Texte pour le Café-philo le 29 juin à 18h30 au château de Rustrel

Voici le texte qui servira de support à l'introduction du prochain café-philo, par Pascal GEHIN :

CAFE-PHILO DU 29 JUIN 2012

INTRODUCTION AU DEBAT

Dans le court texte, soumis soir à notre réflexion, Nietzsche reprend ou se pose à lui-même une question :

« y aura-t-il des philosophes ou bien sont-ils superflus ?»

Il s’apprête également à examiner deux propositions :

« Il y a bien assez de leurs restes aujourd’hui dans notre chair et notre sang à tous.
Nous ne verrons plus non plus de fondateurs de religion : les grands animaux sont en voie de disparition »

Mais il ne répond pas et nous offre l’occasion de notre débat de ce soir.

La première question que nous avons choisi de nous poser à nous même, la seule à laquelle je tenterai de répondre est :
Qu’aurait pu répondre Nietzsche ?

A mon avis, pour répondre à cette question, il convient au minimum de comprendre la situation de Nietzsche en 1884, et plus généralement dans les années 1880.

Un petit rappel historique s’impose donc :

En 1879, suite à de graves ennuis de santé apparus dés 1875, Nietzsche a quitté son poste de professeur de philologie ; il digère péniblement sa rupture avec Richard Wagner intervenue un an plus tôt.
Il débute ainsi une décade d’errance qui le mènera en Italie, en Suisse mais également à Nice (où il écrira le début et la quatrième partie d’ »Ainsi parlait Zarathoustra »), décade d’errance qui s’achèvera par la « catastrophe » de Turin du 3 janvier 1889 qui le conduira dans un asile d’aliéné à Bâle.
Durant toute la période concernée, il accumule les ruptures avec ses amis (Paul Rée, Lou Andréas Salomé , dont il était amoureux et qui avait refusé de l’épouser ) et même avec sa sœur Elisabeth à laquelle il reprochait d’avoir épousé un antisémite.
Il alterne les épisodes dépressifs profonds dont il se plaint amèrement avec quelques phases d’exaltation (qui n’inquiètent pas moins ses amis).
Mais surtout il écrit , entre 1882 et 1885, une grande partie de son œuvre philosophique (pas moins de 9 ouvrages dont « Ainsi parlait Zarathoustra, « Par delà le Bien et le Mal », « la Généalogie de la morale », »Le crépuscule des idoles », « l’Anthéchrist ») sans compter des poésies et une abondante correspondance (adressée notamment à son ami OVERBECK).

Qu’aurait donc pu répondre NIETZSCHE, dans ce contexte d’isolement, de profonde souffrance psychologique et de création compulsive, sinon ce qu’il nous dit dans ses ouvrages, alors achevés ou en gestation ?

Ainsi, concernant les philosophes, leur utilité et leur éventuelle survie, la réponse est principalement à trouver dans « le crépuscule des idoles » où Nietzsche s’ingénie à pratiquer la philosophie à coup de marteau.

Pour lui, il n’y a guère de doute qu’il n’existe que deux vraies philosophies qui vaillent, la philosophie pré-socratique (peut-être) et la sienne.

A ses yeux, les constructions intellectuelles édifiées depuis Socrate par la philosophie aussi bien que par la morale et la science n’ont d’autre objet que de satisfaire le goût médiocre des hommes pour l’ordre et la cohérence et constituent exclusivement des fictions consolatrices.

NIETZSCHE n’imagine même pas qu’il puisse exister un autre philosophe, une autre philosophie après lui, ce qu’il exprime assez bien dans un courrier du 20 décembre 1887 adressé à son ami Peter GAST, courrier dans lequel il écrit :
« Sans doute…l'existence que j'ai menée jusqu'ici a révélé ce qu'elle était réellement – une simple promesse. »

Pour ce qui concerne la question de la fondation de religions, il est difficile d’imaginer ce qu’aurait répondu NIETZSCHE , tant la pensée de l’auteur en la matière est complexe .
NIETZSCHE estime certes que les religions sont condamnées, étant donné qu’elles vénèrent des puissances présumées (au moins globalement) bienveillantes pour l’homme et plaçant l’homme au centre de leurs préoccupations, ce qui est notamment vrai pour les religions monothéistes, dont le christianisme dans son ensemble et, plus particulièrement, le protestantisme luthérien qu’il vomit.

Il écrit en particulier :
« Voyez ces gens de bien et ces justes ! Qui haïssent-ils le plus ? Celui qui fait éclater leurs tables de valeurs, le briseur, le criminel :–or c’est le créateur. »
« Voyez de toutes les croyances les croyants ! Qui haïssent-ils le plus ? Celui qui fait éclater leurs tables de valeurs, le briseur, le criminel :–or c’est le créateur. »

NIETZSCHE nous expose le paradoxe tel que l’homme crée un ou des dieux (l’homme n’est-il pas faiseur de dieux ?) puis vénère sa propre créature comme étant son créateur .

Il condamne les religions dans leur aspect sociétal et dans ce qu’il estime être leur négation des destins individuels, comme en témoigne ce passage extrait d’ « Ainsi parlait Zarathoustra » dans le chapitre consacré aux prêtres dont il dit :
« Empressés et criant sur leur passerelle ils poussaient leur troupeau, comme si vers l’avenir il y avait une seule passerelle »

Pour autant, suivant ce qu’en disent ses commentateurs, NIETZSCHE ne condamne pas la survivance des religions, dans le sens où elles ont au moins le mérite de rendre la vie supportable au plus grand nombre, les formes de ces religions pouvant prendre la forme du boudhisme ( qui n’est pas la doctrine la plus incohérence avec le ressenti de notre philosophe), du scientisme , et de toute autre doctrine.

Le fait permanent étant que le créateur devient dépendant de sa créature.
Pour en revenir précisément au texte, pourquoi n’y aurait-il plus de fondateur de nouvelles religions ? et pourquoi cette allusion à la disparition des Grands Animaux ?

Concernant les grands animaux, nous considèrerons les Métamorphoses décrites dans le discours de Zarathoustra, ces Métamorphoses étant l’expression de la symbolique nitzschéenne.

Selon NIETZCHE,
en premier lieu, existait le Grand Dragon, symbole du « Tu dois », auquel chacun était soumis mais que l’esprit refuse désormais de nommer maître.

Le Lion, rebelle à son propre destin et représentatif du « Je veux », s’est trouvé rejeté par le Dragon qui a dit « De Je veux il ne doit plus y en avoir ».

Dans cette situation, l’homme commun perpétue son statut de Chameau obéissant à une puissance obsolète mais qui continue de le dominer, en s’appuyant peut-être sur les derniers lions (en voie de disparition ?) créant des religions qui n’auront rien de nouvelles, car identiques aux religions pré-existantes dans le processus d’aliénation qu’elles engendrent.

L’Enfant-lion, statut auquel NIETZSCHE aspire, pourra « se créer liberté pour créer des valeurs neuves ».

Mais ces valeurs ne pourront jamais déboucher sur des religions au sens sociétal du terme, tant l’homme libre est solitaire, suspendu sur un fil entre l’homme et le sur-homme.

Comme l’écrit NIETZSCHE , c’est « à l’écart de la place publique que se fait toute grande œuvre », et c’est « à l’écart de la place publique et de la renommée que toujours vécurent ceux qui inventèrent de nouvelles valeurs » (à méditer par Bernard Henri LEVY ) .

Au lieu de nous poser la question « qu’aurait pu répondre NIETZSCHE » nous aurions également pu nous interroger sur ce qu’il répondrait aujourd’hui, après lecture des philosophes du XXème siècle et en observant notre monde.
Aurait-il produit un texte « punk » tel que celui-ci, extrait de l’album « L’âge de glace » :
« Un vent lugubre de fin de règne
Souffle sur nos sociétés mourantes
Qui se convulsent et qui saignent
Dans leurs contorsions décadentes
L’homme cède la place au code-barre
La procréation au clonage
Un jeune millénaire hagard
Nait dans un puant marécage
Toutes nos croyances les plus fortes
Et tous nos plus profonds symboles
N’étaient-ils que vaines idoles
Déjà tombées et bientôt mortes ?
Le libéralisme à tout prix
Paie celui de sa démesure
Préparant sa propre agonie
Dans sa chute effrénée et sûre
Vache folle, OGM Ou guerre bactériologique
Ne sont que les prolégomènes
D’une fin apocalyptique
Et nous entrons dans l’âge de glace
Et nous entrons dans l’âge de glace
Que sera le monde de demain
Engendré par ces tristes ruines ?
Ni surhumain ni inhumain
Une ère froide et cristalline
Que George Orwel ou Aldous Huxley
En leurs si justes prophéties
N’auraient pas même imaginé
Dans sa pathétique folie
Un autre symptôme infaillible
Des grands déclins continentaux
Les masses devenues insensibles
Les arts devenus commerciaux
C’est cette noyade culturelle
Cette esthétique de l’insipide
Vénale autant que superficielle ? »

Admettrait-t-il que BACHELARD, DELEUZE, FOUCAULT, ONFRAY, SARTRE ont été des philosophes après lui et qu’il y avait, au moins chez certains de ces auteurs, un petit peu de son cher « Enfant Lion »

Rirait-il ou s’offusquerait-il d’avoir été dépassé par notre inénarrable Bernard Henri Levy, fondateur de la philosophie à coup de missiles air-sol (bien plus efficaces que les coups de marteau) ?

Pleurerait-il de rire ou de dépit en écoutant notre radiophonique philosophe Michel SERRES nous démontrant en trois points qu’Asterix et Obelix sont des nazis ?

Que dirait-il du foisonnement d’églises, de chapelles et de sectes, de même que de l’intervention des religions dans les affaires des états ?

Ou bien, ayant rencontré le médecin qui aurait soulagé ses souffrances, n’aurait-il rien dit du tout, tant le génie est proche de la folie et les chants désespérés les plus beaux ?

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