PEUPLES ET IDENTITES

PEUPLES ET IDENTITES (Ed de la différence, coll. Les Essais. 2008)

Philippe Mengue

Bibliothèque Municipale de Apt, Vaucluse

Le mercredi 19 mars, Entretien avec

Gregorio Manzur, Stéphane Plessy et Jean de Breyne.

Philippe Mengue, nous aimons qu »un penseur prenne la parole dans un moment où l »actualité le demande. L »actualité c »est l »Autre, l »étranger, soi, le Pays, la Nation, l »Europe, le monde, la Terre. Et, outre ce qui en est écrit dans la presse, soit par les journalistes, soit par tout écrivain penseur, nous avons la chance que ce soit, dans ce livre, par un philosophe. Nous sommes personnellement lecteur de la presse, mais par les livres lecteurs de l »écriture dans la littérature et dans la poésie, plus que d »essais politiques > nous verrons que évoquer la poétique rejoindra votre propos. Merci alors de nous donner à lire votre livre.

L »actualité c »est et la fermeture dans son pays, pour certains -et n »être pas content que des étrangers s »y installent-, et pour d »autres le souhait de dépasser les frontières, et d »être non seulement européens, mais d »être planétaires.

Comment donc être peuple de notre pays, puis ensuite être peuple de plus large territoire, l »Europe pour commencer.

Votre livre est alors un parcours d »Histoire, à l »aide des philosophes que vous lisez, et dont vous analyser, au sujet de leur pensée à ce sujet, leurs textes. Vous nous mener aux heures tout aussi questionnantes de Spinoza, Jean-Jacques Rousseau, Machiavel, Hegel, Marx, Niestche, Heidegger, du poète Hälderlin, Bergson, et, bien entendu de Gilles Deleuze, que vous ne cessez de questionner, oui dans l »actualité -dont nous sommes tous parti prenante, en la vivant!

Pour le poète que je suis, je retiens ces démonstration et construction que vous menez :

Démonstration, qu »il n »y a pas de peuple sans fabulation, sans la fable, le mythe. (Je rappelle que vous relevez par ailleurs la question du tragique.)

Construction, et j »aime une sensation d »optimisme à la dernière partie de votre livre :avec la Ritournelle le peuple, à partir de la tradition, avance, peut se déplacer, s »agrandir.

Voulez-vous nous entretenir de ces deux notions, enfouies mais présentes, notion de poétique, linguistique je dirai ritournelle-ritorno, dans ce travail de définition positive du peuple. Elles m »intéressent, et doivent rappeler je crois que l »homme, et le peuple que forment les hommes, sont fait plus de passion que de raison -« Un bloc passionnel », « affectif », relevez-vous de Spinoza.

« Créer un mythe de l »avenir », trouve-t-on dans votre livre.

Vous écrivez (page 237) « un peuple en formation / comme l »Europe »

Pourrait-il être un mythe pour que l »Europe se sente un peuple ?

En voyez-vous un ?

Ne pourrions-nous considérer que comme « le monde change », écrivez-vous, la notion de Patrie, et même celle de peuple, celle de nation, puissent disparaître. Ou bien deviendraient-elles, ces notions, celle de la terre : Nous avons, il me semble, une fabulation de notre planète terre, territoire, à sauver peut-être aujourd »hui. Nous pouvons fabuler d »être de la terre ? Notre « source » (Mythe du futur). Est-ce que la terre ne devient pas un lieu de peuple ?

Philippe Mengue, je reste sur le terrain de la langue, et retiens, lorsque vous en venez à la ritournelle, vos pas dans la territorialisation, la déterritorialisation et la reterritorialisation.

Voulez-vous nous résumer ce processus de la démarche des peuples.

« PEUPLES ET IDENTITE»,

19 MARS, APT

« Nous autres, bons Européens »

F. Nietzsche, PBM, VIII, § 241, p. 279

Chers amis,

Je vous réunis pour la sortie de mon livre et pour en discuter un peu, tous ensemble, cm on le fait si bien au café philo.

Et parce que vous êtes des fidèles du café philo, et donc des amis chers, je me sens dans l »obligation de commencer par me justifier d »avoir écrit un tel livre ; je me dois de vous éclaircir sur le contexte, les intentions dans lesquelles j »ai écrit ce livre.

I

Je vous dois une justification, ai-je dit. En effet, la question du peuple, des peuples, de leurs identités est une Q. qui n »a pas bonne presse. A l »heure de la mondialisation et des flux nomades, d »une immigration revendiquée comme sans frontières, on dit que c »est un thème profondément conservateur, bien de droite. Il appartiendrait, avec celui de la nation, de patrie, au Front National, soit à ce qui reste de pétainisme en France. Il va de soi, sans examen, comme ça, que « peuple » est synonyme de populisme, soit qqch de dégradé et de vil. Quant à « Identité », il va toujours de soi, que c »est synonyme d »identitaire, soit encore qqch de péjoratif, de borné, qqch qui renvoie à la clôture, à la fermeture sur soi d »une société, le refus de s »ouvrir au mélange des cultures, à l »hybridation des populations. Ce seraient donc vraiment deux questions typiquement de droite. D »ailleurs la droite ne vient-elle pas de créer un ministère de l »identité nationale ?

Bref, se référer à ces notions ce serait forcément prôner une politique de repli des sociétés occidentales sur elles-mêmes, vouloir en faire des « clubs privés », jouissant égoïstement de leur richesse, de leurs droits et de leur paix momentanée, visant à exclure ceux qui pour une raison ou une autre n »ont pas vocation à en faire partie. Comment un phe digne de ce nom pourrait-il donc vouloir s »occuper de ces questions ? Il faut qu »il soit « lepénisé ». Et ce serait tristement mon cas.

Voilà ce que vous pensez spontanément, et je n »aurai pas beaucoup à vous titiller pour vous le faire dire, même si vous m »aimez bien et si vous ne voulez pas me faire trop de peine.

Certains, gentiment, quand on ne les suit pas exactement dans tous les méandres d »une politique de gauche devenue en France de plus en plus illisible et évanescente, s »inquiètent : je vieillirais beaucoup. C »est pourquoi, c »est paraît-il un processus normal, je virerai à droite. Je ferais parti des « néo-conservateurs » pour ne pas dire des « néo-cons » tout court, destin inéluctable pour ceux qui vieillissent ou vieillissent mal.

C »est fort possible.

C »est vrai que depuis mai 68, où je passais le Capes et l »agrégation entre deux barricades, j »ai fait du chemin, et même à ce qu »il semble à rebrousse-poil !

Mais, je ferai remarquer, à l »opposé, qu »une des marques de la vieillesse, toujours à ce qu »on dit, c »est de ne plus pouvoir changer d »avis, de ne plus pouvoir se remettre en question. Tous les partis le savent, les petits vieux, c »est un réservoir sûr ; ça vote bien, c »est une traite tirée sur l »avenir du parti, car des vieux, il y en aura toujours, et, une fois calés, ils ne changent plus de route : « on a toujours voté à droite ou à gauche, on continue, c »est pas maintenant que ça va changer ! », s »écrient-ils en coeur, au plus grand contentement des partis qui ont su les fixer !

Donc selon ce critère-ci, je serais plutôt dans une cure de rajeunissement !

Méfiez-vous donc, un peu. C »est peut-être plus compliqué.

– II –

Bon j »arrête-là, ces petites taquineries ; mais elles étaient utiles pour poser le problème dans toute sa dimension. Sous la plaisanterie, gît toujours une vraie question. Une question si grave qu »on ne peut, dans le fond qu »en rire. Seul le rire est sérieux, il est la marque de la véritable profondeur. C »est la sagesse tragique. Les Grecs, eux, ils savaient « être superficiels par profondeur ». Voilà ce que nous apprend Nietzsche, dans le Gai savoir. La légèreté de l »ironie ou de l »humour, contre toutes les pesanteurs des « politiquement correct », voilà ce dont on a besoin, me semble-t-il, plus que jamais.

Une cure d »ironie soixant-huitarde, voilà ce qu »il nous faudrait.

Pensez ! quand Cohn-Bendit a été traité de juif allemand, on a tous répondu qu »on était tous des juifs allemands. On était rien, on le savait ; c »est pourquoi on se marrait tant, avec nos gags et nos facéties. On pouvait donc, par dérision, clamer qu »on était « tous des juifs allemands ». Ca faisait hurler les organisations politiques sérieuses, trotskyste ou PC en tête. Le Pc, il avait même accolé un F à son sigle : PCF, parti communiste français. Et il y tenait contre les gauchistes que nous étions. Nous n »étions pas sérieux, et c »est pourquoi nous avons été si profonds, si perspicaces au niveau des luttes nouvelles, au plan des moeurs, de la libération des femmes, des homos, des prisons, des cultures étrangères, de la critique des pouvoirs, etc.

C »est sûr, en dé-subjectivant le « Nous » français, en annonçant qu »on pouvait être n »importe quoi, et donc allemand ou juif, sans l »être en réalité, on jouait divinement, on était du côté de la légèreté, de la mobilité, on dirait aujourd »hui de façon branchée : du « nomadisme », ou, plus trivialement, de l »ouverture. On avait bien raison, et qu »est-ce que c »était gai à cette époque ! Ça n »avait pas encore pris la forme d »un devoir, d »une obligation du politiquement correct tel que les dames patronnesses de la politique, gauche comprise, nous les assènent aujourd »hui ! Pensez à cette époque : quelle marrade, quelle mascarade, quelle profondeur ! Dire ça, face à de Gaulle qui incarnait la France, et les sérieux de la Résistance, fallait avoir du culot ! Je ne regrette rien et je pense toujours que nous avons eu raison.

Oui, mais voilà le hic : Mai 68 fut un échec politique retentissant. Qu »est-ce qui s »est passé et pourquoi s »est-on réveillé en Juin avec une assemblée nationale si bleue ? Y aurait-il dans le politique un centre qu »on avait manqué, oublié, tout à la mascarade profonde et à la révolution des moeurs à laquelle nous nous consacrions ? Aurait-il d »y avoir un peu moins de légèreté et plus de poids, pour descendre et atteindre la véritable profondeur ? Il serait possible qu »on n »ait pas compté avec la lourdeur du F, que le parti communiste, qui s »était engagé dans la Résistance, aux côtés de de Gaulle, connaissait lui, et tenait à rappeler, malgré son prétendu internationalisme, purement théorique, jamais appliqué en fait. Pourquoi cet échec politique, au niveau du pouvoir ? Et si, à l »époque, c »était lui qui avait eu la vraie fibre politique ? Lui ou de Gaulle, en tous les cas pas nous, qui voulions tant être insolents et intempestifs, légers, nomades et déterritorialisés.

Voilà, tiens, il semble que je redeviens sérieux ; ou bien est-ce que je continue à taquiner ? Je ne sais plus trop, à vous de voir. De plus, je m »égare, je vous parle de moi, alors qu »il faudrait que je vous parle de ce livre. Allons, Mengue, laisse ton histoire perso et tes facéties, tes provoc, et va droit au but !

III

Pourquoi donc ai-je écrit ce livre ?

> Ni pour casser la gauche.

> Ni pour conforter la droite.

Ce ne sont pas mes objectifs du tout. Je poursuis une enquête théorique, qui a pour domaine ce qu »on appelle la philosophie politique. Mais en dehors de ces fins spéculatives, quelles conséquences pratiques puis-je espérer en tirer ? Très simple, et je vous le dis tout de go :

1°) Je voudrais que ce livre serve au moins à faire comprendre que les questions de peuples, de nations, d »identités sont des questions qui sont au coeur du politique et qu »en conséquence ces thèmes par eux-mêmes n »appartiennent en rien à l »extrême droite, contrairement à ce que chante la Doxa prédominante autour de nous.

2°) Je voudrais convaincre la gauche que c »est une erreur magistrale que d »avoir abandonnées à l »extrême droite ces questions et ces thèmes. Je pense que c »est en grande partie à cause de cette erreur que la gauche perd régulièrement ses rencontres électorales nationales (on lui laisse les communes, les municipales, pour ne pas lui confier les grandes questions, le principal, soit l »avenir de la nation et de l »Europe (sujet à propos duquel elle dit à la fois Oui et Non, comme vous le savez).

Mais comment vous faire toucher du doigt ce qui me semble être l »essentiel ? Partons de la question suivante.

Il y a quand même des questions cotons, pas piquées des vers, comme on dit.

Par exemple, celle-ci : « Qui sommes-nous ? ».

« Nous », c »est là nommer un Sujet, un sujet collectif. Qu »est-ce qui permet de dire « Nous » ? Nous Français, allemands, espagnols, européens ? Il y en a qui disent : faut plus poser ces questions, elles sont aussi inutiles que dangereuses. Bien évidemment, je ne suis pas du tout de cet avis. La question du sujet est (re)devenue incontournable. Qu »il soit individuel ou collectif, ouvert ou fermé, feuilleté ou pas, substantiel ou troué, nomade ou territorialisé, il nous faut un sujet, un semblant de sujet. Un sujet de désir (Lacan) et un semblant de sujet collectif pour que la politique soit possible. Un mode de subjectivation, comme dit Foucault. Sinon, c »est du pipeau, on rejoue 68 sur une autre scène, mais c »est la même, et ça n »avance guère. On rencontre les mêmes échecs.

Voilà, je vous l »avais dit, ça (re)devient pas drôle. Voilà une question, c »est vrai, « Qui sommes-nous ? » en écho à « Qui suis-je ? », qu »on ne se pose pas tous les matins en enfilant ses chaussettes, ni en se couchant. C »est pourquoi il y en a qui réussissent ce tour de force à ne jamais se les poser, ces questions. Mais, au plan individuel, ça leur fait mal quelque part, des petits ou des gros symptômes, et sur le plan collectif, ça donne peut-être des phénomènes étranges de décomposition politique, pour ne pas dire pire.

Pourtant, si nous réfléchissons un peu, il n »y a que des êtres comme les hommes qui peuvent se poser une telle question. Et c »est d »elle qu »il faut partir pour comprendre ce qu »est cette question du peuple et entrer non dans la politique, dans une politique déterminée, de droite ou de gauche, mais dans la philosophie politique.

– IV –

L »homme n »est pas une espèce sociale comme les abeilles ou les loups. L »homme ne se contente pas d »être social comme les autres espèces animales, mais il produit lui-même, et il le reproduit en permanence de la naissance à la mort, son être social. D »où, pour lui, cette inévitable question : « Qui sommes nous, nous qui sommes ici et nous entendons grâce à cette langue commune, qui est la nôtre ? ». « Qui sommes-nous », c »est-à-dire qui devons nous être, comment produire les rapports sociaux qui nous font être ce que nous sommes ? Que doit être la société que nous formons à chaque instant ?

A cette question, sincèrement, qui peut répondre ? Un très grand savant en physique nucléaire comme Einstein ? Un parti, un grand Parti, qui saurait tout ou l »essentiel ? Vous voulez rire ! Il faudrait être un dieu, s »il y en a ! Mais il n »y en a pas, ce sont des fictions, Dieu est mort depuis les Lumières, L »Aufklärung. Et le Christ, qui n »était pas dieu, rendait à César ce qui était à César et ne se mêlait pas plus de politique !

Personne ne peut répondre. Et ceux qui le prétendent sont des imposteurs, car par nature nous ne sommes rien. Voilà, c »est dit. On est rien, c »est pour cela qu »on peut être n »importe quoi, même des « juifs allemands ». Tiens, tout en déconnant, on n »avait pas complètement tort, en mai 68 !

Sur cette question du peuple, du Nous : on ne peut aller plus loin que le principe des principes énoncé par Spinoza : « Par nature, il n »y a pas de peuple ».

Voilà c »est dit, dégagez, il n »y a rien à voir. La sagesse tragique à la Nietzsche est pour moi indépassable.

On me demandera alors pourquoi écrire un livre sur qqch qui n »existe pas ? Où est ton problème, Mengue ?

C »est que la politique ne peut se passer de sujet collectif, de peuple. Et alors-là comment faire ? Faire prendre conscience de cette tension, de ce dilemme, voilà déjà un des objectifs théoriques de ce livre.

Il n »y a pas de peuple et on ne peut pas éviter d »en faire un, d »en inventer un de toutes pièces : toute la politique reposerait-elle donc sur une fiction, un mensonge, un artifice, une fabulation gigantesque ? et si oui, quand, comment serait-elle vraie et juste, la politique ?

Nous rappeler à la modestie, éradiquer la prétention à la Justice, c »est aussi un des objectifs de la sagesse tragique en politique. Est tragique cette tension ce déchirement. Mon travail ou plaisir de philosophe, je ne le conçois pas autrement que d »avoir sans cesse à rappeler, à rouvrir cette faille, cette plaie, ce trou qui est au centre du politique et du peuple pour désengluer, dissoudre les identifications un peu durcies, enkystées. Ce travail d »analyse, au sens freudien, ne doit pas pour autant conduire, au contraire, à dévaloriser le politique et invalider sa légitimité comme le font actuellement certaines élites très branchées, nomadisantes qui pensent pouvoir s »en passer complètement et mettre ainsi Deleuze et l »avant-garde philosophique de leur côté.

V

Pour faire comprendre ce qu »exige la politique, son logiciel propre, sa rationalité interne, il faut, à mes yeux, aller jusqu »à l »idée qu »il n »y a pas de politique sans fonction fabulatrice. La fonction fabulatrice, créatrice de mythes, de narrations ou récits, d »art aussi, a toujours eu, jusqu »à maintenant, un espace délimité, un territoire avec des frontières, une population déterminée vivant sur ce territoire. Bref, ce qu »on appelle un peuple, un peuple réel, ayant une identité particulière, représentant une singularité unique au monde, et dont la disparition constitue toujours une perte irremplaçable pour l »humanité, comme l »est la disparition d »une espèce animale ou végétale. Car un peuple c »est une invention unique d »un mode social de subjectivation, un rapport à soi collectif, inimitable, qui n »est pas l »universel et ne peut s »y réduire sans périr.

Pour éclairer encore un peu cela, reprenons depuis le vide de savoir qui la sous-tend, la question : « qui sommes-nous ? »

A CETTE QUESTION, LES HOMMES, c »est un fait que toute l’ethnologie nous montre, n »ont pas REPONDU LA MEME CHOSE, quant au contenu. D »où la particularité des peuples, et la diversité des identités, des moi collectifs, si vous voulez, des Nous. Et cette diversité est la richesse même de l »humanité. Ce n »est pas l »universel la richesse, car il est vide. C »est cette pluralité, ce multiple-là.

L »humanité n »existe qu »au pluriel, comme le dit Hanna Arendt. Les hommes vivent toujours dans des conditions particulières, dans des cultures diverses, particularisées, avec leur langue, coutumes, savoirs, mythes transmis de génération en génération par l »éducation, la païdéia. Voilà le fait irrécusable. Aussi la question : « Qui sommes-nous », ne se pose pas sans qu »elle reçoive immédiatement une réponse qui la recouvre, la fait oublier, elle, et l »angoisse qu »elle véhicule, même si celle-ci n »est jamais totalement dissipée. Mécanisme de refoulement très spécifique que je ne peux analyser ici.

D »autre part et en même temps, cette réponse est simple, quant à la forme : nous sommes, répondons-nous, ceux que nous sommes, les gens d »ici, qui parlons telle langue, avons telles moeurs, telles lois, telle religion, telles croyances, et cela depuis longtemps, la nuit des temps, ajoutent certains peuples. Et avec cette réponse, suit une narration, une fabulation pour dire cette antériorité et aussi légitimer leur occupation du sol. « On était là avant vous », a-t-on dit aux européens : maintenant dégagez, allez oust, autonomie : si ce geste de la décolonisation était légitime en quoi ne le serait-il plus aujourd »hui pour le peuple européen en voie de formation ? La question « qui sommes nous ? » est celle de l »identité du groupe et cette question se résout dans un acte d »identification qui relève de l »imaginaire ou du symbolique, exactement comme pour le sujet individuel. « Qui suis-je ? » est une question existentielle et on répond par des existentiaux d »espace et de temps : je suis celui qui est là dans cette partie de l »espace, dans ce territoire-ci, qui occupe cette partie du temps ou cette époque de l »histoire et qui a reçu une éducation, une formation qui se transmet depuis longtemps, dont la principale de toute, la langue que je parle, et me fait socialement en partie être ce que je suis, être pensant et être pensant en français, etc.

– VI –

Deux remarques ou deux problèmes, pour finir.

1° Premier problème

Les gauchistes d »aujourd »hui se font les apôtres de la déterritorialisation. Ils sont légers, cosmopolitiques, altermondialistes, sans patrie ni nations. Ils ont bien enregistré que nous ne sommes par nature rien. Mais, tout comme moi je l »ai oublié en 68, ils oublient encore maintenant ce qui me semble une fidélité et un encroûtement difficile à défendre qu »il y a un autre versant des choses. Ils mettent carrément de côté la nécessaire territorialisation. Il n »y a pas de politique sans territoire, et sans territorialisation. Et comme on ne peut raisonnablement penser que les réseaux informatiques et les échanges mondiaux des marchandises et des informations pourront se passer de décisions politiques, on retrouve le problème des peuples, des nations, des gentes. Le problème majeur est alors : comment penser ces rapports ? Je propose quelques pistes théoriques en m »inspirant de Bergson et de Deleuze.

2° Deuxième problème.

Pour nous aujourd »hui, on veut faire l »Europe. C »est notre problème politique majeur. J »ai montré que nous nous inventons des origines, des souches. Quand on se posait encore cette question (« Qui sommes nous, nous les Français ? ») on répondait : « On est pas des allemands, ni ceci ni cela. Nous sommes des Gaulois christianisés depuis le baptême de Clovis ». Voilà l »historiette qu »on s »est raconté pendant longtemps ; aujourd »hui, elle ne prend plus. On veut faire l »Europe. Soit. Mais le problème est le même : peut-on se passer de narration, de mythes, de fabulation, pour engendrer un peuple européen conscient de soi, de son ipséité ? Si nous voulons une Europe politique, il faut que nous redevenions capables d »invention, que nous nous formions une « nouvelle mémoire » à partir de celle qui est présentement la nôtre, que nous formions un unité culturelle, que nous soyons capables de nous raconter une histoire commune positive, qui ne soit pas uniquement celle de nos crimes. Et qu »on puisse dire par exemple avec Nietzsche : « Nous autres, bons européens » (Par delà Bien et Mal, § 241). Sinon l »Europe politique n »existera jamais, elle restera ce qu »elle est : un gros marché, un espace administratif et juridique qui n »a pas d »existence politique faute d »avoir la capacité à se raconter et se limiter, de se doter de frontières stables et fermes, bref de faire exister un Nous, un peuple doté d »une identité propre.

Le second problème devient donc : quels moyens nouveaux inventer pour pouvoir encore fabuler politiquement, pour faire exister le peuple à venir ? Car cette fonction fabulatrice rencontre dans nos sociétés de par le poids du droit, et de la science, du politiquement correct, des obstacles immenses. Si nous ne pouvons pas faire revivre, faire revenir les grandes religions passées qui ont été au fondement positif des grandes civilisations il est certain qu »il nous faut aussi sortir de notre laïcisme étroit, et quelque peu borné. Il nous faut prendre conscience que nous ne pouvons vivre sans sacré, sans divin et comment sans une forme nouvelle de « religion » le faire exister collectivement ? en tous les cas sans fonction fabulatrice. Nous devons donc réévaluer le rôle positif des religions, dont principalement pour nous celui de la religion chrétienne car elle est à la source vive, encore fécondante, de l »Europe comme civilisation. La religion n »est pas un résidu, un reste, voué à disparaître dans les poubelles de l »histoire. Elle est au coeur du politique. Ce que Spinoza, génialement, a vu sous le terme de « théologico-politique » et qui assure au politique un fondement de type religieux, et que j »ai traduit pour la postmodernité par la nécessité d’une fonction fabulatrice.

(Voyez sur ce point le changement survenu dans la conception d »un des plus grands anthropologues français, Maurice Godelier, dans son dernier livre, Au fondement des sociétés humaines , éd. Albin Michel) .

Tel est un peu le sens de ce que je veux dire par le mot d »ordre de ré-insufler une vie nouvelle à la fonction fabulatrice dans sa dimension politique.

*

* *

Face au trou du politique (expression de Lacan), au désarroi de notre absence de savoir sur ce que nous devons être, au vide de notre être, nous n »avons que la narration, la fabulation. Il nous faut fabuler pour nous raconter que nous sommes qqch ou qqn. La difficulté est de ne pas devenir prisonnier des terres que nous nous inventons. Mais la solution n »est certainement pas de se passer de terre, sinon le vol plané sera dur à l »atterrissage, et il n »est pas dit qu »on puisse même décoler.

Le peuple est l »avoir lieu du politique : sa raison d »être, sa possibilité d »être. Il n »y a pas de politique existante possible sans un sentiment d »appartenance à une communauté, fut-elle de semblant. Et ce sentiment réclame une narration qui prenne en compte notre unicité, qui nous distingue des autres pays, des autres cultures, qui permette à la civilisation européenne de s »assumer positivement et de se distinguer des civilisations étrangères. Ce qui n »implique pas que cette nécessaire territorialisation soit coupée, au contraire, de son envers, la déterritorialisation avec sa fonction nécessaire d »ouverture. Entre déterritorialisation et territorialisation, entre savoir et fabulation, quelles voies arriverons-nous à tracer, quelle mesure sera la nôtre, et à quel étalon s »en remettre ?

Je vous laisse sur ces propositions et ces interrogations celles que mon livre a voulu soulever.

Philippe Mengue, 19 Mars, Apt

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