Espace strié/lisse

Le Point de vue d’une peinture sans point de vue, Nietzsche et Le Lorrain

FÊTE DE LA PHILO à Marseille le 16 juin,

à la galerie Gourvennec-Ogor (7 rue Duverger),

rencontre-débat

avec Hervé Castanet, Augustin Givannoni, Philippe Mengue et Joëlle Zask

et présidée par Francis Cransac, conseiller culture de la Fête de la philo

 

Philippe Mengue

Le Point de vue d »une peinture sans point de vue,

Nietzsche et Le Lorrain

 

 

 

 

On connaît bien la thèse de Heidegger sur la modernité qu’il définit comme constitution de la métaphysique de la subjectivité. Ce processus ontologique aboutit au règne paroxystique de l’individualisme contemporain dans lequel culmine l’oubli de l’être, caractéristique de ce que Heidegger appelle « la métaphysique ».

La question du point de vue s’inscrit visiblement dans ce mouvement des Temps Modernes qui commence à la Renaissance, qui se fonde philosophiquement avec La Monadologie de Leibniz et culmine dans la philosophie de Nietzsche et son pragmatisme vital. C’est pourquoi interroger : qu’est-ce qu’un point de vue ?, c’est nécessairement reprendre cette longue chaîne de la modernité ou se pencher sur l’un de ses moments. Plus particulièrement doit-on être intéressé par le tournant Nietzschéen pris par la métaphysique de la subjectivité, puisque, comme on le sait, la philosophie de Nietzsche met au centre et au principe de sa philosophie le perspectivisme, soit exactement la notion de point de vue. C’est Nietzsche qui pense dans toute son extension et toutes ses conséquences le point de vue. Penser et être, ne sont plus que des points de vue, des perspectives que le vivant que nous sommes « prend » sur l’être, posé comme « réel » absurde, sans sens, comme « chaos ». Ou bien encore, être c’est être interprété, c’est-à-dire vu à travers une subjectivité et perçu d’un certain point de l’espace. D’un façon générale le point de vue est une apparence construite d’après telle ou telle exigence de la volonté de puissance ou du désir. L’idée de point de vue est donc constitutive de l’ontologie nietzschéenne qu’on peut nommer une ontologie perspectiviste.

Que vient faire la peinture dans cette fresque philosophique et historique, assez frustre hélas que je suis en train de dresser, et que m’incite à restituer la question du point de vue ? L’idée est celle d’une simultanéité temporelle qui vaut pour un rapport significatif. L’apparition de l’individualisme des modernes se produit à la Renaissance. C’est la thèse de Jacob Buckardt dans son célèbre chef d’œuvre, La Civilisation de la Renaissance en Italie (1860) dont Nietzsche se veut le disciple admiratif. Et, en même temps, comme on le sait, la peinture invente la perspective, principalement avec des peintres et des théoriciens du Quadrocento, comme Alberti, Pierro della Francesca, etc. À l’ouverture des temps modernes la peinture devient donc peinture du point de vue. La vue que le tableau donne, il la donne d’un point, d’un certain point de l’espace qui organise virtuellement mais réellement les lignes du tableau et donne de la profondeur, une troisième dimension, une vue en perspective. Par cette transformation la peinture devient moderne et place l’individu au centre ou à l’origine du monde (représenté, peint). L’individu n’a pas besoin d’être représenté en tant que tel, d’être le thème central des tableaux, lui, son corps, ses habits, sa demeure, son visage dans un portrait, etc. pour être là. Il est partout sous la forme d’un œil invisible qui regarde le tableau, qui « prend » la vue et la donne au spectateur. Nous allons dire que cet espace est strié, qu’il est organisé par cet œil source et les lignes invisibles mais présentes qui structurent le tableau à partir d’un point de fuite qui sert à coordonner et faire converger les autres lignes. Je reprends à Deleuze ce concept important d’espace strié, dans son opposition à l’espace lisse, , dans Mille Plateaux (voir Plateau n°14 « Le Lisse et le strié » ).

Pourquoi maintenant parmi les peintres faire un sort particulier à Claude Gellée dit Le Lorrain ? Je vais tenter d’établir qu’on peut paradoxalement trouver une variété d’espace lisse dans l’espace strié et perspectiviste de cette peinture et c’est à Claude Gellée, dit Le Lorrain qu’on le doit. Je soutiens donc que cette peinture de point de vue, usant de la perspective classique, offre néanmoins un point de vue sans point de vue, une vue dans laquelle la perspective avec ses stries est neutralisée. Une sorte d’espace lisse se trouve donc tracé de l’intérieur ou à côté de l’espace strié. Mais comme je suis déjà presque à la moitié du temps qui m’est imparti, je ne vous livrerai que quelques bribes décousues de ce questionnement que je mène, tant vis-à-vis de Nietzsche que de son disciple contemporain, je veux dire Gilles Deleuze.

 

 

 

 

 

II

 

 

 

Claude Lorrain, a fasciné Nietzsche au point de lui avoir arraché des larmes. Quand il retrouve dans la réalité un paysage semblable à celui que peignait Le Lorrain, il éclate en sanglots, et quand un philosophie, et un philosophe comme Nietzsche, verse des larmes, il faut y regarder à deux fois. Pourquoi pleure-t-il ?

Dans la première version de l’aphorisme 295 du Voyageur et son ombre, on trouve la confession suivante :

« Avant hier sur le soir [c’est un fragment posthume de juillet-août 1879], j’étais tout entier plongé dans le ravissement comme devant des Claude Lorrain et je finis par éclater en sanglots véhéments longuement. Oh, il m’aura été donné de connaître encore cela ! Je ne savais pas que la terre avait pareilles choses à montrer et pensais que les bons peintres les avaient inventées. » (frag 43 [3], ŒPhC, III, 2, p.425).

Dans l’aphorisme 295 l’émoi personnel ressenti à la scène vécue a été intégré tout entier dans la beauté de la scène vue qui est décrite à la manière d’un tableau de Poussin dont il reprend d’ailleurs l’un des titres de ses tableaux : « Et in Arcadia ego ». Pour Nietzsche, Poussin et Le Lorrain sont comme assimilés l’un à l’autre, comme disciples d’une même école, d’une même facture. Nietzsche :

« Tant de beauté accumulée faisait courir un frisson sacré, portait à une muette adoration de cet instant de sa révélation (…) dans ce monde de lumière pure et nette (où rien ne rappelait la nostalgie, l’attente, le regard porté en avant ou en arrière) on ne pouvait que le sentir à la manière de Poussin et de ses élèves : héroïque et idyllique » (ŒphC, III, 2, p. 280).

Nietzsche, par Buckardt, et d’autres, connaissait et Poussin et Claude Lorrain, depuis longtemps. On est certain qu’il a vu trois tableaux du Lorrain à Rome, en 1883, comme il le confie dans une lettre de cette époque, et vraissemblablement à la galerie Doria Pamphili d’après les historiens de l’art (Sophie Roux), dont « La Vue de Delphes avec procession ». Je retiens principalement ce dernier tableau et c’est lui qui va nous guider. Mais pour souligner la puissante emprise de cette peinture sur Nietzsche, il faut l’entendre parler de la joie qu’il a soudain ressentie à son arrivée à Turin, en septembre 1888, dernier automne avant la catastrophe mentale, telle qu’elle est décrite dans Ecce Homo :

« Jamais je n’avais vécu pareil automne, ni cru que chose semblable fut possible sur terre — un Claude Lorrain prolongé à l’infini, chaque jour de la même irrépressible perfection. » (ŒPhC, VIII, p .325).

La perfection en ce monde, la joie « d’un dieu désœuvré, le long du Pô » (ibid.), de quelle teneur sont elles ? Il y va d’une expérience ontologique qui ne fait rien moins que de trouer ou dépasser son perspectivisme constitutif, pour déboucher sur un point de vue qui annule tout point de vue. En quoi consiste cette expérience, cette ivresse lente et douce ? Elle tient dans la formule qu’on vient de lire : « un Claude Lorrain prolongé à l’infini ».

Partons de « La Vue de Delphes avec procession »

On a affaire à un paysage bucolique et à une construction perspectiviste parfaite, avec, au centre, comme point de fuite, un soleil automnale tandis que se tient, devant les lointains brumeux et bleutés, un majestueux édifice en forme de coupole, vers lequel semble se diriger une procession agreste. Je ne peux que me remémorer les vers merveilleux de l’Invitation au voyage de Baudelaire, tout en fredonnant dans le pli de mon intériorité la mélodie de Henri Duparc qui a mis tout aussi génialement en musique ce poème.

« Les soleils couchants

Revêtent les champs

Les canaux, la ville entière,

D’hyacynthe et d’or ;

Le monde s’endort

Dans une chaude Lumière »

 

On ne peut, à mon avis, concernant cette peinture, en rester à l’idée d’une construction perspectiviste. Je crois sentir comme une neutralisation de l’espace strié et perspectiviste qui annule l’idée même de point de vue.

Que sentons-nous ? Qu’est-ce qu’une chaude lumière ? La lumière se voit, elle s’oppose à l’obscur, elle n’est ni chaude ni froide, elle est vue sur, dans ses reflets, comme brillance, etc. La lumière de Baudelaire ne peut être chaude que si elle est sentie par le toucher qui seul peut délivrer des sensations de chaud et de froid. Il faut donc que l’œil touche le tableau. Et que touche-t-il ?

On dirait, du côté de la vue, de l’optique, que se présente un espace qui cherche à s’arrondir, qui veut se totaliser annulant l’idée même de point de fuite. Il y a comme une clôture sphérique du monde, qui devient rond et doré, comme la coupole au fond du tableau qui représente le temple de Delphes, considéré par les Grecs comme le centre du monde. L’immense édifice en forme de coupole est bien le centre du monde, ce vers quoi toutes les lignes convergent — on pourrait penser qu’il contient le Livre de tous les livres, celui dont nous parle la Théodicée de Leibniz et dans lequel Dieu a fait le calcul du meilleur des mondes possibles.

Mais cette rotondité visuelle n’est pas vraiment sans point de vue, elle totalise tous les points de vue et par là, en dépend encore. Ce n’est pas de ce côté que l’on trouvera l’espace lisse et sans point de vue que je cherche. Il faut se tourner surtout du côté du toucher, de l’œil comme capacité de toucher pour que monde devienne lisse, plein et chaud. La « vue » de Delphes nous fait sentir au delà de la vue, dans une sorte de sensibilité non plus optique mais haptique, la force de la « mondanité » du monde, ou le « terrestre » de la Terre et de l’enveloppement dans lequel elle tient les humains qui lui offrent pour cela des libations (sur le coin gauche). L’œil touche la sphéricité du monde. L’œil touche (= vision haptique) la surface lisse de toutes les choses offertes au regard. Le tableau du Lorrain a engendré un espace lisse, celui qui, doré, automnale, est posé sur toutes les choses, les hommes, la mer, les bâtiments, les champs, les canaux, la ville entière…

Cet espace lisse est celui de la lumière. L’espace lisse glisse, doré, sur la surface des choses et qui nous sort de la misère du monde perspectiviste. Notre œil touche la surface des formes, polies, non rugueuse, sans fissure, ni strie ni échancrure : plénitude sans défaut non des formes mais de la lumière pré-individuelle enveloppant ces formes. Pourrait-on aller jusqu’à dire que nous sentons chaque chose comme un pli de la lumière dorée, que chaque chose est un repli et une petite concentration plus ou moins refroidie de la Lumière ? Nous aurions alors comme un accès à la monade des monades de Leibniz, à partir de laquelle se modulent en de multiples plis allant à l’infini les êtres monadiques et transitoires qui éclairent un moment par leur perception une partie du monde.

Si nous arrivons à sentir ainsi alors nous sortons de l’individu et de ses points de vue car la lumière comme préalable à l’individuation, et aux points de vue, est elle-même pré-individuelle, et c’est elle qui devient l’essentiel. Si chaque être individuel, chaque sujet, est le résultat d’un processus de subjectivation sous la forme d’un pliage (thèse de Deleuze), alors il est ouvert sur le dehors, comme matière intensive pré-individuelle. Il est le dedans d’un dehors, il n’a plus d’intériorité, d’identité dure et close.

Mais nous n’avons pas encore vraiment répondu à la question « Nietzsche pourquoi pleure-t-il ? » Son ruissellement de larmes ne fait pas seulement écho au ruissellement de la lumière et de ses plis. Il pleure car dans le déchirement irréductible des points de vue, sans convergence ni harmonie préétablie (Dieu est mort) et dans sa course vitale effrénée, il trouve enfin, un soir, une halte. La « vision » euphorique du Lorrain, en peinture ou en réalité, représente un apaisement, une pause, dans le perspectivisme, par lui-même intenable, inassimilable, participant de la vision tragique et de sa « Vérité », comme non sens radical et ultime derrière la guerre des points de vue. Il est une bulle de bonheur autosuffisant oubliant son évanescence future. Il faut voir à son tour Le Lorrain, aussi sublime soit-il, comme une petite vague un instant formée, individuée, comme un pli dans l’Océan de la Lumière.

 

 

 

III – Perspectives et contextes philosophiques

 

 

 

Que nous enseigne cette courte analyse, un peu sauvage ?

Que de l’espace lisse, non strié par la perspective et les points de vue, puisse se rendre présent dans un espace strié, la peinture du Lorrain vient de nous en faire la preuve. On peut voir déjà que son opposition du lisse et du strié n’est pas une opposition historique, ou entre école. Distincts ces deux espaces ne sont pas séparés. Il n’y a jamais de pur espace lisse du désir — espace où le désir nomade pourrait lancer ses lignes de fuite, se perdre dans l’euphorie de la vie — qui soit à part d’un espace strié. Mais, je ne voudrais pas en rester là, et montrer que paradoxalement la philosophie de Gilles Deleuze nous sort de cette ontologie du point de vue et se pose comme réellement anti-individualiste, et donc comme une alternative critique à l’ultra modernité contemporaine. Pour dégager cet objectif il convient de reprendre rapidement le contexte philosophique qui s’est élaboré avec Leibniz, puisque c’est à partir de lui que philosophiquement l’individu et ses points de vue devient prédominant.

La Monadologie leibnizienne permettait à la fois l’affirmation de l’individu et de sauvegarder une objectivité, une communauté des monades. L’individualité était la caractéristique du réel ultime (la substance est simple, et donc spirituelle). Chaque être est un être individué. Une « monade », selon l’étymologie (monos) est l’affirmation de l’un seul, unique, indivisible (ce que veut dire individu) et clos, fermé sur soi, afin de préserver cette identité absolue de l’un pur de toute altération. Chaque monade se définit par son point de vue sur le monde, sa « perception » dit Leibniz, et réciproquement chaque point de vue est une monade, soit une réalité ultime, éternelle. Car si la monade, en vertu de sa spontanéité, tire tout de son propre fonds, ce qu’elle en tire n’est pas identique à ce qu’en tirent les autres monades. Mais un monde commun est cependant possible. Cet univers fractionné ou disséminé en autant de points de vue qu’il y a d’êtres (une infinité) est coordonné par le principe d’une harmonie préétablie. Elle réside en Dieu qui, étant LE point de vue de tous les points de vue, n’est plus lui-même un point de vue (particulier). Si la monade est dans son absoluité sans porte ni « fenêtres » (Monadologie § 7) — elle n’a donc pas de relation latérale avec les autres monades —, elle a une relation verticale avec « l’origine radicale » de toutes les monades, Dieu. Chaque monade « exprime » Dieu, mais d’une certaine façon, d’un certain point de vue (= sa zone de perception claire et distincte). Chacune « enveloppe » donc l’infini, ou bien elle est un pli de l’infini (voir Deleuze, Le Pli). La communication entre les différents points de vue, est donc assurée et un monde commun possible est fondé.

Avec ce qu’on appelle les « progrès » de la modernité, avec la soit disante avancée que serait la mort de Dieu, c’en est fait de toute objectivité possible, de tout monde commun, puisque saute le principe de convergence et de congruence de tous les points de vue. Il n’y a plus une seule ville dont serait pris les différents points de vue et dont Leibniz pouvait se réclamer, vu l’existence d’un principe de convergence entre les différents points de vue.

 

« § 57. Et comme une même ville regardée de différents côtés paraît tout autre, et est comme multipliée perspectivement ; il arrive de même, que par la multitude infinie des substances simples, il y a comme autant de différents univers, qui ne sont pourtant que les perspectives d’un seul selon les différents points de vue de chaque monade. »

 

Devant une telle situation d’isolement et de clôture des points de vue les uns par rapport aux autres, que crée l’éviction de l’harmonie préétablie, on dispose semble-t-il de deux positions. D’une part, on peut tenter de réintroduire de l’extérieur, d’une manière transcendante plus ou moins assumée, des normes et des lois sous l’autorité de l’Etat et de la Science (= la République du Droit, des Lettres et du Savoir). La sacralisation de l’individu et de ses droits, l’intangibilité de l’Etat et de l’Etat de droit, de la « Démocratie », comme on dit, sont des « valeurs » qu’il n’est plus possible de remettre en cause, mais qui, dans leur fixité, et leur absoluité, réintroduisent la transcendance en arrêtant le mouvement d’invention et de création, le coinçant dans une impasse, l’enfermant dans un dualisme dur et rigide. De plus dans cette direction le gouffre ou l’abîme réel, sous jacent à la perte de tout sens commun, se trouve recouvert et dénié au profit du dualisme Etat/Individu qui comme « apparence » pratique commune engendre une situation d’ambiguïté et surtout d’immobilité.

L’autre option, opposée, est celle ouverte par Deleuze qui poussant la tendance venant de la Renaissance encore plus loin, en vient à déconstruire l’idée même d’individu distinct (ce que Nietzsche avait déjà ouvert), en tant que ce dernier contient encore une forme d’unité, d’identité, serait-elle comme on dit aujourd’hui, plurielle. La chance est d’entrouvrir une porte de sortie dans le dualisme de l’individuel et du collectif, de l’individu et de l’Etat, qui est le fond de la problématique politique classique. Le travail de la philosophie de la Différence dissout ces fixités attenantes à l’individu au profit de flux différenciés, d’intensités nomades pré-individuelles, de traits de singularités a-subjectifs… Pré-individuel, a-subjectif veulent dire que ces singularités sont flottantes, qu’elles ne sont pas en droit rattachables à un sujet préexistant mais que ce sont elles qui préexistent aux formations de subjectivité C’est donc du côté du pré-individuel, du pré-personnel, du corps sans organe, d’un espace lisse, etc. que se tourne donc Deleuze pour penser la formation des sujets et des individus. La primauté de la notion de point de vue, comme centre organisateur, solidaire de l’identité fixe d’un individu, se trouve donc nécessairement liquidée. On comprend pourquoi le dernier livre de Deleuze aura porté sur la philosophie de Leibniz et pourquoi il aura tenté de l’intérieur de repenser la monade à partir de la notion de PLI. Il s’agit de s’émanciper de l’ontologie perspectiviste et en renouvelant la notion de monade de fonder une nouvelle théorie du sujet comme produit d’un processus de subjectivation déterminé comme pliage, plissage, etc. La notion de pli, à laquelle le dernier Deleuze recourt, se passe de tout point de vue, puisque ce concept suppose un milieu préalable pré-individuel (la mer avec ses vagues ou le sahara avec ses dunes, matière intensive comme onde ou comme flux, etc.) qui sous l’action du vent ou de différentes forces, en vient à être plié, plissé et former un « intérieur ». Le sujet est alors pensé comme un pli du dehors allant à l’infini… Ce n’est plus du Leibniz, évidemment, mais du Deleuze, inspiré par Foucault. Mais on est enfin sortie de l’ontologie du point de vue.

Trois objectifs sont attendus :

  • 1° une remise en cause de la clôture propre à tout point de vue individuel puisque tout intérieur n’est jamais qu’un pli du dehors,
  • 2° une remise en cause de l’identité substantielle fixe propre à la monade et au sujet classiques (= l’individu) que réclame tout point de vue au profit de séries hétérogènes impersonnelles, ouvertes, nomades et libres,
  • 3° une mise en place d’un autre type de connexion entre les singularités pré-individuelles de type rhizhomatique se passant (ou glissant sous) de l’Appareil d’Etat et de sa tentative d’intégrer les centres monadiques individuels dans une méga-monade de surveillance et d’administration.

 

Cette philosophie ne résout pas tout, bien évidemment, mais elle a au moins l’avantage de poser d’autres problèmes que ceux dans lesquels l’ontologie du point de vue nous enfermait depuis la Renaissance. En prenant espoir du fait que même dans l’espace le plus strié de la peinture classique et perspectiviste, autre chose se passe et parvient à se glisser, de l’espace lisse de libre écoulement des flux de lumière, Deleuze, aujourd’hui, est un des philosophes qui peut le plus, à mon avis, au-delà des dualismes rigides, nous donner un peu d’air, de vent pour d’autres plis de la pensée.

Philippe MENGUE, 17 JUIN 2013

BIBIOGRAPHIE

Ernst Bertram, Essai de mythologie, éd. Le Félin, 2007

Gilles Deleuze, Le Pli, Minuit, 1988

Leibniz, La Monadologie, ed. Delagrave, 1966

La théodicée,

Nietzsche, Ecce Homo, œuvres philosophiques complètes, ed. Gallimard, T. VIII, 1988

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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