuze (au moins d'accord sur ce point avec la précédente, dans sa haine du positivisme, etc.). Quelle image a-t-on de la pensée quand son enjeu principale tourne autour de l'erreur ? Et si l'erreur détient une certaine positivité, quelle nouvelle « image de la pensée  » doit-on avoir ? Qu'est-ce que penser quand l'erreur n'est plus le grand danger à éviter ? Et que reste-t-il de la vérité ? L'abîme du non sens ? Que devient l'erreur quand penser devient « affronter le chaos ? » Ce sont ces questions que nous ne résoudrons certes pas, mais que nous serions contents de pouvoir esquisser.

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