Foucault

Colloque de Sfax, Tunisie, Résistance et riitournelle

Programme

Colloque scientifique international :

Philosophie et résistance

24-25-26 avril 2014- FLSH-Sfax

***

Jeudi 24 avril 2014

Ouverture du colloque
Allocutions d’ouverture Mot de Mr le Doyen de la faculté des lettres et sciences humaine de SfaxMot de Mr le directeur du département de philosophie

Mot de Mr le coordinateur du colloque

9:00 – 9:35
Pause café 9:35 – 10:00
1ère Séance Scientifique Président: Pr. Abdelaziz Ayadi, Univ. de Sfax
Pr. Fathi MESKINI, Univ. de Tunis El Manar: «Résistance et religion»  10:00 -10:20

Pr. Philippe MENGUE, Univ. d’Aix en Provence:«Résistance et ritournelle»

10:20-10:40
Pr. Ezz El Arab BENNANI, Univ. de Fès: «La rébellion civile d’après la philosophie du droit» 10:40- 11:00
Pr. Samir AMIN, économiste franco-égyptien :«L’avortement de la Nahda du 19ème siècle; projection de ses conséquences dans le printemps arabe» 11:00-11:20
Discussion 11:20 – 12:00
2ème Séance Scientifique Président : Pr. Neji ELOUNELLI, Univ. de Sfax
Pr. Mohamed Mahjoub, Univ. Tunis: «De la « Restance »: Essai non métaphysique sur le travail de l’inapparent.» 15:00- 15:20
Prof. Salah MOSBAH, Univ. de Tunis: «Révolution et/ou résistance» 15:20- 15:40
Pr. Med Mohsen ZERAI, Univ. de Sfax: «Résistance et émancipation» 15:40- 16:00
Pause café 16:00-16:20
Pr. Mohamed JAWA, Univ. de Sfax: «L’esprit de la résistance en France sous l’occupation» 16:20-16:40
Prof. Bencherki BEMEZIENNE, Univ. d’Oran: «Résistance et servitude» 16:40-17:00
Pr. Hichem GHOURBEL, Univ. de Sfax:«Le problème de l’esclavage chez Montesquieu» 17:00-17:20
Discussion 17:00-17:20
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Questionnaire

  1. QUESTIONNAIRE
  2. pour présenter le dernier livre de Philippe Mengue, Faire l'idiot. La politique de Deleuze, paru aux éditions Germina, fev 2013

  3. 1) Qui êtes-vous ? !

Question simple, naïve et spontanée à laquelle je répondrai avec la même simplicité et naïveté (pour éviter les abîmes d'interrogation et le vide qui s'y profilent).

Je suis un professeur de philosophie qui a enseigné avec bonheur et qui a toujours privilégié la recherche de nouveauté. Je me suis passionné pour la philosophie française contemporaine et j’ai eu pour maîtres les grands philosophes des années 70 dont Lyotard, (avec qui j’ai fait ma thèse sur Sade), Foucault, Deleuze, Lacan, Derrida…

Face à la bureaucratisation toujours plus pointilleuse et mesquine de nos vies privées (nouvelle forme de gouvernementalité qui n’est de l’ordre ni d’un fascisme ni d’un totalitarisme), ces auteurs nous apprennent, toujours aujourd’hui, à dégager des lignes de fuite, de liberté et de désir, qui fournissent comme une forme de réponse, de résistance à notre situation actuelle.

Mes recherches actuelles, hormis la pensée de Gilles Deleuze, concernent une métaphysique du sport (à paraître chez Germina) et la sorte de mystique (« païenne » ou d’immanence) qui me semble faire relais à une Europe lasse de la médiocrité de son matérialisme sans souffle et si pauvre en création.

  1. 2) Quel est le thème central de ce livre ?

Nous avons besoin d’une autre pensée du politique, non axée prioritairement sur le pouvoir de l’Etat, sur les partis politiques qui visent à le conquérir, sur le sens enfin de l’histoire et de son supposé progrès. L’intérêt de la philosophie politique de Gilles Deleuze, est de nous aider à penser une « micropolitique » dont le personnage de l‘idiot en est le modèle figuré, concret, très parlant.

L’Idiot et non l’imbécile. Il nous faut en effet un personnage de ce type qui se soustrait aux savoirs arrogants des partis et des visions du monde, pour, grâce à sa simplicité, ouvrir le champ du problématique sous l’institué (faire apparaître le contingent dans le nécessaire et le doute sous l’évident), et, par là, se rendre sensible, réceptif aux nouveaux possible qui se cherchent.

La philosophie de Gilles Deleuze est beaucoup plus simple et abordable qu’il n’y paraît, elle part d’une intuition largement partagée, et surtout elle ne peut être réduite à la sorte de gauchisme révolutionnaire à laquelle on l’assimile trop souvent.

  1. 3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?

Faire l’idiot est la tâche de la philosophie (Deleuze) et permet à la politique de ne pas se réduire à une simple gestion et à une police.

4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?

Par exemple le chant de l’oiseau, frais et gai, ironique, qui, dans le Siegfried de Richard Wagner, accompagne dans la forêt le héros ingénu, sans savoir, qui ignore tout, même la peur et ne rêve que de courir le vaste monde à la recherche d’aventures.

5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?

J’aimerai les faire accéder à une compréhension claire et aisée de la pensée de Gilles Deleuze et leur faire partager une certaine complicité quant à sa conception de la politique de l’idiot.

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Pourquoi écrire… plutôt que pas ? — texte de la conférence du 6 février, à l’ACF, Aix-en-Provence

Pourquoi écrire… plutôt que pas ?

Mon intervention s’inscrit dans le cadre de la question qu’a dépliée Hervé Castanet, avec Alain Merlet, dans son livre « Pourquoi écrire ? », à partir des différents écrivains que sont Artaud, Genet, Jouhandeau, Klossowski.  Pour commencer deux remarques :

1°) Je ne suis pas analyste, j’interviens en philosophe (ce qui peut aussi intéresser la psychanalyse, comme je l’espère).

2°) Cette question que je reprends — pourquoi écrire ? — j’aimerai la reformuler à partir de son inverse : pourquoi écrire… plutôt que pas ? On va voir tout de suite la raison de cette inversion, du poids donné au négatif, au « ne pas écrire ».

Remarque. Avant de m’engager dans l’étude de cette question, je veux formuler une remarque qui permet de voir l’enjeu général de notre question.

A) On sent bien que la question « pourquoi écrire ? » est spécifique. Elle n’équivaut pas à une autre qui, par exemple, demanderait pourquoi faire de la médecine, de l’élevage, de la culture, enseigner, produire des carrelages ou construire des maisons…

Pour ces dernières activités, la réponse est immédiate, évidente : ces activités ont leur raison d’être dans une utilité sociale. Elles relèvent de la production des biens et des services, de leur échange. Elles sont dans leur existence commandées par l’état de la société, de ses besoins et de ses techniques.

Mais écrire : quelle est sa raison d’être sociale ?

On peut, bien sûr, toujours défendre l’idée que la littérature est là, comme le voulaient les Classiques, pour plaire et instruire (placere et docere, disait Horace). Enseigner le genre humain, en plaisant, c’est beau et c’est grand. Mais, voilà, sans doute une mission trop large. En effet, se contenter d’assigner à la littérature une telle utilité sociale et morale, ou même politique, c’est se priver de cerner ce qu’elle a en propre, puisque ces finalités peuvent tout aussi bien être réalisées par d’autres activités, dont l’éducation, la religion, les média, la propagande, la politique, etc.

La question est donc : qu’a de propre, de spécifique, la littérature, l’écriture ? La réponse en terme d’utilité sociale n’est pas suffisante.

De plus, toujours en terme d’utilité sociale, la littérature on en n’a plus besoin. Beaucoup constate que la littérature se meurt. C’est un fait actuellement en cours. De nombreux sociologues, historiens, écrivains,  se lamentent, par exemple, sur le fait qu’à partir de 13 ans les adolescents ne lisent plus, ne veulent plus lire, etc.. Sur ce point, on lira surtout le pamphlet récent de Richard Millet, Langue fantôme (suivi de L’Éloge littéraire d’Anders Breivnik) vu la virulence de son propos et la force de son argumentation quant à la disparition du style et de la langue, en s’appuyant sur la récriture du roman Le Nom de la rose, par Umberto Eco lui-même, pour, grâce à sa simplification extrême, se conformer aux exigences du net et des livres numérisés.

Pour moi, je ne prendrai pas par ce biais la question de la littérature. Pour s’orienter vers le questionnement philosophique qui me semble essentiel, je poserai la question suivante : Pourquoi la mort annoncée de l’écriture, de la littérature suscite-t-elle tant d’indignation ?

Après tout bien des métiers disparaissent : pourquoi pas écrivains ?

Maréchal-ferrand, dentellière, tendent à disparaître ou se raréfier, vu leur peu d’intérêt social ; il pourrait donc en aller de même de l’écriture, du métier d’écrivain…

On croit ne connaître que trop bien la raison de ce déclin, inéluctable : en apparence, elle réside dans le déploiement colossal de la communication informatique, de la mondialisation des messages numérisés sur le net, qui s’échangent de partout et à une vitesse quasi nulle, entraînant l’abolition des distances spatiales et temporelles,  ainsi que la mise en pace d’un langage commun basique extrêmement simplifié. Or l’écriture et la lecture de la littérature demandent la présence d’une Langue, de temps, de délai, recul, réflexion, distance, réminiscence : comment, si l’immédiat prime, y aurait-il encore place pour ce type d’activité ?

B) Nous sommes choqués de cette disparition : mais pourquoi l’est-on ? Nous n’aurions pas à l’être si l’écriture était une activité sociale comme une autre. Notre sentiment qu’il y comme un scandale, notre protestation intérieure, notre nostalgie… témoigne que cette activité est une activité à part, spécifique, irréductible aux autres et à sa seule utilité sociale.

Avec l’écriture se joue autre chose. Et sur cet autre plan, la question de sa non existence est constamment présente dans sa vitalité même, dans son exercice plein et entier. Sa non existence ne lui vient pas de l’extérieur comme dans l’analyse sociologique, évoquée à l’instant, sa non existence lui vient d’elle-même, de l’intérieur. La raison en est que, comme toute activité de pensée, elle s’interroge sur elle-même. La littérature contient de façon intérieure la question « pourquoi écrire ? » parce qu’elle rencontre un point qui l’absente, la remet en question, l’invalide. C’est principalement par là qu’elle se distingue des autres activités, pour qui la question du pourquoi de leur activité reste adjacent, ou non nécessaire, un obstacle même.

Il s’ensuit donc que la non-existence est liée à la problématisation de la littérature par elle-même : c’est une activité dans laquelle il y est question d’elle même, de son existence, de sa raison d’être. On comprend pourquoi, pour aborder la littérature comme une écriture qui est en mise en question d’elle-même, il semble bien venu de partir, comme je l’ai proposé de son envers, du ne pas écrire.

Donc : « pourquoi écrire plutôt que… pas ? »

Après ces remarques d’introduction qui, sans en avoir l’air, nous ont porté d’un coup au cœur du problème, je vais déployer la question que je me pose avec vous.

Le « plutôt que… » introduit une équivalence (l’un n’étant pas préférable à l’autre), ou même il introduit une indifférence entre les deux. Le prestige de l’écrit, de l’œuvre écrite s’écroule en droit.

Nous avons deux situations, celle de la littérature et de la philosophie.

1° — Pour la littérature nous avons par exemple le cas Rimbaud. Il écrit puis, soudain, rien. Catastrophe pour ceux qui naïvement privilégient l’œuvre. Le voilà désœuvré. D’après ce qui précède, il faudrait donc dire que ce ne serait pas une déficience, ni maladie, ni chute, ni breakdown, mais une possibilité de vie d’égale importance à l’autre. On serait comme devant un « choix », une alternative possible entre deux possibilités opposées et séparées, sans valorisation de l’une au détriment de l’autre.

C’est dur à avaler. Il y a même scandale dans le royaume embaumé des lettres. Qui n’exalte le poète et ne se lamente de le voir finir vulgaire trafiquant en Afrique, ou du moins errant sans plus une ligne d’écriture, à part quelques lettres sans grande importance à sa mère et sa sœur ? Le choix, du côté de la littérature, ne fait problème pour personne. Pourtant, en philosophie, il semble en aller autrement. Un philosophe qui n’écrit pas ne semble pas aberrant, à la différence de l’écrivain.

2° — Et, en effet, Socrate, le plus pur des philosophes, est, comme le dit Nietzsche, « celui qui n’écrit pas ». Il s’abstient d’écrire alors qu’il en avait les moyens, les capacités, comme on dit. Pourquoi ? Pourquoi n’écrit-il pas ?

Le mystère est aussi grand que pour Rimbaud. Mais après tout pour Socrate nous avons mille réponses. La plus belle est certainement celle que je tire de Jacques Lacan.

  • Ñ dans le Séminaire VIII,  Le Transfert, Lacan montre que Socrate est le premier analyste, et même un analyste pas trop mal, ajoute-t-il.  J’en tire que si donc Socrate n’écrit pas, c’est parce qu’il est analyste.
  • Ñ L’analyste, en effet, en tant qu’analyste n’écrit pas, il fait, tout au plus, parler ou écrire les autres (il peut écrire, rapporter des cas, théoriser sa pratique, etc., mais il pourrait s’abstenir de ces activités d’écriture et rester pleinement analyste).

L’analyste cause au double sens :

— l‘analyste, en raison de sa place, agit comme cause, il produit des effets, des paroles, des comportements, qui sont des actes parlants, signifiants, donc de l’écriture au sens large.

— il fait causer au sens populaire de parler. La cause fait causer. Quelle est cette cause qui fait causer ou écrire ?

Laissons ces questions que nous allons retrouver.

Pour le moment, nous sommes donc devant la situation suivante :

Il y a des philosophes qui écrivent (comme Platon) et d’autres pas (comme Socrate, qui du coup peut devenir le personnage conceptuel philosophique de Platon, voir Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ? chapitre 3). Au lieu de nous demander qui est le plus pur ou le plus profond, de Socrate ou de Platon — cette question n’a peut-être pas de sens — essayons de comprendre ce qui rend possible cette situation.

Question : Qu’il puisse être loisible ou indifférent d’écrire ou non pour un philosophe, qu’est-ce que ça suppose ?

Réponse de principe : Il faut que quelque chose d’essentiel à la philosophie ne commande pas l’écriture. Et c’est quoi ?

Voilà le problème que je veux poser, et essayer d’avancer en lui, ce soir, sans chercher à le résoudre, mais à le garder. Le « ne pas écrire » est si important qu’il doit venir éclairer, comme une chose positive, comme une négativité féconde, pour parler comme Hegel, le fait d’écrire, le pourquoi écrire. Le problème se formule plus précisément ainsi :

  • l’analyste n’écrit pas ; Le philosophe peut ne pas écrire ; l’écrivain écrit nécessairement, à moins d’un scandale qui le fait déchoir, qui fait qu’il n’est plus écrivain.
  • Or, la littérature ainsi que l’art sont bien une activité de pensée tout autant que la philosophie et la psychanalyse
  • Donc : qu’est ce qui se passe dans la pensée pour que tantôt l’écriture soit absolument requise (littérature, écriture des écrivains), tantôt indifférente (philosophie) ou adjacente (psychanalyse) ?

Suggestion : N’y aurait-il donc pas un même, une même Chose (avec une majuscule si vous voulez), à laquelle la pensée a affaire, qui est son affaire, et qui expliquerait que tantôt ça écrive, tantôt que ça n’écrive pas ?

Pour entretenir et ouvrir  cet étonnement, je vais m’avancer dans deux voies, qui respectivement sont balisées par le nom de Maurice Blanchot, et la seconde, celle de Foucault.

L’espace littéraire

La première voie s’ouvre avec la question suivante : est-ce que dans toute écriture littéraire, il n’y a pas un point essentiel, le plus important peut-être, qui ne s’écrit pas ? La littérature qui s’écrit nécessairement, à son tour aussi ne s’écrit pas, essentiellement dans ce qui la fait paradoxalement écriture. On reconnaît là, le chemin de Blanchot (et j’ai moi même sur la question du point littéraire publié en 2010, chez l’Harmattan, un livre : Proust_Joyce, Deleuze-Lacan : Lectures croisées, voir aussi mon article « Logiques du style, Deleuze, “L’oiseau de feu“ et l’effet de réel », in Les styles de Deleuze).

Partons, avec Blanchot, d’un diagnostic d’époque. L’art n’est plus. Depuis longtemps. Ça ne date donc pas d’internet — l’apparition d’une nouvelle technologie ne suffit jamais à elle seule à expliquer des changements civilisationnels, ou un déclin…— L’art n’est plus, c’est le vieux, Hegel, qui l’a annoncé vers 1820, dans son cours d’Esthétique : « L’art est chose du passé ».

Aussi scandaleux, et empiriquement réfutable en apparence, soit cette sortie, elle se fonde sur l’idée toute simple et irréfutable que l’art ne satisfait plus notre besoin d’absolu, qu’il n’est plus la chose ou l’Affaire principale de ce temps, ce pour quoi, la cause, pour laquelle on se dévoue. Pour nous, les modernes, il s’agit avant tout de s’émanciper, de sortir de l’aliénation, de produire, d’échanger, planétairement en vue de se libérer de la misère des besoins… Voilà l’Œuvre commune, qui est la chose de ce temps et non plus l’œuvre d’art. Il n’est donc plus important d’écrire :

« Ecrire est évidemment sans importance, il n’importe pas d’écrire. C’est à partir de là que le rapport à l’écriture se décide » (Ecr désastre, p. 27, cf. p. 25, 154).

Dans ces conditions, qui sont celle d’un « désastre » (cf Blanchot, L’écriture du désastre, 1980) comment la littérature peut-elle subsister ? Car elle s’est continuée (avec le Sturm und Drang) et se continue même maintenant (après le Surréalisme) et l’après guerre, etc.

La littérature, l’art, ne subsiste qu’à titre d’activité insuffisante, d’activité mineure, secondaire. Elle devient un plaisir subjectif : l’art « tombe en nous », dit Hegel, devient une affaire de goût, ou bien un produit culturel et de distraction des masses, une marchandise.

Si donc la littérature veut éviter ce destin où elle déchoit, et comme elle n’a pas le pouvoir de remédier à ce qui s’avance dans l’histoire et lui assigne un rôle insignifiant, il ne lui reste qu’une possibilité : se faire « écriture ». Qu’entendre par là ? Que mettent Blanchot, Roland Barthes, Derrida, et de multiples autres, sous ce terme ?

Reprenons notre problème. Pour éviter de déchoir, il faut que le mineur, l’insuffisant, devienne l’essentiel, tout en restant marginal, mineur au sens courrant. On vient de construire le concept de mineur au sens de Deleuze et qui fait écho à l’écriture de Blanchot. Le statut de l’art aujourd’hui est d’être mineur, non pas, nécessairement, de s’adresser à des minorités au sens sociologiques, mais d’être en lui-même quelque chose de mineur, soit d’être cette « écriture » —  et le mot prend un sens large et fondamental qui vaut pour tous les arts — où la question du pourquoi écrire ne cesse de se poser au sein d’elle-même.

Comment ce paradoxe d’un mineur essentiel est-il possible ?

La conséquence ou la condition du mineur, au sens noble, est d’impliquer une scission de la réalité, de l’être et du temps.

— d’un côté la réalité historique, avec son temps chronologique où est censé s’opérer l’œuvre universelle de l’émancipation et qui en est à son stade global, planétaire (eet peut-être à son déclin),

— de l’autre côté, un réel et un temps non chronologique auprès duquel le mineur de l’art se tient ou tente de se tenir. Temps de l’événement que Deleuze théorise comme Aiôn par opposition à Chronos. Il y a donc deux mondes et deux espaces-temps, celui ordinaire de l’histoire, et l’espace-temps de l’art et de l’écriture : espace dit littéraire par Blanchot, dont c’est le titre d’un livre majeur de 1954, qui ne fait pas partie du monde, du temps de l’histoire, et donc du monde du Sens, en train de s’accomplir planétairement. Il est du côté de l’insensé ou plutôt de ce qui est sans sens. L’espace littéraire où se pose la question de la littérature est un espace neutre, celui du désœuvrement essentiel, du silence propre à la littérature (cf Esp lit, p. 31), bref, comme espace où est à l’œuvre le désœuvrement du neutre (p. 29-30).

L’espace de l’écriture, est travaillé non par la signification, les fins utiles, et censées, mais par un point qui se tenant hors du sens est un point de non-sens. Ce monde ne fait plus un monde, car le monde est toujours le monde du sens. Il est donc immonde. Il y a rencontre d’un point impossible, soit le Réel de Lacan. Blanchot, suivi de Foucault et Deleuze nomme cette extériorité non spatiale le Dehors. On voit que, pour le fond, la polémique avec Lacan est infondée. J’ai déjà écrit beaucoup là-dessus.

Le monde immonde avec lequel l’écriture entre en rapport n’est pas un autre monde ni un monde autre car il n’existe pas ailleurs que dans la réalité mondaine du monde historique, le monde de l’utile et de la communication, mais il est comme la rumeur du désastre, ce qui reste quand tout est dit (l’essentiel).

L’écriture devient écriture de ce point de réel qui ne s’écrit pas, et toute littérature digne de ce nom, ne cesse de l’écrire. Sans ce qui ne s’écrit pas la littérature ne serait plus (que distraction ou simple plaisir subjectif).

L’écriture est écriture de L’Innommable. C’est le titre du troisième roman de Beckett. La causalité s’inverse : ce n’est plus l’auteur qui écrit et s’exprime, dit son moi, raconte son vécu et ses aventures, c’est avant tout un point de réel soustrait à la réalité mondaine qui cause, qui fait parler, écrire, à travers l’écriture commune et communiquante, sans que lui-même s’exprime. Il est Innommable. La cause s’absente et fait causer. «  Le murmure de l’interminable » (Esp litt, p. 207) est l’approche de ce point littéraire, hors écriture mais sans lequel l’écriture ne serait plus écriture mais bavardage…

Revenons à Socrate, pris comme modèle du philosophe qui n’écrit pas.

A l’égard de tout ce qui s’écrit, c’est le thème du Phèdre, comme dans tout ce qui se dit autour de lui, chez ses interlocuteurs qui viennent consulter sa sagesse, que fait Socrate ? Il tente de faire remonter son interlocuteur, qui croit savoir ou qui le croit détenteur du savoir (le sujet supposé savoir), au point de non-savoir. Soit ce qui ne se dit ni ne s’écrit et pourtant ne cesse de se dire et de s’écrire en tout dit, en tout écrit, puisque c’est la cause qui fait causer.

Si Socrate n’écrit pas, ce n’est pas parce qu’il négligerait ce moyen d’expression, mais parce que sa pensée s’est faite écriture de ce qui ne s’écrit pas, écriture du silence de l’être, du vide du sens. Ce n’est pas « l’immensité chuchotante » (Esp litt 224), le sussurement imperceptible et incessant (« l’écoulement de sable du silence » Esp. litt, p.223) des écrivains modernes qu’il fait entendre, mais le vide du non-savoir, le vent de la docte ignorance de la pensée quand elle avoisine le non-sens, sous lequel elle s’est mise.

Telle est sa manière à lui, Socrate, de saisir un bout de réel impossible. Son ironie ou sa maïeutique sur laquelle il a laissé son nom. Et cette voie est toujours ouverte, pour le philosophe qui, par exemple, enseigne ou pratique les cafés philos.

On comprend pourquoi Lacan a vu en Socrate le premier analyste.

Concluons ce premier point : toute écriture, à la fois s’écrit et ne s’écrit pas. Le ne pas écrire est interne à écrire.

La vie comme œuvre d’art

J’avais annoncé une seconde voie ; c’est celle où il me faut maintenant établir la relation inverse.

La vie vit, elle se contente de vivre, elle n’écrit pas. Mais en même temps cette vie qui est notre, nous la faisons nous-même cf. l’expression : « faire sa vie ». Et si nous la faisons alors pourquoi ne pas considérer :

1°) Que nous la faisons comme une œuvre d’art, et que peut-être c’est là la plus belle des œuvres comme le veut Nietzsche, qui nous invite à être le poète ou le « sculpteur de soi-même » ; la force de l’artiste, écrit-il, « finit ordinairement là où finit l’art et où commence la vie ; mais quant à nous autres, soyons les poètes de notre vie, et tout d’abord dans le menu détail et dans le plus banal ! » (Gai savoir, § 299, fin).

2°) et que dans ce faire artistique, il y a quelque chose qui serait proche de l’écriture, soit un style de vie. Le style, ça s’écrit ; c’est une modalité d’écriture. Nietzsche encore : « “donner du style“ à son caractère — voilà un art grand et rare ! » (Gai savoir, § 290).

Donc dans la vie, qui ne s’écrit pas, il y a toujours une manière d’écriture. Le style est une modalité du rapport au rien ou à l’a-chose qu’est toute écriture. Sur ce point Hervé Castanet a dit, dans son Introduction à Pourquoi écrire ? des choses définitives et je ne peux que vous y renvoyer. Pour ma part, aidé de Foucault, je vais essayer de développer cette idée de style de vie.

Avec Le Souci de soi (dernier livre paru, 1984), Foucault dégage une troisième dimension, un nouvel axe de ses études. Non plus le savoir et le pouvoir, mais le Soi. L’éthique comme rapport à soi. Ce qui l’intéresse c’est principalement les techniques du soi, la manière de se gouverner soi-même et donc de se faire, de maîtriser ses désirs et ses plaisirs.

Il montre que le souci de soi, épimélia heautou, est plus du côté d’une esthétique de l’existence où prédomine l’invention personnelle, que d’une morale, à la manière de Kant, qui exige une soumission à une loi universelle, la même pour tous. La technique de vie, techné tou biou, avait pour but d’ « avoir une belle vie », alors que nous, les modernes, nous cherchons à « nous réaliser grâce au support de la psychologie » (D&E, IV, p. 616). Hormis le fait que Foucault croit, de manière erronée, pouvoir assimiler la psychanalyse à une telle science, à la psychologie dont elle serait une modalité (voir le débat, pour ce contresens, avec J. A. Miller, D&E, III, p. 298-329), il ouvre la porte à un étonnement sain qui nous permet, dans la lignée de Nietzsche, de problématiser nos évidences les plus basiques concernant notre rapport à l’art et à l’écriture :

« Ce qui m’étonne, c’est que, dans notre société, l’art n’ait plus de rapport qu’avec les objets, et non pas avec les individus ou avec la vie ; et aussi que l’art soit un domaine spécialisé, le domaine des experts que sont les artistes. Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d’art ? Pourquoi un tableau ou une maison sont-ils des objets d’art, mais non pas notre vie ? » (D&E, IV, 617).

Bien sûr,  se créer soi-même, nous savons que c’est un mythe, du plus égarant des romantismes. Mais ce qui est intéressant et prometteur, une fois déniaiser le mythe de la création et de l’individu libre et souverain, c’est cette notion de style d’existence. Foucault le rappelle : il y a le style de la vie artiste ou bohême au XIX°, mais aussi, récemment, le style de vie « révolutionnaire » ou « soixante-huitarde », le style de vie à la Rennaissance des condottiere, comme, le premier, Burckhardt, l’ami de Nietzsche, l’avait montré, etc. Ce qui donc intéresse Foucault, ce ne sont plus les fameuses « conditions » d’existence (IV, 629), comme dans le marxisme, mais le style de vie. A la fin de sa vie, la question du style d’existence devient un grand problème philosophique (IV, 698), lié à la constitution du sujet, aux différents modes de subjectivation, de faire sujet. Le souci de soi est recherche d’un style d’existence et il est au cœur de l’éthique des anciens.

Socrate : le souci de soi est ce à partir de quoi il interpelle les autres, les jeunes gens. C’est tout le thème de l’Alcibiade. « Hé ! toi, dis-donc, est-ce que tu t’occupes de toi ? As-tu souci de ton âme ? Tu veux devenir un homme politique, gouverner les autres mais tu ne t’occupes pas de toi-même, et tu ne sais pas même te gouverner ! »

Cette interpellation est sa « mission », déléguée par le dieu, et, en rappelant les citoyens au souci de soi, il rend un service à la Cité plus grand qu’un vainqueur des jeux olympiques ; il doit donc être non pas puni mais récompensé par la Cité. C’est tout le thème de l’Apologie. On sait que cette effronterie lui coûtera sa condamnation et la vie.

Dans l’élan reçu par Foucault, je m’avance vers l’idée que ce style de vie doit être pensé en référence à une écriture, une écriture de vie. Le pas suivant, que Foucault ne fait pas, consiste à rapporter cette écriture de vie, écriture au sens large, à ce qui dans la vie ne s’écrit pas, mais fait justement qu’il y ait art et écriture. Nous retrouvons le Dehors, le point littéraire,  que nous avons vu précédemment, ou sous une autre forme, socratique, la confrontation au vide de savoir, au chaos, indissociable de ce souci de soi.

Le style est dans le singulier. Si ce à partir de quoi on acquiert une façon de vivre devait être communicable, transmissible par le langage, le concept, il n’y aurait aucun besoin de style (et de psychanalyse). On aurait une écriture véhiculaire, de communication, identifiable, et nous serions identiques ou typifiables sous des espèces communes, générales, l’individuel ne possédant que le statut de déchet ou de scorie. La psychanalyse, serait inutile —et on pourrait même, sans scandale lui être « hostile » ! Son sort est lié au singulier, elle est « savoir » je mets des guillemets d’atténuation, savoir du singulier, càd, enseigné par ce singulier et ce qui le fait singulier soit son rapport au vide de ce qui ne s’écrit pas.

S’il faut un style pour vivre, si nous ne vivons que dans et par un style d’existence, c’est qu’il y a non des phrases types, mais des « tournures » propres et singulières, qui sont des inventions originaires et originales, des « trucs » ou des « trouvailles » individuelles, bref tout ce que nous avons trouvé pour réussir à vivre, et supporter la vie, tant bien que mal. Le style de vie est une écriture originaire de ce qui ne s’écrit pas, une manière de répondre ou de se rapporter au rien, à la Chose non inscriptible, au réel impossible. Ecriture de ce qui ne s’écrit pas, une manière de faire avec le Dehors de Blanchot. « Le style, dit Hervé Castanet, est inséparable d’un point de réel spécifié » (p. 7 du n° 1 de Il Particolare). Le style, d’existence ou d’écriture, mais c’est pareil, réside dans Il particolare. C’est sur le nom de la revue célèbre parmi nous ici, que je vous laisserai !

Concluons.

Nous avons commencé comme si nous avions affaire à une alternative avec deux possibilités devant nous, opposées et séparées. Il apparaît clairement qu’il n’y a pas de choix, que écrire et ne pas écrire ne sont pas séparables, mais en présupposition réciproque : pas d’écrire sans un « ne pas écrire » et pas de « ne pas écrire » sans écrire.

Ecrire, plutôt que pas : n’est pas vraiment la question puisque ça écrit d’une manière ou d’une autre et que, d’une autre façon, ça n’écrit jamais.

Ph. Mengue

http://www.cafe-philo.fr/contact/

Bibliographie :

Samuel Beckett

L’Innommable, éd. de Minuit, 1953

Maurice Blanchot,

La Part du feu, dernier chapitre, « La littérature et de droit à la mort », Gallimard, 1949

L’Espace littéraire, Gallimard, 1954

L’Ecriture du Désastre, Gallimard, 1980

Hervé Castanet (et Alain Merlet)

Pourquoi écrire ?, ed. La Différence, 2010

Revue Abords, n° 29-30 (Débat, p. 15 et s.)

Revue Il Particolare, n° 1

Gilles Deleuze

Qu’est-ce que la philosophie ?, éd. de Minuit, 1991

Michel Foucault

Le Souci de soi, Gallimard, 1984

Dits et Ecrits, t. III, et IV, Gallimard, 1994

G.F.W. Hegel

Esthétique (Introduction).

Jacques Lacan

Séminaire VIII,  Le Transfert, éd. Seuil, 2001

Philippe Mengue

Proust-Joyce, Deleuze-Lacan : lectures croisées, éd. L’Harmattan, 2010

In Les Styles de Deleuze, article : « Logiques du style, Deleuze, “L’oiseau de feu“ et l’effet de réel », Ed. Les Impressions nouvelles, 2011.

Friederich Nietzsche

Le Gai Savoir 

Platon,

Apologie

Alcibiade majeur

Phèdre

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